QUAND LA CHINE S’EVEILLERA
L’ouvrage intitulé « Quand la France s’éveillera à la Chine » publié aux éditions Delga tombe à pic.
Son titre est évidemment un clin d’œil à celui du livre d’Alain Peyrefitte « Quant la Chine s’éveillera, le monde tremblera » qui fut un grand succès de librairie en 1973 et dont le titre était lui-même un clin d’œil à une formule prêtée à Napoléon Bonaparte.
Le sous-titre « La longue marche vers un monde multipolaire » explique mieux l’originalité de la démarche de ce collectif d’auteurs car sa publication correspond au moment où la Chine apparaît clairement comme une puissance économique au moins égale aux États-Unis d’Amérique avec un accroissement manifeste de son rôle international, ce qui provoque colère et inquiétude de l’autre côté de l’Atlantique puisqu’il remet en cause l’hégémonisme américain qui était incontestable sur le plan économique (et idéologique) depuis au moins 1945 et sur les plans militaire et politique depuis la fin des années 1980.
L’action de la Chine a été primordiale dans la constitution des Brics (Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud), organisation qui est susceptible de révolutionner le commerce mondial dans un sens plus équitable et peut-être égalitaire au détriment de la prédominance états-unienne par notamment l’abandon du dollar comme monnaie d’échange.
N’oublions pas davantage comme le rappellent les auteurs du livre que l’interdiction prononcée sous la présidence de J. Biden de vendre des puces électroniques à la Chine ainsi que de lui permettre l’utilisation de Google pour ses téléphones portables et ordinateurs s’est paradoxalement retournée contre l’économie américaine puisqu’en moins de deux ans ce pays a été capable de fabriquer des produits au moins équivalents dont un logiciel grand public d’IA, d’où l’effet très relatif et parfois contreproductif des sanctions lorsque les conditions ne sont plus réunies, ce que M. Macron et son ministre, M. Lemaire ont appris à nos dépens avec la Russie.
Dans le même temps, comme ne le dirait pas le premier nommé, la nature communiste du régime chinois est de plus en plus dénoncée et stigmatisée par les médias occidentaux notamment américains qui découvriraient maintenant ce qu’ils n’avaient pas voulu voir depuis les années 80, investissements massifs et pognon facile obligent.
Pour beaucoup de progressistes dont votre serviteur, une question me hante et m’obsède depuis les années 80 car je ne disposais que d’éléments de réponse parcellaires, la question de savoir si la Chine était toujours socialiste dans ses fondements ou si le parti communiste tout en conservant le pouvoir, contrairement à l’ancienne URSS, n’avait pas instauré un régime de capitalisme d’État au profit des couches dirigeantes issues de ses rangs.
IL N’Y A PLUS DE NOUVELLE MECQUE
Il ne s’agit de chercher une nouvelle Mecque mais de comprendre le monde d’aujourd’hui à l’aune de l’espoir d’un monde plus juste et surtout moins cruel.
Un de mes amis très proches malheureusement décédé depuis une dizaine d’années qui avait été le premier correspondant de l’Humanité à Pékin dans les années 80 et donc le représentant de fait du parti communiste français auprès du parti alors plus ou moins frère chinois avait toujours esquivé toute réponse claire en me laissant entendre parfois que rien n’était joué en Chine.
C’était d’autant plus regrettable qu’il a été longtemps l’un des rares vrais spécialistes de la Chine à la fois par sa formation universitaire, sa connaissance approfondie de la langue chinoise (il parlait comme un chinois me disaient des amis chinois) et ses longs séjours notamment à Pékin, ce qui lui avait permis de faire bénéficier de ses connaissances et parfois de ses relations des sinologues souvent auto proclamés dont la principale qualité pour les media où ils collaboraient était un anticommunisme affirmé et une fidélité inexorable aux « valeurs occidentales » contre une considération médiatique appuyée et de généreux appointements.
Cet ouvrage collectif apporte en revanche d’incontestables éléments de réponse en particulier dans les contributions de Jean Jullien et de Franck Marsal s’appuyant sur des faits irréfutables même s’il est l’œuvre de militants qui ne cachent pas leurs sympathies, Danièle Bleitrach se livrant comme c’est souvent le cas chez elle à une prospective marxiste certes intéressante et souvent pertinente mais qui ne convaincra que les convaincus d’avance.
