38ème congrès du PCF

Pour un printemps de la politique... (II) Une analyse du livre de Pierre Blotin et Michel Maso par Jean-Claude Delaunay

, par  Jean-Claude Delaunay , popularité : 12%

Que Pierre Blotin et Michel Maso me pardonnent de rendre compte, avec retard par rapport à mes promesses, du livre qu’ils ont écrit en commun : “Pour un printemps de la politique” (Editions de l’Atelier, 2018). Je vais d’abord résumer ce livre (première partie). Je développerai ensuite quelques questions et différences de points de vue (deuxième partie). J’ai d’abord cherché à être bref. Puis il m’a semblé qu’une rédaction un peu plus longue que celle ordinairement envisagée pour ce genre d’exercice, apporterait une documentation utile dans le cadre de la préparation de l’actuel Congrès du PCF et pour l’information des communistes en général.

suite de l’article dont la première partie contient les notes de lecture du livre

Deuxième Partie Questions, interrogations et points de vue

Voici les 4 points de discussion traités dans cette deuxième partie de mon compte-rendu.

  • Une Théorie Générale de la Crise de la Politique ?
  • Les classes sociales, le peuple, le peuple de gauche ?
  • Peut-on considérer qu’existent deux capitalismes ?
  • Les crimes de Staline sont-ils les crimes du socialisme ?

Ces points ont entre eux des recoupements, c’est clair. Je les énonce et envisage de les traiter brièvement. Je cherche seulement à amorcer la discussion des thèses et propositions de B et M, avec mon langage et mon style. Je ne suis pas un redresseur de torts pas plus qu’un représentant de la vérité, ce qui ne m’empêche pas, en tant que lecteur individuel, d’avoir une opinion parfois distincte, voire très distincte de la leur. Bref, je cherche à débattre avec eux.

A) Une Théorie Générale de la Crise de la Politique ?

Je vais dire quelques mots sur les hypothèses méthodologiques qui, selon moi, encadrent l’ensemble du livre et notamment le texte de sa deuxième partie.

B et M ont cherché, me semble-t-il, à rédiger une Théorie Générale de la crise actuelle de la politique. Ils ont considéré que tous les partis avaient leur part de responsabilité dans cette crise spécifique. Je rappelle que selon leur analyse, la crise de la politique serait le résultat de 2 crises emboîtées : 1- Une crise de l’économie, 2- Une crise de la politique proprement dite.

Pour affirmer que les partis, de droite ou de gauche, seraient tous responsables, sur le même plan, de la crise actuelle de la politique, il a fallu qu’ils choisissent un niveau d’analyse en accord avec cette affirmation.

Ce niveau commun fut celui des réponses apportées par les partis politiques à la crise de l’économie, ce qu’ils appellent leur offre politique. Ils n’ont pas traité de la crise de la politique en se demandant si certains partis avaient une responsabilité particulière dans le déclenchement de la crise de l’économie à l’origine de la crise de la politique. En raison de leur hypothèse de généralité des responsabilités, ils n’ont pas cherché à relier la crise de la politique aux causes de la crise de l’économie.

Or il me semble que si tous les partis apportent ou proposent des réponses à la crise de l’économie (c’est leur boulot, si je puis dire), certains sont directement responsables de la crise de l’économie située à l’origine de la crise de la politique analysée par B et M, alors que d’autres ne le sont pas, ou le sont dans une moindre mesure.

Je n’ai pas longuement réfléchi à la question de méthode que je soulève. Mais je crois qu’elle a au moins 3 conséquences.

1) La première a trait au fait que B et M n’utilisent pas la catégorie "classe sociale" pour analyser la crise de la politique. Les partis politiques sont uniquement, pour eux, des appareils fonctionnels. Ils offrent de la politique. Mais on n’en sait pas plus. Ce que l’on peut supposer est qu’ils offrent de la politique en fonction de valeurs, elles-mêmes qui, selon B et M, structurent les peuples constitutifs de la société, mais non en fonction d’intérêts économiques structurels et majeurs. Les actions et décisions ayant engendré la crise économique, elle-même à l’origine de la crise de la politique, seraient en dehors de leur champ d’analyse.

2) Une autre conséquence de ce choix méthodologique est qu’il existerait, relativement à la crise de la politique, une sorte d’interdépendance macrosociale des décisions prises par chaque parti. Quand un parti de droite, par exemple, apporterait une « mauvaise réponse » à la crise de l’économie, ce qui contribuerait à développer la crise de la politique, cette dernière frapperait tout le monde. Il en serait de même pour un parti de gauche. Je renvoie sur ce point aux pages 129, à propos de la droite, et 157 à propos de la gauche. Il existerait une sorte d’interdépendance des effets des erreurs de chaque parti sur la crise de la politique en général et donc sur l’être même des autres partis. En réalité, les auteurs pensent surtout à l’effet réciproque des erreurs des partis de gauche sur la politique.

