À quelle rupture la crise actuelle du capitalisme appelle-t-elle ?
Réaffirmer la nécessité du socialisme, pour clarifier les positions de chacun, et dédramatiser ce terme Intervention introductive de Laurent Brun et intervention dans le débat

, par  Laurent Brun , popularité : 2%

Introduction au débat

Le capitalisme répond il aux besoins des salariés et de la population ?

Non évidemment.

Il ne répond pas aux besoins individuels puisque les salaires sont insuffisants. On le voit en ce moment avec les personnels de santé qui quittent leur métier, parce que leur salaire ne leur permet plus de vivre au regard des contraintes de leur poste. On le voit aussi avec les nombreux emplois non pourvus dans le bâtiment, la restauration ou les services. Et on le voit encore plus crument avec les 2,1 millions de travailleurs pauvres que compte notre pays, pourtant 6è ou 7è puissance mondiale !
Il ne répond pas non plus sur les conditions de travail qui ne sont pas bonnes et qui ne s’améliorent pas avec le temps. Par exemple, l’automatisation des caisses dans les banques et les grandes surfaces, n’est pas déployé pour améliorer les conditions de travail mais au contraire pour accroître la pression pour la productivité des travailleurs.

Donc le capitalisme ne répond pas à ces besoins individuels.

Et il ne répond pas non plus aux besoins collectifs.
Les salariés ne sont pas maîtres de leur production. C’est le système qui organise les capacités de production, et il le fait selon la profitabilité qu’il espère en retirer.
Donc il y a de plus en plus de divergences entre les productions et les besoins réels du pays :
- Des activités sont purement et simplement détruites. Par exemple, dans le transport, pour des questions fiscales et règlementaires, la route est presque systématiquement privilégiée et le transport ferroviaire disparait alors que les enjeux environnementaux justifieraient le contraire.
- D’autres activités sont délocalisées. Par exemple, dans l’automobile, alors que nous produisons 400 000 véhiculent de moins que ce que nous immatriculons chaque année, on continue à fermer des usines.
Pendant la crise, on a vu la même chose avec les médicaments, les matériels de santé, mais aussi des choses très basiques comme les sacs en papier de farine (en France, on a des moyens de transport, on a du blé pour faire de la farine, et on a des usines qui produisent cette farine, mais la production des sac en papier d’emballage ayant été délocalisés en Chine, on avait une pénurie dans les commerces parce que les frontières étaient fermées !).
- D’autres activités sont au contraire très excédentaires par rapport aux besoins. C’est probablement le cas de l’industrie du luxe et de celle de l’armement.

On ne voit pas ces déséquilibres que dans l’industrie, mais aussi dans les services (par exemple, les EPHAD sont notoirement sous-développés par rapport aux besoins liés à la dépendance) ou encore dans la recherche (les labos se font concurrence sur le vaccin COVID, pour être les premiers à poser leur brevet, mais si on ne sort pas des lois du marché pour diffuser le vaccin notamment aux pays d’Afrique, l’OMS avertit que la pandémie va se poursuivre malgré ces découvertes !).

Et malgré la profitabilité des entreprises, le système ne développe plus les investissements productifs. Depuis la fin des années 90, le taux d’investissement a totalement décroché du taux de marge : en 1980, les investissements représentaient 22% pour 25% de marge ; en 2015, c’est 23% d’investissements pour 34% de marge. La marge s’est développée au détriment du salaire et cela n’a profité en rien à la société, au contraire !

Pour terminer, le système fragilise l’organisation des entreprises elles-mêmes : les logiques de 0 stock, flux tendus, sous traitance en cascade, sont efficaces du point de vue capitalistique, mais pas du point de vue industriel. Elles permettent de segmenter la chaine de valeur et de ponctionner un profit à chaque étape, mais du point de vue de la productivité technique, les entreprises seraient bien plus efficaces sans cette atomisation.

Donc il y a de plus en plus de profit, mais de moins en moins d’emplois et de moins en moins bonne qualité.

Quelle est la réponse syndicale à cette inefficacité du système ?

Les syndicats contestent les licenciements, la casse des droits sociaux, ils manifestent, pétitionnent et appellent à la grève.
Ils développent aussi des démarches plus offensives avec des revendications sur l’organisation de la production, les investissements, l’emploi, la répartition des richesses, voire même des projets complets de filières.

