38ème congrès PCF

Deux conceptions totalement différentes du communisme : vrai ou faux problème ?

, par  Jean-Claude Delaunay , popularité : 1%

Les 3 thèmes pour moi les plus importants dans la préparation du Congrès sont :

1) Les conceptions du communisme qui s’affrontent dans les textes.
2) La position du PCF à l’égard de l’Union européenne.
3) La réinstallation du PCF dans les entreprises.

Je vais seulement dire quelques mots sur le premier point en me donnant une contrainte de brièveté (17.000 signes e.c.). Comme je vais m’efforcer de le montrer, derrière les différences de conception du communisme, se cache un autre sujet, de portée plus immédiate.

Il existe aujourd’hui 2 conceptions radicalement différentes du communisme.
Quel contenu ont-elles ?

Voici un tableau essayant de résumer ces 2 conceptions :

Points de différenciation Conception 1 :
le communisme est sous nos yeux
Conception 2 :
le communisme est à construire
Faut-il un Parti communiste pour aller au communisme ? Non, il suffit d’une initiative communiste au sein des mouvements sociaux Oui, un Parti communiste est indispensable
Pour quelles raisons ? Non. Le marxisme n’est pas une garantie de scientificité. C’est un instrument parmi d’autres, même s’il contient de fortes intuitions. Bien des erreurs ont été commises en son nom. Il faut faire confiance aux masses et non au marxisme. Le marxisme est indispensable, sans être une clé ouvrant toutes portes. Un savant est toujours prudent. Cette science sociale, qui repose sur une observation exigeante, toujours renouvelée, éclaire cependant certaines conditions nécessaires pour construire le communisme. Il reste à compléter ces conditions nécessaires et à travailler sur les conditions suffisantes. Il convient d’établir une relation dialectique entre le mouvement des masses et le marxisme.
Quelles sont, selon ces conceptions, les forces sociales majeures du changement social ou de la révolution ? Il y en 3 principales :
1- Un fondement historique : l’expérience du socialisme soviétique, son effondrement, les ”crimes de Staline”.
2- Un fondement théorique : les théorisations actuelles de la personnalité. L’individu devient l’unité active et imprévisible des sociétés modernes.
3- Un fondement technologique : les technologies avancées confortent ce type d’individualité.
Il y en 4 principales :
1- Le marxisme-léninisme est indépassable dans le moment présent, car le capitalisme est toujours dominant. C’est une illusion de croire que le communisme peut pousser sur le terrain capitaliste.
2- Comme toute chose sociale, l’expérience soviétique relève de l’analyse et de l’histoire. Elle doit être mise en regard de la contre-révolution d’après 1917.
3- Le capitalisme est en crise profonde. Dans un tel contexte, l’aveuglement social est maximal. Le parti communiste doit éclairer le chemin des luttes, élever la conscience ouvrière. Les communistes, sur le terrain, mènent la bataille anticapitaliste et n’imposent rien à personne.
4- Les technologies modernes ouvrent de grandes perspectives révolutionnaires. Mais il convient de construire les rapports sociaux nécessaires.
Quel sont les reproches que les partisans de ces conceptions pourraient s’adresser réciproquement ? Vous êtes dans l’illusion la plus complète sur la capacité des mouvements sociaux à construire le communisme. Cela vous conduit à subordonner l’action communiste au mouvement social et à négliger la classe ouvrière. Vous critiquez l’extrême-droite mais vous lui apportez ses troupes. Pour vous, la nation, c’est l’ennemi. Votre idéologie politique est celle du trotskisme. Vous avez fait du PCF le parti de cette fraction du salariat qui, quand elle est isolée, correspond à la petite bourgeoisie salariale. Vos conceptions sont des formules toutes faites que vous avez prises dans les livres. Vous vous croyez intelligents mais, en réalité, vous êtes psycho-rigides. En plus vous êtes dangereux. Vous voulez embarquer les populations dans les rêveries de votre esprit et non dans les luttes que suggère la réalité. Vous êtes des staliniens et des bureaucrates. Vous êtes dans l’illusion avec votre croyance en la nation. Aujourd’hui, la nation française doit se transcender au sein de l’Europe.

Ce tableau est sans doute fort critiquable. Cela dit, pour résumer encore plus les différences, je dirai que les partisans de la conception 1 accusent leurs adversaires idéologiques de vouloir imposer à la société leurs propres conceptions, lesquelles seraient tirées de leur imagination. Ce fait entraînerait un double risque. Celui d’un comportement dictatorial en cas d’arrivée au pouvoir et celui, plus vraisemblable car, disent-ils, il n’y aura jamais d’arrivée au pouvoir avec cette conception, du rejet de l’idéal communiste par les masses populaires.

