Front national : Nos renoncements l’ont fait roi ! Courrier à Pierre Laurent secrétaire national du PCF

, par  André Gerin , popularité : 5%

Cher Pierre,

L’abandon du combat de classes et de l’engagement des communistes et des progressistes en France et en Europe, ont laissé un vide dans les couches populaires. La classe ouvrière est abandonnée. Les employés, les ingénieurs-cadres-techniciens sont négligés pour le plus grand profit du capitalisme mondialisé qui peut ainsi étendre sa domination et ses ravages. Le spectre géopolitique qui émerge d’une telle situation est connu. La paupérisation de masse et la crainte du déclassement a leur pendant : l’abstention, le vote protestataire, populiste et xénophobe, autant de cris de la désespérance.

Tel est, selon moi, ce qui s’est déjà produit le 21 avril 2002. J’avais parlé, à l’époque, après le résultat de Robert Hue, de « dépôt de bilan du Colonel Fabien ». L’hypothèse du scénario 2012 avec le Front national et Marine Le Pen est à prendre au sérieux.

Les effets de manche de Jean-Luc Mélenchon ne sont pas à la mesure des défis qui sont devant nous. Le Front de gauche apparait bien dérisoire face à ce chambardement sur fond de pourrissement politique, économique, social et culturel. Cet édifice de fortune sans fondation est à cent lieues de la passion française du communisme et de l’espoir qu’il faut reconstruire.

En poursuivant la stratégie d’effacement du Parti communiste français entamée par Robert Hue depuis mars 2000 à Martigues, puis prolongée par Marie-George Buffet et avec toi aujourd’hui, la direction du parti communiste a sa part de responsabilités dans la place et le rôle pris par le Front national dans le paysage politique, hier instrumentalisé par François Mitterrand et le Parti socialiste. En 1997, la gauche est majoritaire au niveau national grâce aux triangulaires dans lesquelles le Front national s’est maintenu. Cette situation était déjà malsaine.

Je rappelle que nous n’avons fait aucune analyse sur la perte de 30 villes en 2001, dont 20 villes de plus de 30 000 habitants, ni sur les raisons pour lesquelles nous avons perdu le département de la Seine-Saint-Denis. Un silence total, comme si rien ne s’était passé. Personne n’a oublié le résultat du Front national, dans tout le département, en 1995.

Lorsque Marine Le Pen obtient 48 % à Hénin-Beaumont, certains parmi ses électeurs votaient communiste auparavant. Pourquoi cette question est-elle taboue ?

En 1995, j’ai fait réaliser une enquête par la SOFRES sur le vote Front national. Cette étude est toujours d’actualité aujourd’hui. Alors pourquoi continuons-nous à nier cette réalité qui nous empêche d’être nous-mêmes comme force politique et acceptons-nous en conséquence de voir la carte de France passer du rouge au brun ? C’est flagrant pour ce qui concerne le Sud de la France ou le Nord Pas-de-Calais…

Les familles populaires en ont marre, se sentent abandonnées. Aujourd’hui, les classes moyennes se sentent déclassées. Elles sont prêtes à changer de vote comme elles changent de marque de produits, si ceux-ci ne les satisfont pas, y-compris à élire Marine Le Pen, Présidente de la République.

Pourquoi ne pas se poser ce scénario même s’il peut paraître absurde ? Nous avons tout à gagner, pour la réflexion politique, à imaginer le pire. Pour écarter ce scénario, aucune analyse n’a été conduite pour comprendre comment Sarkozy s’était fait élire en 2007 : beaucoup de français ont cru enfin qu’un responsable politique parlait des problèmes qui étaient les leurs.

La chute est plus dure aujourd’hui pour des millions de français qui ont eu l’impression que tout foutait le camp. Il y a un sentiment de malaise. A gauche comme à droite, à force de casser le thermomètre, le malaise politique est à la limite de l’embolie.