3) Le résultat paradoxal de cette hypothèse de solidarité des partis dans l’apparition de la crise de la politique serait que chaque parti aurait théoriquement le devoir de s’occuper non seulement de ses affaires mais de celles de son voisin. On pourrait imaginer que le Président d’un parti quelconque téléphonât à son homologue d’un parti adverse (et réciproquement), ou d’un parti proche (et réciproquement) en lui disant de faire attention, car son parti (celui de l’autre) contribue à la crise générale de la politique alors que nous sommes tous concernés.

B) Les Classes sociales ? Le peuple ? Le peuple de gauche ? Le peuple de droite ?

Les classes sociales sont absentes de ce livre. Je n’en fais pas reproche aux auteurs. Après tout c’est leur droit de raisonner ainsi. Mais ils font référence à Marx de manière fréquente. Je trouverais intéressant qu’ils expliquent les raisons de leur choix théorique. Essayons de discuter et de voir l’intérêt théorique du choix de tel ou tel opérateur sociologique.

A mon avis, le choix de l’opérateur "classes sociales" relativement à l’opérateur "peuple" a des implications.

1) La première est d’introduire de l’objectivité dans l’analyse. Le peuple est défini par un ensemble de valeurs. La classe sociale est définie par une situation objective dans la production et dans la consommation, par différence avec « les valeurs » qui sont inévitablement floues.

Prenons, par exemple, le critère du rapport aux populations migrantes comme critère de la gauche. Cela signifierait-il que Madame Merkel, chef du parti le plus conservateur de l’Allemagne, dont on sait qu’elle a récemment laissé entrer environ 1 million de migrants sur le territoire européen, serait de gauche ? L’analyse de classe permet de comprendre que cette politicienne, aujourd’hui au bout de son rouleau, a agi de la sorte pour séduire les écologistes allemands (ce qui a raté) et en se disant vraisemblablement que, de toute façon, cela pèserait sur le marché du travail de l’Allemagne tout en attisant la xénophobie parmi les travailleurs de son pays.

2) La deuxième implication de la notion de classe sociale est d’introduire directement à cette réalité qu’est l’organisation de la classe en question. Une classe est un être socialement objectif et socialement abstrait. Pompidou, par exemple, avait beau jeu de dire que l’UNR était un parti ouvrier puisqu’à l’époque, si ma mémoire est bonne, 23% de la CSP ouvriers votaient pour son parti. Selon une distinction connue, une classe sociale est classe en soi et classe pour soi. La forme parti a été (et, à mon avis demeure) la structure nécessaire, accompagnatrice de tout un ensemble d’autres phénomènes, du passage de la classe en soi à la classe pour soi. Mais B et M sont hostiles à la forme parti. C’est l’un des avantages qu’ils tirent de leur analyse fondée sur « le peuple ».

En effet, la notion de peuple, par différence avec celle de classe, véhicule l’idée de la spontanéité et de l’immédiateté de la conscience sociale. La définition que B et M donnent du peuple me semble significative de cette caractéristique. La notion de peuple, nous la portons en nous-mêmes, écrivent-ils. Elle est, en quelque sorte, génétique. Le concept de peuple, au sens des auteurs, serait l’antithèse de celui de parti. Il n’y a pas besoin d’organiser le peuple puisqu’il porte en lui les valeurs qui font qu’il est le peuple de telle ou telle configuration.

3) Les auteurs disent, par exemple, que la gauche, le peuple de gauche, doivent être reconstruits. Et cela, à l’aide de débats. Qui va en prendre l’initiative ? Qui va prendre note des décisions prises, à supposer qu’il y en ait ? Ils ne le disent pas.

Supposons, comme ils le prétendent, que la gauche soit le bon opérateur d’analyse de la société française et de la crise de la politique qui la traverse. Par différence avec eux, et en me moulant dans leur langage, je dirai qu’on ne pourra reconstruire la gauche qu’à la condition d’adopter ce que l’on appelle, classiquement, un point de vue de classe.

Les choix conceptuels sont cohérents. Puisque, selon B et M, le peuple porte en lui les valeurs qui le définissent comme étant le peuple, son être social n’a pas besoin de luttes pour apprendre ce qu’il est. Le peuple n’a pas besoin de parti pour arriver à la conscience de lui-même. Il peut donc débattre sans l’aide d’une médiation quelconque. Le débat est pour le peuple comme l’eau qui s’écoule. Il trouvera sa voie de lui-même dans le mouvement social.