Sont en effet rappelées, ce qui est souvent occulté en France, les analyses des principaux dirigeants chinois depuis Mao Tsé Toung au dirigeant actuel, le président Xi Jinping, en passant par le véritable fondateur du socialisme à la chinoise, Deng Xiaoping qui, tout en effectuant une reprise critique du maoïsme dont il fut un opposant discret, a adapté les principes directeurs du marxisme-léninisme à la spécificité chinoise en poursuivant un double but, celui de restaurer l’ancienne grandeur chinoise et celui de mettre fin à l’horrible misère qui sévissait dans ce pays depuis le XIXe siècle, résultat de la politique occidentale et notamment anglaise à son encontre.
SERVIR SON PEUPLE ET AUSSI LES AUTRES PEUPLES ?
« Servir le peuple » selon la formule de Mao est reprise sur la page de couverture du livre et elle est écrite en idéogrammes.
Cette formule resterait la devise des dirigeants chinois, étant précisé que servir la Chine et son peuple constituerait pour eux exactement la même chose car la restauration de la puissance chinoise passe par l’amélioration continue des conditions de vie, matérielles et morales, de la population et cela ne signifie pas la transformer en consommateurs passifs à l’instar de l’ancienne plèbe romaine qui se gobergeait de pain, de jeux et aussi de vin offerts par les Empereurs et les Patriciens.
Cela exclurait également de servir soi-même…
L’intérêt de la Chine socialiste ou non face à l’hégémonisme américain qui confine à la dictature économique et politique par le boycott des pays récalcitrants et les interventions militaires directs ou indirects est de favoriser l’instauration à terme d’un monde multipolaire fondée sur la coexistence pacifique entre les peuples malgré la différence des systèmes sociaux.
Les dirigeants communistes chinois sont des patriotes intraitables mais ils sont aussi à leur manière des internationalistes, ce qu’au pays de Jean Jaurès, on ne saurait leur reprocher sérieusement car c’est en France qu’est née l’idée d’une nation révolutionnaire amie de toutes les autres nations.
On leur reproche à titre d’exemple de chercher à s’implanter en Afrique en la colonisant, ce qui est une façon plaisante de les accuser de faire ce que nous avons fait depuis plusieurs siècles et sans surtout démontrer quoi que ce soit en la matière.
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Cet ouvrage constitue ainsi une pertinente approche de type marxiste de la réalité chinoise et il ne relève pas du hasard que le secrétaire national du parti communiste français, Fabien Roussel, ait accepté d’en signer la préface tout en relevant avec réalisme que cet ouvrage fera l’objet « de polémiques ou préférablement, je l’espère, de débats constructifs ».
Il souligne également l’intérêt et la singularité de la démarche de ce collectif d’auteurs en précisant qu’il ne partageait pas l’intégralité de leurs analyses, ce qui démontre que le monolithisme des opinions appartient à une période dépassée au sein du parti communiste français dont on ne peut que se féliciter.
Pour le progressiste humaniste et également le juriste que je suis, je regrette toutefois que des questions aussi essentielles que celle du maintien de la peine de mort en Chine et d’un système judiciaire et pénitentiaire qui paraît pour le moins très opaque ne soient pas abordées si ce n’est peut-être par une citation de Karl Marx où celui-ci relève avec sa pertinence habituelle :
« Le droit ne peut jamais être plus élevé que l’état économique de la société et que le degré de civilisation qui correspond » (Karl Marx, critique du programme de Gotha).
C’est exactement de cela dont il s’agit en Chine comme en France et partout dans le monde et cela mériterait à l’évidence des développements dont l’absence traduit peut-être un malaise en la matière de la part des auteurs.
A cette réserve importante au demeurant, cet ouvrage collectif constitue un mode d’explication marxiste appliqué à la Chine contemporaine et je ne peux que saluer ce remarquable effort, d’autant plus que des ouvrages de ce niveau sont rares en France et que les auteurs se sont attachés à le rédiger de manière simple et vivante pour le rendre accessible à beaucoup de lecteurs potentiels, même si je crains qu’ils ne soient pas au final très nombreux.
OSER LUTTER, OSER VAINCRE
Cette antienne maoïste contenue dans le Petit Livre Rouge a été mise en pratique car la Chine a été du début des années 60 aux années 80 isolée à la suite de sa rupture avec l’URSS et n’a pu compter que sur ses propres forces alors que les factions dirigeants se livraient à une guerre idéologique et aussi policière intense avec notamment l’épisode pour le moins controversé de la Révolution Culturelle.