Que répondons-nous aux ravages contre les peuples et les pays produits par la mondialisation du capitalisme prédateur ? Alors qu’il faudrait briser les corsets de fer de la Vème République et de la Constitution européenne, ces outils au service de l’oligarchie financière, nous nous coulons dans ces moules-là. C’est la rupture avec le capitalisme qui devient vitale pour que la France retrouve sa souveraineté monétaire, économique et son indépendance nationale.

Que répondons-nous à la question de l’immigration, alors que nous continuons de façon irresponsable de revendiquer la régularisation des sans-papiers, au lieu de faire des propositions courageuses ? Oui, il faut limiter l’immigration y-compris régulière avec une attention vigilante sur l’immigration irrégulière, tous les trafics nauséabonds et les trafiquants sans scrupules. Portons haut et fort l’audace du co-développement et remettons au centre tout ce qui fonde les valeurs de la France, d’hospitalité du droit d’asile. Il faut fermer les centres de rétention, remettre en cause les lois liberticides Pasqua-Debré, Sarkozy-Perben, construire des lieux d’accueil dignes de ce nom au XXIème siècle La situation actuelle autour de la Méditerranée, le désarroi des peuples confrontés à la famine et au sous-développement nous créent des devoirs. Cela ne veut pas dire que ceux que nous devons accueillir ont vocation à demeurer en France, dès lors que nous fondons les bases d’une nouvelle coopération. C’est un défi de civilisation pour rompre avec ce capitalisme du désastre porté par les gouvernements européens, pour ouvrir un nouvel ordre mondial, un nouvel internationalisme, enrichi de tout ce qu’il y a de meilleur dans les civilisations. Soyons au rendez-vous de ce combat de classes mondialisé, comme disait Marx : « pour sortir de la préhistoire de l’Humanité ».

Que répondons-nous à l’intégrisme, au fondamentalisme qui pourrissent la vie de certains quartiers, se servent des trafiquants de drogue et des mafias, profitent du malheur des familles populaires ? Cette petite minorité mène un combat politique, culturel et idéologique contre nos valeurs progressistes, humanistes, issues du siècle des Lumières et de la Révolution française. Aurons-nous le courage de dire que l’Islam, deuxième religion de France et d’Europe a sa place dans le vivre ensemble ? Un Islam spirituel, respectueux de nos valeurs et de nos traditions « Républiquement compatible », dans l’esprit de l’Imam de Drancy et du Recteur de la Grande Mosquée de Paris. L’Islam politique n’a pas sa place. Il est contraire au principe de laïcité défini par la loi de 1905.

Nous devons faire l’effort pour comprendre les inquiétudes de millions de français. Oui, comprendre, pour arrêter de faire semblant comme si ces inquiétudes et ces peurs n’existaient pas. Sinon, nous le savons maintenant depuis des années, c’est le fond de commerce, le miel du Front national que nous fabriquons.

Pour moi combattre le capitalisme du désastre et l’intégrisme, ceux que j’appelle « les talibans français », c’est le même combat. C’est le combat contre Ben Le Pen et Le Pen Laden.

Ne pas mener ce combat de classes, idéologique et culturel, qui va de paire avec le combat de classes fondamental au niveau social, économique et politique, c’est laisser la porte ouverte à l’aventure pouvant déboucher sur des votes ethnico-religieux ou une Marine Le Pen, comme ce qui est arrivé en Californie avec Schwarzenegger. Quand, dans des quartiers dans lesquels 80 % des habitants ne votent plus, comment, avec qui et pour qui pourront-ils exprimer leur colère, leur haine, voire se défouler dès lors qu’ils ont le sentiment que tout fout le camp.

Peut-on encore parler au PCF de Nation pour redonner ses couleurs à la France, pour une grande ambition industrielle, en portant tout ce qu’il y a de meilleur dans nos valeurs universelles et singulières ?