En revanche, les partisans de l’analyse sociale en termes de classes seront conduits à insister sur les luttes sociales comme éléments moteurs de la conscience générale du peuple. Ce sont les luttes, elles-mêmes issues de la contradiction entre la subjectivité et l’objectivité des situations, ou nourries par elles, qui peuvent, selon ces derniers, faire progresser la conscience des individus relevant de la catégorie du peuple, et pas seulement le débat, même s’il est un aspect de la lutte. Les partisans d’une analyse en termes de luttes sociales font d’ailleurs sur ce point référence à la lutte idéologique, comme complément indispensable d’un déroulement des luttes économiques, politiques, sociales, qui soit conforme aux intérêts du peuple, précisément.

En lisant ce livre, j’ai eu le sentiment que les auteurs, tout en reconnaissant que le peuple de gauche était en difficulté, ne se donnaient pas les moyens, eu égard à leur conception du peuple comme matérialisation de valeurs immédiates, de satisfaire leur ambition, à savoir faire refleurir le printemps de la politique.

Une analyse menée en termes de classes sociales permet, par exemple, de comprendre les apories du Front national en même temps que la possibilité, sur la base de luttes clairement menées, de rallier une partie de ses électeurs à une cause lucidement progressiste, voire révolutionnaire. La leur (celle de B et M) ne le permet pas. Il en est de même de l’épiphénomène Macron. Selon moi, il faut décrypter ce personnage tant sur la base des faits ayant caractérisé son ascension que sur celle d’une analyse de classes, pour en comprendre l’essentiel. Je laisse de côté la dimension psychopathique de l’impétrant.

Pour en terminer momentanément avec ce point, je dirai que B et M utilisent une certaine notion de peuple. Je ne suis pas hostile, personnellement, à l’usage de ce terme. Mais le sens que je lui donne est issu de ma conception de la division de la société présente en classes sociales antagoniques. En revanche, B et M, pour lesquels le peuple est extérieur à ce genre de conception, devient un être social immédiatement défini par des valeurs. Le peuple de B et M est une essence, plus exactement un regroupement d’essences (peuple de gauche, de droite, autres).

Je ne leur conteste absolument pas le droit de penser ainsi. Mais d’une part, cela a des implications. D’autre part, à supposer qu’ils aient raison, j’aimerais bien que B et M m’expliquent comment leur culture marxiste s’accommode de cette transformation selon moi radicale de la pensée de Marx ? Quelles exigences intellectuelles les a conduit vers cette conception ?

C) Peut-on considérer qu’existent deux capitalismes ?

Je vais faire une hypothèse. A mon avis, B et M ont abandonné la conception de l’antagonisme des classes pour l’analyse de la société présente dans la mesure où il existerait aujourd’hui, selon eux, deux capitalismes.

Il y aurait, dominant la société et le monde, le capitalisme financiarisé. Ensuite, dans l’œuf du capitalisme financiarisé, se tiendrait un autre capitalisme, qu’il conviendrait de soutenir pour briser la domination du premier et changer l’ensemble. La gauche aurait intérêt à soutenir le capitalisme entrepreneurial, le nouveau capitalisme, pour faire mûrir la contradiction entre les deux capitalismes et peut-être, de cette façon, si le peuple le souhaite, dépasser le capitalisme en tant que mode de production. J’ai déjà exposé cette théorie propre à B et M dans la première partie de ce texte. C’est d’elle, à mon avis, que tout découle si l’on reconstruit ce bouquin à l’envers.

L’idée que je vais argumenter, dans cette sous-partie, est que l’existence de 2 capitalismes ne correspond pas aux faits. En tant que mode de production, le capitalisme est unique. Certes, ce qui paraît possible est de distinguer le capitalisme en tant que mode de production, d’une part, et en tant que mode de gestion, d’autre part.

Mais à mon avis, la possibilité concrète de cette distinction suppose l’existence d’un mode de production socialiste assurant que le mode de gestion capitaliste ne puisse se développer et redevenir, comme il en a la tendance naturelle, le mode de production capitaliste.

Je pense que telle est la caractéristique du socialisme chinois contemporain que d’être un mode de production socialiste permettant, pour la raison qu’il est mode de production socialiste et que son gouvernement met en œuvre la dictature du peuple, la présence et l’exercice en son sein d’entreprises capitalistes, c’est-à-dire d’un mode de gestion capitaliste de diverses activités.

J’en reviens à mon propos initial : le mode de production capitaliste est unique. Voici 3 aspects du fonctionnement capitaliste contemporain justifiant cette thèse.

1) La financiarisation du capitalisme est venue du capitalisme réel lui-même. Le capitalisme financier mondialisé n’est pas un choix volontaire fait par des méchants. C’est une conséquence nécessaire du fonctionnement du capitalisme réel. Je vais brièvement rappeler les faits de cette période.