Inversement, les partisans de la conception 2 accusent leurs protagonistes d’être à la direction du PCF depuis près de 20 ans sans avoir réussi autre chose que l’anéantissement quasi complet du PCF et de l’idéal communiste. Leur appétence pour le mouvement social les aurait conduit à confondre social et sociétal, à se lancer dans des alliances et dans des constructions politiques qui se seraient toutes soldées par des échecs, à abandonner la classe ouvrière, désormais évacuée de leur mode de pensée, à ne pas comprendre grand chose tant à la nature de l’Union européenne qu’aux changements se produisant dans le monde. La signification de la Chine, par exemple, leur échappe totalement.

En tant que partisan de la conception 2, je m’interroge sur les raisons de la formation de la conception 1 et sur ce qu’elle signifie.

Raisons de l’apparition de la conception 1 et signification

Les raisons invoquées par les partisans de la conception 1 sont de nature théorique ou expérimentale. La forme prise, par exemple, par le socialisme de type soviétique dans la 1ère moitié du 20ème siècle est certainement l’une de ces raisons parmi les plus importantes qu’ils invoquent. L’ouvrage de Blottin et Maso, dont j’ai rendu compte il y a déjà quelque temps, illustre mon propos. Cela dit, il est peut-être encore plus important de comprendre quelle est la base sociale de cette conception.

Cette base résulte, selon moi, de la formation, au sein du capitalisme développé, de catégories salariales nouvelles, distinctes du prolétariat que Marx et Engels pouvaient observer et théoriser. Dans un contexte donné de crise du capitalisme et de niveau de la lutte idéologique, cette nouveauté sociologique a abouti à la configuration actuelle du PCF et permet d’expliquer au moins en partie l’impasse dans laquelle il s’est engagé.

Je ne vais pas expliquer le processus de l’apparition de ces catégories salariales. Je vais seulement noter quelques traits les caractérisant.

1) Leur temps de formation, avant d’entrer sur le marché du travail, est de plus en plus long.
2) L’acquisition de ce savoir suppose un effort personnel et il n’a d’existence que par la personne qui le porte. Il disparaît avec elle.
3) Leur formation se traduit généralement par un revenu plus élevé que celui du prolétariat traditionnel, soumis, par mouvement contraire, à des évolutions rapides de déqualification.
4) L’accumulation individualisée du savoir a certainement contribué à l’individualisation des sociétés développées.
5) Les classes dirigeantes, grâce au marché, ont orienté vers la consommation ce processus d’individualisation né dans la production. Elles ont alors réussi à hyper-individualiser les individus, phénomène notamment étudié par le marxiste M. Clouscard.
6) Ces populations salariales nouvelles ont donc été de plus en plus différentes du salariat classique de la production, tant par leur niveau moyen de revenu que par leur savoir, leur capacité à acquérir des biens, leur rôle dans la production et la consommation, leur être social.
7) Toutefois, ces populations nouvelles ont vécu une expérience fortement contradictoire. Elles ont été, d’une part, aspirées par les classes possédantes. Mais d’autre part, elles en ont subi, elles en subissent la domination implacable et les contraintes.
8) Notons, pour situer le phénomène, qu’au début des années 1960, les économistes américains ont commencé à théoriser ce qu’on appelle désormais le capital humain (Schultz, 1961 ; Becker, 1964). Bourdieu a, de son côté, théorisé la notion de capital culturel, en la distinguant de ce qu’il a nommé le capital social (1972).

La conclusion est que ce salariat nouveau a pu percevoir, dans la durée, qu’il était à la fois dans le système capitaliste, et en dehors de lui. A l’instar de la petite bourgeoisie possédante d’actifs matériels, ce salariat possède des actifs non-matériels. Mais c’est quand même "une classe de trop". Il est dans la même position duale que la petite bourgeoisie du 19ème siècle. Car d’un côté, la grande bourgeoisie mondialisée a besoin de ce salariat pour faire tourner des systèmes de plus en plus complexes et produire de la plus-value. Mais elle n’en a que faire si elle trouve, dans le monde, un salariat équivalent et moins cher, ou si le progrès technique peut en investir les fonctions.

Les problèmes que nous vivons aujourd’hui au sein du Parti communiste français sont en partie l’écho, me semble-t-il, des effets de cette nouvelle configuration du salariat, dans le contexte concret, économique, politique, idéologique, de l’histoire de notre époque. Voici mon argumentation en 3 points.

  • 1) La classe ouvrière classique est totalement soumise au Capital. Dans le cadre de la mondialisation capitaliste, ses membres souhaitent reconquérir la maîtrise du processus de décision les concernant. C’est ce cadre qu’ils connaissent. C‘est celui de leur vie. Ils écoutent donc toute offre politique leur ouvrant une perspective, vraie ou fausse, de survie nationale. Ils n’ont que faire de la mondialisation, qui les massacre. Ils n’ont a fortiori rien à faire de la mondialisation capitaliste.
  • 2) En revanche, le salariat nouveau, totalement soumis lui aussi au Capital par définition du salariat, est détenteur d’actifs tendant à le différencier du prolétariat classique tout en le conduisant à penser sa condition comme n’étant pas si éloignée de celle des capitalistes dominants. De plus, le socialisme soviétique fut vécu par lui comme la négation radicale de la liberté de penser et d’exister comme individu. Enfin, l’épisode de la déstalinisation, très mal géré par les anciennes équipes communistes, ne l’a pas du tout rassuré et, au contraire, lui a “foutu la trouille”.
  • 3) Maintenant, il me faut raccorder ces phénomènes aux positions prises par l’actuelle direction du PCF et à l’impasse dans laquelle elle s’est engagée.