Cette activité est insuffisante mais elle n’est pas négligeable :
En 2018, il y a eu beaucoup de conflits sectoriels durs (la pénitentiaire, les cheminots, les journées nationales des fonctionnaires, les journées nationales des retraités, un mouvement lycéen, des séquences nationales de grève à Air France, et puis les Gilets Jaunes).
En 2019 aussi, avec le conflit de Radio France, les journées des pompiers, les journées de la santé où les hôpitaux tiraient déjà le signal d’alarme, puis il y a eu le conflit des retraites.

En France 10 à 11% des salariés sont syndiqués. Même si c’est en recul par rapport à d’autres périodes, cela traduit tout de même le besoin de s’organiser pour disposer d’un contre-pouvoir à l’arbitraire patronal.

Ces réactions syndicales sont-elles suffisantes ?

Non elles ne le sont pas.

D’abord parce que les revendications buttent sur le fonctionnement du système : il ne s’agit pas simplement d’avoir le rapport de force face à son employeur. Il faut aussi dépasser le contexte économique (les relations clients-fournisseurs, les menaces de fermeture d’entreprise, de rachat… on connait bien le discours : on ne fait pas assez de profit, l’action baisse, on risque d’être rachetés, donc on est tous dans le même bateau, il faut faire des efforts… même si les sacrifices sont toujours du même côté). Et il faut parfois dépasser les lois et règlementations, qui sont elles-mêmes le produit d’un rapport de forces qui n’est pas souvent favorables aux salariés. Par exemple, les règles de concurrence européennes empêchent théoriquement toute possibilité de monopole public ou de politique publique en dehors des règles de marché. C’est également le cas avec la liberté de commerce ou la liberté d’entreprendre en France qui complexifient un certain nombre de luttes et bloquent certaines revendications.
Le système capitaliste, ce n’est pas seulement un mécanisme economique, c’est tout un écosystème de pouvoirs, de règles techniques, juridiques et administratives, etc…

Les revendications sont entravées par cet écosystème.
Elles débouchent souvent sur des compromis, plus ou moins favorables, et immédiatement menacés par la lutte des classes que mène de manière ininterrompu le patronat.

Donc pour aller au bout de la satisfaction des revendications, il est indispensable de changer le cadre, les règles, de faire sauter les entraves.

Par ailleurs, si nous affirmons que le système capitaliste organise mal les choses, ne répond pas aux besoins, limite la satisfaction des revendications, alors il est nécessaire de passer à un autre système, à d’autres mécanismes et d’autres règles.
Lorsque nous revendiquons la nationalisation d’une entreprise importante menacée de liquidation, par exemple, nous le faisons un peu. Mais nous restons limités parce que nous n’osons pas aller plus loin que l’étatisation. Or pour être convaincants, il faut aller au fond des choses.

Certains défendent un syndicalisme de lobbying, y compris pour peser sur les lois. Mais cela nous place toujours en situation de compromis. Et qui plus est, un compromis passé avec ceux qui détiennent le pouvoir légal, souvent à la botte des capitalistes, donc qui ne remettront pas en cause les intérêts capitalistes en profondeur.

Ça ne veut pas dire qu’il ne faut pas le faire du tout. Nous avons défendu le code du travail contre la loi travail ou autre. Mais ça veut dire que ça ne peut pas être l’objectif de notre démarche, son aboutissement.

Même dans le cas de réformes extrêmement progressistes, comme la création de la sécurité sociale, il a fallu faire des concessions aux agriculteurs, aux indépendants et aux cadres, il a fallu accepter le maintien d’une industrie pharmaceutique qui se comporte comme un parasite de l’assurance sociale, un réseau de soin déséquilibré par le maintien de la médecine générale libérale, et très rapidement la gestion ouvrière a été remise en cause. Aujourd’hui c’est l’étatisation qui guette.

Donc pour ne pas être soumis en permanence aux limitations et aux remises en cause, il faut plus qu’une réforme, il faut une rupture systémique.

Quelle rupture ?