La crise économique des années 1970 fut, dans tous les pays développés, une crise générale de la rentabilité capitaliste (suraccumulation du capital) et du capitalisme monopoliste d’Etat. Cette crise s’est alors exprimée par la baisse des taux moyens de profit dans tous les pays développés, par des luttes sociales intenses et, de manière concrète, par cet état de l’économie que l’on a appelé la stagflation.

D’une part, la productivité du travail et du capital butaient sur des seuils infranchissables et d’autre part, l’inflation apparaissait comme le seul moyen, pour chaque segment du capital, d’assurer sa rentabilité. Mais c’était un processus déstabilisant, tant au plan de la valeur monétaire (les actifs et la monnaie) que des relations sociales intérieures et des relations internationales.

Tôt ou tard, cela se fut traduit par une énorme crise au sens classique du terme : dévalorisation brutale de grandes quantités de capital, 1- pour mettre un terme momentané à l’agressivité combattante des prolétaires, 2- pour rétablir les conditions générales de la rentabilité du capital.
Toutefois, les dirigeants capitalistes ont refusé globalement cette issue, pour eux trop dangereuse (risque de révolution) et trop couteuse (le capitalisme est maintenant un capitalisme de grosses unités).

Ils ont alors élaboré une stratégie :

1) de stoppage de la croissance économique et d’alourdissement de l’endettement public. Il fallait en finir avec les politiques de la demande, mettre un terme à la hausse des prix, rabattre le caquet des salariés. En quelques années, les taux d’intérêt ont quasiment doublé,

2) de mondialisation du capital productif par libéralisation intégrale des capitaux, réels et financiers. De cette façon, les capitalistes (les grands) ont pu se déplacer aisément dans le monde à la recherche des meilleures occasions de profits. Simultanément, l’économie américaine est devenue de plus en plus ouverte sur les autres pays. Son commerce est devenu de plus en plus déficitaire, en sorte qu’a existé une masse croissante de liquidités en dollars US, susceptibles d’alimenter la mondialisation du capital.

En effet, lorsque l’économie américaine devient déficitaire, cela signifie que les pays créditeurs gagnent des dollars. En parlant des Halles, Emile Zola disait : « Le ventre de Paris ». A partir des années 1970, l’économie américaine est devenue le "ventre du monde". Le dollar US s’est affirmé comme monnaie mondiale.

Bref, la financiarisation du capital n’est pas venue de méchants capitalistes avides de piller la planète. Elle est venue du système capitaliste tout entier.

2) La mondialisation du capital réel ne pouvait être réalisée que de manière financière, par l’intermédiaire de marchés financiers.

Le capitalisme, en effet, est un système qui repose sur la propriété privée. C’est un système décentralisé. Ce n’est pas un système centralement coordonné, ou coordonnable, comme le raconte cet imbécile de Soros. Chaque segment du capital est utilisé de manière indépendante. Il ne pouvait, il ne peut exister d’Etat mondial capitaliste répartissant rationnellement le capital de chaque pays dans les pays en développement. C’est à chacun de se débrouiller. Le lien entre réel et financier est donc un lien intime, nécessaire. Le monde de la finance n’est pas, en lui-même, une perversion du monde réel. Certes, à partir d’un certain seuil, la finance prend son autonomie par rapport au monde réel. Mais les capitalistes du monde réel participent eux-aussi de cette autonomisation. Je ne développe pas, mais ce n’est pas difficile à montrer.

3) Dans le cadre de la mondialisation capitaliste, se produit l’interpénétration de la finance et du capital productif. C’est d’ailleurs ce que notent B et M. Ils ont bien compris que leur approche systématique des 2 capitalismes est excessive. Le capitalisme entrepreneurial puise lui aussi dans l’épargne mondiale.

Mais il existe un autre élément, qui leur a peut-être échappé. C’est le fait que la mondialisation financière concerne aujourd’hui non seulement le capital productif. Elle s’est emparée du capital variable socialisé, qui est l’une des grandes composantes des flux de revenus dans le système capitaliste contemporain. Pour ce qui concerne les travailleurs américains, cette interpénétration est depuis longtemps réalisée, avec les fonds de pension. Cela dit, depuis les années 1990-1995, fut entrepris un lent et rigoureux travail, de la part des bureaucraties capitalistes mondiales et des grands capitalistes en général, pour que soient modifiés les régimes de retraites et d’assurances sociales : privatisation, capitalisation, développement de l’idéologie du risque, etc., en sorte que le capital variable socialisé soit géré privativement (compagnies d’assurances) et soit ensuite intégré dans la finance mondiale. Cela est un autre point de jonction intime entre le capital réel et le capital financier.