Peut-on considérer, en 2011, que les valeurs républicaines sont devenues un enjeu révolutionnaire ? C’est au Parti communiste de s’en saisir, dans le même esprit que l’exprimait Maurice Thorez, de marier le drapeau rouge avec le drapeau tricolore.

Qu’a fait la gauche depuis François Mitterrand et sous Jospin des banlieues et de la politique de la Ville ? Elle a privilégié l’accompagnement social, accompagné la casse industrielle, promu les privatisations à tout crin, au lieu de mettre au cœur de la politique nationale, le progrès économique, le progrès social, la promotion des Hommes. L’abandon de nos piliers industriels engagé depuis Giscard d’Estaing s’est poursuivi.

Lorsque la criminalité concerne de multiples territoires de notre pays, ne pas opérer de mesures chirurgicales pour éradiquer cette gangrène, c’est pénaliser 95 % des habitants qui essaient de survivre dans une misère endémique et ne croient plus aux promesses non tenues. Surtout, les efforts menés pour la promotion sociale sont rendus inefficaces.

Il faut briser l’omerta pour que la République et les pouvoirs régaliens retrouvent leurs missions, leurs droits et leurs moyens humains et financiers aujourd’hui garrottés par la droite, remis en cause par l’État qui est de plus en plus mobilisée au service du capitalisme financier.

Dans ces conditions, les politiques de la Ville ont apporté des réponses à la marge d’une société livrée de plus en plus à la loi du marché. L’affichage du gouvernement Fillon, privilégie la réforme des bâtiments contre les hommes et contre le social, car là aussi, il y a de l’argent et des profits à engranger. Une société française qui américanise des quartiers où des millions de familles populaires, français et immigrés, sont traitées en sous-citoyens, pour les beaux yeux du CAC 40 et de la grande finance. Depuis trente ans, la société s’est segmentée, écartée, compartimentée. L’insécurité sociale s’est généralisée. L’exclusion, la violence sont devenues la norme, c’est l’apartheid social, et aujourd’hui les couches moyennes sont de plus en plus marginalisées et divisées. Nous vivons une France à plusieurs vitesses dans laquelle 1 % des privilégiés de ce pays décide de tout, contre le peuple.

Pour changer la ville, il faut changer de société et surtout, sortir de la logique du capitalisme, répondre à la colère qui gronde, qui monte, qui fait le miel du Front national et nous n’y répondons pas.

Dans ce contexte qui peut devenir explosif, le programme partagé du Front de gauche apparaît bien dérisoire, à peine comme un smic politique.

Le Parti communiste a plus que jamais sa place et devrait retrouver son rôle de force politique nationale. C’est à lui qu’il revient d’appeler à l’union du peuple de France, de rentrer en résistance, de sortir des logiques suicidaires d’appareils, avec et autour du Parti socialiste.

Frappons à la porte politique de la France pour instaurer un sursaut civique et républicain.

Oui, il faut aller à la reconquête des électeurs qui votent Front national. Il n’y a pas de honte à cela. Ce sont des français à part entière. Nous n’avons pas le droit de leur coller une étiquette, de leur jeter l’opprobre. A nous de les traiter comme des adultes, droit dans les yeux, sans complaisance. Oui, c’est de la responsabilité d’un Parti communiste. Le temps est venu de réparer cette cassure géante et de reconstruire avec courage et modestie car des millions de français nous attendent, l’heure est grave.

J’espère qu’enfin, après avoir écarté des discussions, réflexions, initiatives, l’opposition au dernier Congrès de décembre 2008, une discussion vigoureuse, loyale, fraternelle sera possible avec tous les communistes, adhérents ou non.

Je te propose la tenue d’une session spéciale du Conseil national, avant celui des 8 et 9 avril prochains, pour faire l’analyse de la situation avec l’objectif de rassembler tous les communistes et de s’adresser à l’ensemble de la population française.

Reçois, Cher Pierre, mes fraternelles salutations.

André GERIN

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