Malgré tout cela, oui, le parti communiste chinois a permis à la Chine en 70 ans de devenir la première puissance économique mondiale en extirpant de la misère absolue qui régnait en 1950 toute la population, y compris les couches rurales les plus déshérités qui vivaient dans une misère inimaginable et de permettre à 300 à 400 millions de Chinois de la classe dite moyenne de disposer d’un niveau de vie comparable à celui de leurs homologues occidentaux, niveau de vie qui tend du reste chez nous à s’étioler depuis les années 80 puisque que la part de rémunération du capital est de plus en plus importante par rapport à celle représentée par le travail.
La Chine a libéré la femme dès 1950 dans un pays où elle était asservie par le poids conjugué de la misère et des traditions et a assuré dans les conditions propres à son développement son émancipation et sa promotion.
Dans le même ordre d’idées et pour l’ensemble de la population chinoise, l’espérance de vie est passée de 35 ans en 1950 à 79 ans aujourd’hui (données banque mondiale).
Faut-il comparer avec l’Inde qui était un pays moins misérable en 1950 que la Chine et qui a choisi la voie capitaliste ?
L’espérance de vie en Inde est aujourd’hui de 67 ans en moyenne selon la banque mondiale.
Si je devais écrire à l’instar de Courtois et de sa clique sur le communisme un livre noir sur le capitalisme, je n’hésiterai pas à développer l’idée que le système économique capitaliste est responsable en Inde de la mort prématurée de plusieurs centaines de millions de personnes depuis 1950 qui ont été sauvées en Chine par un système social plus juste et malgré l’instauration d’un capitalisme d’Etat dans les années 80 où la couverture sociale a été sacrifiée dans un premier temps au nom des impératifs économiques à relever pour être rétablie dans de meilleures conditions à partir des années 2000 !
Cependant, contrairement à l’ancienne URSS et aux anciens pays socialistes, la propriété foncière des terres agricoles reste étatique même si l’exploitation peut être privée et tout ce qui est fondamental dans l’économie du pays appartient à l’Etat (banques, industrie lourde, militaire et stratégique, transports…) qui intervient également dans beaucoup de domaines qui lui paraissent indispensables.
Les capitalistes chinois ou étrangers peuvent et doivent s’enrichir, c’est le but du jeu à ce stade de développement de la Chine mais ils ne sont pas aux commandes du pays et encore moins président de celui-ci à l’inverse d’un Trump qui se passe ainsi d’un fondé de pouvoir exerçant le pouvoir politique comme cela se fait d’ordinaire dans les pays capitalistes.
Les auteurs du livre précisent en page 201,
« le peuple chinois s’est relevé au prix d’efforts immenses. À la différence des pays industrialisés comme le nôtre, la Chine n’a pillé aucune colonie et elle doit sa réussite à son unique labeur ».
C’est également un fait incontestable et essentiel.
La Chine n’a effectivement colonisé aucun autre pays et ne le fait toujours pas dans un monde où la politique internationale n’a comme comme seul vrai but sous des motifs plus ou moins nobles ou humanitaires le pillage systématique des richesses des autres pays.
Les auteurs nous proposent en conclusion de leur ouvrage une voie française vers le socialisme s’inspirant de la voie chinoise tout en respectant la spécificité de notre pays et de son histoire unique marquée par l’éclosion du siècle des Lumières et le cycle des révolutions populaires qui a débuté en 1789 pour se poursuivre quasiment jusqu’à nos jours.
Parce qu’ils raisonnent en terme de rapport de production et de classes sociales, les trois auteurs ont le mérite de poser clairement le problème que la gauche française occulte (à part peut-être le parti communiste), à savoir que la seule alternative au capitalisme est le socialisme qui nécessite la mise en commun des grands moyens de production qui ne peut passer dans un premier temps que par leur nationalisation, ce qui nécessite l’exercice du pouvoir par l’ensemble des classes travailleuses sans opposer comme le fait de manière infâme l’extrême droite (comme à son habitude) en opposant les travailleurs en fonction de leurs origines dites ethniques ou religieuses.
SOCIALISME OU BARBARIE ICI OU LÀ
C’est socialisme ou barbarie pour reprendre la formule de Rosa Luxembourg.
Il reste à les convaincre de voter dans leur intérêt et non dans celui des classes dominantes et là, il y a beaucoup à faire, étant précisé qu’un tel événement ne s’est réalisé qu’une fois en France, aux élections de 1945/1946, après la Libération quand il s’est agi de mettre en œuvre le programme progressiste du Conseil National de la Résistance, celui des « jours heureux ».
En évoquant les jours heureux, je ne sais comment vous trouvez l’Abbatiale de La Romieu (32) qui figure en photo ci-dessous mais c’était l’endroit rêvée pour écrire ce texte à l’ombre bienveillante d’une terrasse de café.
JJD
Août 2025.
Nérac, La Romieu