Voici donc, selon moi, 3 arguments en faveur de l’idée selon laquelle il n’y a pas, d’un côté, le méchant capitalisme financiarisé et de l’autre côté, le bon capitalisme entrepreneurial. Il y a le capitalisme en tant que système. Certes ce système est aujourd’hui arrivé à un certain degré de maturité. Il est traversé de contradictions inter-capitalistes, entre grands et petits capitaux, entre capitaux sectoriels, entre capitaux bénéficiant du soutien public ou n’en bénéficiant pas, entre capitaux “nationaux” et capitaux “étrangers”, pour autant que ces expressions aient un sens, entre capitaux bénéficiant du régime de la monnaie unique européenne et capitaux soumis à ce régime, entre segments capitalistes de l’impérialisme mondial, etc... Mais il est fondamentalement unique, pour survivre et se reproduire en tant que système, c’est-à-dire comme mode d’appropriation privé du temps de travail des travailleurs et de la valeur monétaire ainsi produite.

En sorte que (c’est ma conclusion sur ce sujet) on peut bien imaginer toutes les scissions que l’on veut au sein du capitalisme, à la manière de Keynes qui revendiquait l’euthanasie des rentiers. Mais la scission ainsi imaginée n’a aucune chance d’être durable. Mon observation de la Chine est que cela ne se peut que s’il existe un mode de production socialiste dominant, totalement exclusif du mode de production capitaliste et dictant la loi générale aux entreprises capitalistes existant sur son sol.

Le régime socialiste est alors susceptible d’orienter vers la satisfaction des besoins populaires ce qui reste dans ce mode de la formation sociale capitaliste, c’est-à-dire des entreprises capitalistes. C’est, selon moi, ce que l’on peut observer en Chine actuellement.

D) Les crimes de Staline sont rapidement devenus les crimes du socialisme

L’un des intérêts présentés par le livre de B et M est de faire comprendre, peut-être à son insu, la portée idéologique et politique du concept de "crimes de Staline".

Ce que l’on appelle ainsi désormais dans la littérature de la pensée unique occidentale, a pour effet que le nom de Staline suggère immédiatement celui d’un criminel. Staline n’est plus le nom d’un bolchevik ayant commis des actes jugés comme crimes d’Etat. C’est un criminel.

Mais de plus, comme il fut l’organisateur de la victoire de son pays contre les nazis, ce qui, dans un pays sous-développé n’a pas été tout à fait rien, il s’est naturellement installé dans les esprits qu’il avait commis des crimes parce que le socialisme de type soviétique le lui avait permis. La raison de l’endogénéisation de cette criminalité aurait été la dictature du prolétariat.

Les idéologues du capitalisme ont donc réussi à transformer ce qu’ils appellent "les crimes de Staline" en crimes du socialisme et à mettre ainsi directement en cause la clé de la différence radicale existant entre capitalisme et socialisme. Cette différence, cette rupture qualitative est ce que l’on a appelé la dictature du prolétariat, moment au cours duquel le mode de production capitaliste est mis à mort en tant que mode de production, en tant que mode d’organisation de la société.

Il est clair que le comportement des dirigeants du PCF, lorsqu’ils apprirent l’existence du rapport Krouchtchev, fut enfantine (déni de la réalité), bien qu’ils aient été motivés par la crainte que les crimes d’Etat mis en lumière par ce rapport fussent l’occasion d’une attaque frontale contre le socialisme. Ils observaient sans doute aussi que le système socialiste de l’époque, malgré toutes ses insuffisances, apportait un réel contre-poids à l’arrogance belliqueuse de l’impérialisme.

La vérité de ces craintes n’est pas une excuse. Certes, il est facile de dire aujourd’hui que les dirigeants communistes eussent dû affronter la réalité en face. Cela dit, on ne peut conclure autrement. Dans les paragraphes qui suivent, je n’ai absolument pas la prétention de dire ce que ces dirigeants auraient dû faire. Considérant que B et M ont raison de prendre le thème des "crimes de Staline" très au sérieux, je vais, tout en raisonnant de manière que j’estime radicalement différente de la leur, aborder brièvement les 3 points suivants.

1) Qu’est-ce que la dictature du peuple ? A mon avis, le thème des "crimes de Staline" vise la dévalorisation complète et simple de ce concept et si possible son abandon. Pas besoin, avec "les crimes de Staline", de procéder à un discours philosophique complexe. Il y a les crimes et donc l’abandon nécessaire de ce qui les aurait permis, le socialisme de type soviétique et finalement, selon moi, le socialisme.