Il nous faut un autre système avec des règles qui permettent le développement économique et social sans concentration du capital et du pouvoir, qui nous sortent progressivement de l’encouragement à l’égoïsme et à la vénalité. Pour moi ce système c’est le socialisme, qui prépare le passage à la société sans classe.

Depuis la fin des années 90, les capitalistes ont le rapport de forces et l’hégémonie idéologique parce que nous avons été privés de capacité à penser cet autre système.

La pression idéologique est colossale : le socialisme, c’est la dictature, les millions de morts, la ruine, les tiquets de rationnement, la bureaucratie corrompue, etc… Récemment, ils ont même fait voter une directive européenne qui assimile communisme à nazisme ! Donc si vous êtes pour un autre système que le capitalisme, vous êtes un nazi ! Il n’y a pas d’alternative, nous sommes interdits de penser autrement. Et cela influence forcément les moins politisés et les moins conscients des militants.

Du coup, privées de perspective transformatrice, les luttes sont essentiellement défensives, et assez souvent perdantes.
Ce n’est pas dénigrer nos luttes que de dire ça. J’ai moi-même conduit plusieurs conflits importants, je pense que c’était nécessaire, j’en suis fier, et nous avons fait tout ce que l’on a pu pour gagner car rien n’est jamais écrit à l’avance.
Mais si l’on veut être objectifs, il faut reconnaitre que les luttes récentes n’ont pas obtenue satisfaction.

Cela créé un effet domino de la défaite, on se concentre sur ce qui est le plus accessible, le local, les préoccupations immédiates.
Là encore, c’est nécessaire de batailler sur les méfaits concrets du capitalisme et des choix d’entreprise, mais ça n’est pas suffisant. Si on se contente de cela, on finit par accepter que les capitalistes dirigent la société, et on en est réduit à accompagner la mise en œuvre dans le cadre fixé, en ne traitant plus que les conséquences sociales et seulement pour en limiter la nocivité.

Je rajoute que ne pas nommer l’alternative créé aussi des illusions. Certains hommes politiques (c’est vrai aussi pour certains leaders syndicaux ou associatifs) critiquent le système mais restent silencieux sur ce qu’ils défendent. Ils sont anti libéraux, ennemis de la finance, ou anti mondialisation (comme Montebourg récemment), mais ils ne s’affirment ni marxistes, ni favorables au socialisme. Sauf qu’il n’y a pas beaucoup d’autres théories économiques. Une fois au pouvoir, ils se révèlent au mieux keynésien, au pire néoclassique, leurs choix sont donc guidés par ces analyses économiques et ils produisent les mêmes politiques que leurs prédécesseurs.
Donc les salariés sont déçus, ils considèrent cela comme une trahison (alors qu’il s’agit en fait d’une fidélité à leur vision économique), ils mettent tout le monde dans le même panier et ce sont les fascistes qui progressent dans cette ambiguïté idéologique.

Donc même si tout ne repose pas sur nos épaules, je pense que la dynamique de défaite syndicale et la progression du fascisme sont aussi liés au recul idéologique des communistes, au recul de la pression qu’ils mettaient dans la bataille des idées pour le socialisme.

Nous avons besoin de nous réarmer idéologiquement. Il faut réaffirmer la nécessité du socialisme, pour clarifier les positions de chacun, et aussi pour dédramatiser ce terme. Il faut aussi rediscuter de son contenu, à la lumière des expériences passées ou actuelles, pour redonner des perspectives à nos combats quotidiens.

Seconde intervention dans le débat

Concernant la Chine, comme tous les autres pays d’ailleurs, je pense comme Danielle qu’il faut que nous fournissions plus de travail. Je connais peu de chose de la Chine, j’ai aussi des doutes et des interrogations, mais on manque de travaux fiables et concrets pour alimenter nos réflexions.

Or d’après les quelques recherches que j’ai pu faire sur ce pays, le salaire moyen y est passé de 1.000 $ par an à 10.000 $ en quelques années. On est encore très loin des plus de 40.000 $ français, mais c’est beaucoup mieux que l’inde qui stagne à 2.000 $ et que beaucoup d’autres pays non industrialisés qui pratiquent des politiques libérales qui ne leur permettent pas de décoller.