A mon avis, le point de départ théorique de la mutation qui s’est alors produite à la fin du 20ème siècle, est que les dirigeants communistes n’ont pas compris ce qu’était la mondialisation contemporaine. Ils ont interprété ce processus comme l’expression nécessaire, quasiment technique, du mouvement des forces productives et non comme l’expression circonstanciée, sociale, de la crise de la structure capitaliste. En conséquence, le fait national a disparu de leur réflexion. Ils n’ont pas compris que les Etats et les nations étaient des réalités indispensables au fonctionnement du monde moderne même si les forces productives impliquaient que de nouvelles relations soient établies entre eux. Ils ont été faits prisonniers par l’idéologie dominante. Si le prolétariat classique penchait vers des solutions nationales, ce ne pouvait être qu’en raison du retard mental de ces couches. La direction du PCF s’est installée dans la mondialisation. Elle est devenue européenne au sens de l’UE.

De leur côté, les nouvelles couches salariales ont suivi le mouvement impulsé par la grande bourgeoisie mondialisée. Ils en ont envisagé les bénéfices. Le décès du socialisme historique ne les a pas attristés. Certains ont peut-être même pensé que le remplacement des idées de Marx par celles de Proudhon allait permettre une nouvelle respiration intellectuelle. Cela dit, ils ont perçu que le système capitaliste était prêt à les sacrifier à tout moment. Une partie d’entre eux s’est essayée à la contestation.

C’est ainsi, me semble-t-il, que l’on peut interpréter l’évolution suivie par la direction du PCF. Ce dernier était le parti des travailleurs. Elle a cherché à en faire le parti de cette fraction nouvelle du salariat, car le salariat classique était décidément trop ignare. Se donnant pour tâche principale d’accompagner les mouvements sociaux, elle a transformé le PCF en un parti électoral. Puis, se trouvant en concurrence avec d’autres formations politiques, elle a trouvé judicieux de doter cette organisation d’un logo spécial, celui du communisme dont j’ai décrit les traits principaux (conception 1), un communisme rassurant, un communisme ne mettant pas en cause la liberté de chacun, un communisme qui ne mettrait guère en cause le capitalisme, un communisme qui serait là, juste devant la porte ou dans les prés d’à côté, un communisme quasiment joyeux vers lesquels on devrait courir vite vite pour en fouler dès à présent les vertes étendues.

Le problème recouvert par ces deux conceptions du communisme ne serait donc pas tant celui de la définition du communisme que celui, perceptible dès aujourd’hui, de l’alliance, ou au contraire de la rupture, entre les prolétaires au sens classique du terme et les nouvelles couches salariées. La conception défendue par Pierre Laurent et ses amis recouvre en réalité que ces deux grandes composantes du salariat contemporain se sont éloignées l’une de l’autre. La raison politique commande de mettre un terme à cet écart néfaste.

Conclusion

Le secret de la force actuelle de la grande bourgeoisie, malgré la crise essentielle à laquelle elle est soumise, réside dans la division existant au sein du salariat. Certes, elle réside aussi dans des contenus. Car, pour surmonter ce qui, pour l’instant, sépare les segments du salariat et en réduit la capacité globale à changer la société, encore faudra-t-il élaborer les contenus adéquats. Je crois que l’objectif auquel doit s’attacher le PCF est celui de la construction du socialisme sur une base nationale. Le communisme à la Pierre Laurent ou à la Lucien Sève, c’est du vent. Aymeric Monville en a récemment fait une analyse que je trouve très pertinente quoique insuffisamment attentive, selon moi, à la signification sociologique.

Simultanément, nous devons prendre très au sérieux les craintes exprimées ou vécues par ces couches salariées nouvelles pour préserver leur individualité et leur capacité à penser et à vivre librement. La dictature du peuple, qui est l’affirmation stricte de la volonté générale, au sens rousseauiste du terme, est une condition nécessaire de rupture avec le capitalisme. Mais elle doit être aussi un état de droit, un droit nouveau, mis en œuvre et défendu par des juges intègres, au contraire de ce que l’on peut observer en France aujourd’hui. Car ce que l’on observe aujourd’hui dans ce pays est non seulement la crise économique du système capitaliste. C’est sa crise politique, la crise de la démocratie bourgeoise. Elle doit être remplacée par la démocratie du peuple, qui est une démocratie réunissant des personnes réellement égales. Toutefois, réunir des individus égaux ne signifie absolument pas réunir des individus identiques. L’unité en profondeur du salariat est, selon moi, l’un des grandes thèmes sur la base duquel devra être réalisée la reconstruction prochaine du PCF.

Jean-Claude Delaunay
Octobre 2018

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