A mon avis, B et M partagent ce point de vue. Pour eux, l’ouverture engagée par Waldeck-Rochet aurait dû aller clairement dans cette direction. C’est ce qu’ils proposent de faire aujourd’hui avec la théorie des deux capitalismes. Puisque le capitalisme n’est pas unique mais double, ce que les révolutionnaires doivent accomplir est d’une part l’isolement du capitalisme financier au profit du capitalisme entrepreneurial, lequel serait fondé sur la pratique d’un marché responsable, et d’autre part une intervention souple et non contraignante dans la conduite de ce mouvement pour dépasser le capitalisme, si c’est possible. C’est au peuple de décider de la révolution et non aux partis ou à l’un d’eux, le Parti communiste pour ne pas le nommer. Il appartiendrait aux acteurs constitutifs du peuple de déterminer s’ils veulent ou non dépasser le capitalisme.

Je crois qu’existent aujourd’hui, en France, parmi les communistes de l’ancien temps, un certain nombre de personnes, dont Lucien Sève et Francette Lazard, raisonnant globalement de cette manière. Je peux me tromper, évidemment.

Personnellement, je ne raisonne pas tout à fait ainsi. Je ne crois pas que l’on puisse faire abstraction d’un moment de rupture franche et nécessaire avec le capitalisme en tant que mode de production pour qu’il soit raisonnable de parler de dépassement du capitalisme. Pour prendre une image, je dirai qu’il n’existe qu’une seule façon de s’arrêter de fumer et cette façon consiste à s’arrêter de fumer. Tout autre subterfuge (la dernière cigarette, réduire progressivement, etc…), destiné à réduire la pression, est illusoire.

La nécessité et la fécondité de cette rupture de régime est ce qu’apprend l’observation du socialisme de la Chine. Ce pays peut utiliser l’énergie des entreprises capitalistes dans la mesure où son gouvernement a été choisi pour exercer la dictature du peuple, une appellation préférée à celle de dictature du prolétariat. Mais ces entreprises, bien que capitalistes, ne forment plus désormais un mode de production et de consommation. Elles ne sont plus l’armature d’une société. Elles sont simplement un mode de gestion.

Leurs dirigeants peuvent gagner de l’argent et mourir sur leurs billets de banque la gueule ouverte. Personne ne leur en fera le reproche. En revanche, ce ne sont pas eux qui font et feront la politique de la Chine. La dictature du peuple est l’instauration d’un Etat de droit fondé sur la suppression complète du droit des bourgeois à diriger la société (ils (elles) sont réduits au silence en tant que bourgeois) et sur le développement concomitant des libertés de toutes les composantes du peuple. Le socialisme n’est pas une garantie d’absence de luttes. C’est au contraire un moment de luttes intenses. A notre époque, compte tenu de l’affaiblissement de l’impérialisme, ces luttes peuvent prendre un autre tour que celui de l’emprisonnement et de la mise à mort des individus. Je pense, pour ma part, que le socialisme de type soviétique n’est plus un modèle, non seulement parce que l’on doit rejeter l’existence d’un modèle, mais parce que notre époque est profondément différente de celle au cours de laquelle il fut mis en place, et aussi parce que les communistes ont muri et grandi depuis.

2) B et M écrivent, au tout début de leur livre, que la crise de la politique n’est pas la crise de la démocratie. En réalité, ce qu’ils appellent « la crise de la politique » est la crise de la démocratie bourgeoise dans la phase aujourd’hui la plus avancée de l’impérialisme. Il y a déjà bien longtemps que la démocratie du siècle des Lumières a été dépassée, mise au rebut. La démocratie des Lumières est à la politique ce que le capitalisme de libre concurrence fut à l’économie.

Les acteurs français de la démocratie bourgeoise actuelle sont les dirigeants de grandes firmes faisant partie de l’impérialisme mondial. Ce sont les acteurs d’une démocratie bourgeoise de type impérialiste et monopoliste. Ils dominent ouvertement l’économie et la société françaises, la presse et les grands moyens d’information. Ils en orientent la culture. Ils sont inscrits dans un réseau de relations européennes et mondiales qui les conforte dans leur pouvoir. Ils participent aux institutions internationales et sont installés, en France, dans le pouvoir judiciaire et dans les administrations.

Dans la presse et les grands moyens d’information, en France, par exemple, ils (elles) ont pour nom Bernard Arnauld (Les Echos, Le Parisien), Serge Dassault (Le Figaro), François Pinault (Le Point), Patrick Drahi (Libération, L’Express, BFM-TV, RMC), Vincent Bolloré (Canal +), Xavier Niel, en association avec Yves Saint-Laurent et Mathieu Pigasse (L’Obs, Télérama, La Vie), ce dernier étant lui-même propriétaire de Radio Nova et Les Inrocks, Martin Bouyghes (TF1), la famille Mohn (M6, RTL, Femme Actuelle, VSD, Capital), Arnaud Lagardère (Europe 1, Paris Match, JDD, Virgin Radio, RFM, Télé7Jours), la famille Bettencourt (L’Opinion), Iskander Safa (Valeurs Actuelles), etc... Arnaud Lagardère se paye même le luxe d’une danseuse communiste, certes un peu âgée pour faire du strip-tease, mais qui néanmoins ne dépare pas dans sa collection.