De la même manière, il y a 20 ans il y avait 0 km de ligne à grande vitesse ferroviaire en Chine. Aujourd’hui il y en a 36.000 km et l’objectif est de 70.000km en 2035. Pour comparaison, en 40 ans, nous en avons construit 2600km en France. Même rapporté à la population, les chinois font mieux que nous, alors que nous sommes une nation bien plus industrialisée qu’eux à la base.

Ce sont des réalisations pratiques. Seront-elles accaparées par les capitalistes à la fin, je n’en sais rien. Mais aujourd’hui ce n’est pas le cas.

Évidemment, pour ne pas tomber dans la recherche d’un modèle, nous devons d’abord réfléchir à ce que nous voulons en France ? Est-ce que l’on reparle de l’appropriation des grands moyens de production et d’échange ? C’est par exemple ce qui a donné les services publics. Or aujourd’hui nous nous battons de manière très défensive sur cette question. Les services publics ça ne peut pas être seulement l’énergie, les transports, l’hôpital ou l’école.

Nous devons bousculer les capitalistes, les attaquer sur leurs fondements, montrer les contradictions de leur système face aux attentes de la population.

Par exemple, la grande distribution serait un service public extrêmement utile. Par son poids dans la logistique, elle permettrait d’orienter les flux de marchandises sur les modes de transport moins polluant. Au lieu d’acheter le plus loin possible dans les pays à bas coût de main d’œuvre, elle pourrait être un instrument de la consommation locale, etc… La socialisation de la grande distribution est probablement une condition pour répondre aux enjeux environnementaux. Sinon on laisse cela aux initiatives individuelles et il n’y a aucun progrès.

De la même manière, nous utilisons internet et les outils numériques. Or l’un des enjeux de l’économie de demain, c’est le traitement des données générées par ces flux. Aujourd’hui tous les « clouds » sont privés et pratiquement tous américains. Pourquoi ne pas imaginer un Etat Civil 2.0 qui soit chargé du stockage des données, de ne pas en stocker trop pour limiter la consommation énergétique, et de s’assurer que leur utilisation n’est pas à but mercantile mais bien pour améliorer la vie des gens ?

Le socialisme doit être vivant et original.

Concernant les luttes, il n’y a pas de recette miracle. Déjà il faut bannir les slogans et les raccourcis. Non il ne suffit pas d’appeler à la grève générale pour qu’elle advienne.

Nous devons reconstruire un parti dans lequel on s’affute idéologiquement par le débat, dans lequel on cherche à construire une ligne c’est-à-dire à identifier les meilleures idées et que tout le monde se réfère à ce produit collectif.
Ensuite nous devons reconstruire un parti dans lequel les pratiques d’organisation sont une force essentielle. Ni les résultats électoraux, ni l’audience médiatique, ni tout autre palliatif, ne doivent nous écarter de cette priorité. Nous devons développer des formes d’organisation et des processus de décision qui nous permettent de mobiliser efficacement les militants, même s’ils sont peu nombreux au départ, et bien sûr de renforcer ce nombre.

Les communistes sont pour moi les militants qui érigent l’organisation au rang de science ! Mais nous avons énormément reculé sur cette question.
Enfin, si nous ne pouvons pas faire de grandes démonstrations de forces, nous devons dans un premier temps nous contenter de faire de l’agitation sur les contradictions du capitalisme. Mais il faut que cette agitation soit coordonnée et que son contenu provoque réellement des débats.

Dernier point concernant les Gilets Jaunes.

Comme je l’ai dit au départ, pour moi ils ne sont pas un mouvement révolutionnaire, ils sont un mouvement sectoriel puissant, au même titre que d’autres mouvements.
Et ils sont traités par le pouvoir de la même manière : au départ le Gouvernement est effrayé, il procède à quelques concessions (mais je conteste formellement que les GJ ont obtenus plus que les luttes syndicales classiques), puis dès qu’il a l’assurance que le mouvement ne s’étendra pas, il durcit sa position et mise sur le pourrissement et la répression. Il a fonctionné de cette manière avec tous les conflits de 2018. Et effectivement le mouvement des GJ a pourri.

Donc c’est un évènement important et positif, car il survient dans un secteur que l’on ne pensait pas mobilisable (le lumpen prolétariat et les indépendants). Mais ça n’en reste pas moins un mouvement sectoriel.

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