Ce ne sont ici que quelques noms, à titre d’illustration. Ils sont, pour la plupart, directement responsables de la crise de la politique. La mondialisation capitaliste contemporaine a été conçue pour cette classe sociale. Mais aussi puissants soient-ils, leur pouvoir présente d’énormes faiblesses. Ils ont peur pour leurs sous. Ils ont peur pour leur pouvoir. L’impérialisme est bien entré dans sa phase suprême. Il va falloir qu’ils rendent gorge, pas seulement les gens que j’ai cités mais tous ceux qui dominent la société, ou qui leur sont inféodés, comme la bourgeoisie intellectuelle de la Deuxième internationale. Leur plus récent subterfuge en France, le phénomène Macron, est déjà épuisé, rouillé, troué, bon pour les orties. Comment imaginer, cependant, qu’ils puissent s’incliner devant un mouvement social faible, divisé, composite et futile, principalement dominé par la nouvelle petite bourgeoisie ? Ils se battront de toutes leurs forces, et jusqu’au bout.

Je dirai que l’abandon du concept de dictature du peuple, de la part de B et M, résulte peut-être de ce qu’ils sous-estiment fortement la crise de la démocratie bourgeoise contemporaine. Ils ne voient pas que pour mettre un terme à la crise de la politique, il faut mettre un terme à cette démocratie bourgeoise.

S’ils percevaient mieux le lien existant entre ces 2 crises, ils sauraient que la solution à la crise de la démocratie bourgeoise de l’époque de l’impérialisme est l’instauration d’une démocratie du peuple, radicalement différente de cette démocratie bourgeoise, biaisée et véritablement pourrie de 1000 manières. Cela dit, pour faire ce saut, pour réaliser ce changement profond, il faudra instaurer une dictature du peuple, qui sera en réalité la démocratie élargie du peuple. B et M disent qu’ils ont peur de « l’homme fort ». Je crains hélas, qu’ils aient peur du "peuple fort".

La dictature du peuple est l’agrandissement quantitatif et qualitatif de la démocratie, aujourd’hui bafouée par la démocratie bourgeoise monopoliste en place.

La dictature du peuple, c’est la réduction à rien des pouvoirs exorbitants dont dispose la bourgeoisie impérialiste à notre époque et c’est l’extension sans précédent des pouvoirs du peuple, tant au plan économique, politique que syndical. La dictature du peuple, c’est la mise en place d’une démocratie nouvelle.

La petite bourgeoisie n’aime pas cette innovation. Elle souhaiterait étendre ses propres pouvoirs tout en laissant quasiment intacte la démocratie bourgeoise et en gardant le peuple sous la bride. Elle voudrait mettre un terme à la dictature de la bourgeoisie tout en conservant tous les traits de la démocratie bourgeoise. Que nos ancêtres aient lutté pour leurs droits au sein de la démocratie bourgeoise n’oblige en rien les masses populaires à maintenir cette forme de la démocratie et à céder au chantage que ne manqueront pas d’exercer les bourgeois quand ils auront à rendre gorge et qu’ils crieront à la tyrannie.

Je crois que B et M, en retenant l’idée selon laquelle la crise contemporaine de la politique ne serait pas une crise de la démocratie, se refusent à concevoir clairement que la démocratie puisse être différente de ce qu’elle est devenue aujourd’hui, une mécanique sociale dans les mains et sous le contrôle des puissants. Ils refusent que le peuple s’en donne les moyens.

3) L’angélisme démocratique et l’acceptation de la soi-disant contradiction de la démocratie (dont l’idéal serait de permettre à celles et ceux qui sont hostiles à la démocratie d’utiliser pleinement les moyens de la démocratie) sont des façons de ne vouloir rien changer à la dictature de la bourgeoisie. Il ne doit exister aucune liberté pour les ennemis de la liberté. Il ne s’en suit pas qu’ils doivent aller en prison ou être exécutés.

Cela dit, toute révolution porte en elle de possibles déviations, en raison même de sa nouveauté. On peut donc, on doit donc, continuer de réfléchir aux aspects spectaculaires de la période stalinienne de l’Union soviétique pour tenter de les neutraliser et si possible les éviter complètement. Mais également pour préciser les domaines de liberté devant être considérablement renforcés et étendus. Je ne suis pas sûr qu’il n’existe pas de passerelles avec la pensée des auteurs, B et M, à ce propos. Le droit des femmes, par exemple, auquel ils sont très sensibles, n’est-il pas l’un de ces droits dont la démocratie populaire doit se saisir, et le plus vite possible ? De manière très brève, je me permets d’avancer les 3 remarques suivantes.

a) Il existe une réelle continuité entre le socialisme de type soviétique et celui de type chinois. Elle est matérialisée dans les 2 cas par l’existence, hier de la dictature du prolétariat, pour l’URSS et de la dictature du peuple, aujourd’hui, pour la Chine Populaire. Mais l’époque n’est plus du tout la même.

Dans la première moitié du 20ème siècle, l’impérialisme se croyait encore tout puissant. L’URSS a dû se sortir du sous-développement à toute vitesse, sous la pression du risque de la guerre, qui est devenu de plus en plus évident après 1933. Cela n’excuse en rien les crimes de Staline mais cela du moins les explique. Mao Zedong a repris ce modèle. Il a échoué à son tour. Les dirigeants chinois se sont toutefois montrés plus subtils que les russes ou que les occidentaux. Ils ont déclaré que 30% de l’œuvre de Mao Zedong était mauvaise et que 70% était bonne. Ensuite, ils ont compris qu’ils devaient contrôler leur démographie, que l’agriculture ne pouvait avoir pour tâche de financer l’industrie, qu’il était déjà bien qu’elle réussisse à nourrir la population, que l’industrie devait s’ouvrir sur le monde et recevoir l’apport de capitaux et de techniques étrangères, que le marché devait être domestiqué par le socialisme. Nous ne sommes plus à l’époque de Staline et c’est heureux. L’impérialisme, bien que toujours belliqueux, est affaibli.

b) La dictature du peuple devrait être caractérisée de 4 manières : 1- une interdiction sans faille faite aux capitalistes d’exercer le moindre pouvoir économique, politique, législatif ou culturel ; 2- l’éviction de ces malfrats de toute influence et de tout pouvoir institutionnel et législatif ; 3- la mise en place d’un état de droit populaire reposant sur la stricte impartialité des juges ; 4- l’extension corrélative des libertés pour le peuple.

c) La dictature du peuple est un état de droit, non un emprisonnement ininterrompu. Il dépend d’ailleurs des capitalistes de comprendre que leur fonction nouvelle est d’être des citoyens comme les autres. Cette dictature est plongée dans des organes suprêmes (assemblées élues) devant en assurer le fonctionnement régulier. Il paraît conforme à la tradition politique française qu’elle soit associée à des organes modérateurs efficaces. Cela dit, ma réflexion est très courte sur ce point. Je passe la main. J’ai déjà été bien trop long pour ce compte-rendu.

Pour terminer

Quelques mots pour terminer. Qu’est-ce que je retire de ce livre ? Ma réponse est sans équivoque. J’en retire beaucoup. Je l’ai lu jusqu’à l’os, si je puis dire. La critique que j’en fais, ici et là, m’aide à renforcer ou à approfondir mes convictions sur plusieurs points essentiels. Je retire comme eux, de l’observation du présent de la France qu’il faut procéder de manière approfondie et non superficiellement, qu’il faut prendre le temps de l’histoire.

Enfin, je ne mets absolument pas en cause l’honnêteté intellectuelle de Blotin et Maso. Ce dernier assume depuis plusieurs années la direction de la Fondation Gabriel Péri, un communiste éminent de notre histoire, fusillé par les nazis, encore eux. Qu’adviendrait-il de cette Fondation si son directeur n’était pas en mesure tant d’exposer ses propres idées et conceptions que de se confronter à des positions contraires aux siennes, au sein même de sa famille intellectuelle ou alentour ?

Ma conviction est cependant que le débat, aussi utile et nécessaire soit-il, ne permet pas de trancher. Où peut donc être réalisée cette progression qui nous entraîne tous et nous conduits à réviser nos positions ? A mon avis, il n’existe qu’une réponse à cette question : dans le mouvement des masses, dans l’idée qu’elles dégagent tant bien que mal de leur cheminement et de leurs luttes, et donc, finalement, dans les entreprises.

De ce point de vue, la pensée de B et M présente selon moi un grand intérêt. Ils préconisent de situer dans l’entreprise le terrain de la confrontation entre les deux capitalismes. Certes, ma motivation n’est pas la même que la leur quand j’énonce que le mouvement révolutionnaire doit être prioritairement organisé dans ce lieu. Mais nous avons en commun de penser à l’entreprise pour qu’advienne dans ce pays des changements fondamentaux, et c’est déjà pas mal.

Le 13/08/2018
Jean-Claude Delaunay

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