Qui était Robert Schuman, un des "pères de l’Europe" ?

, par  Annie Lacroix-Riz , popularité : 2%

La potion que Bidault jugea finalement imbuvable fut avalée par son successeur et comme lui dirigeant du MRP, Robert Schuman « père de l’Europe » qui mérite présentation.

Ce catholique clérical, grand croisé contre l’« infâme » école laïque, germanophile, avait dans l’entre-deux-guerres soutenu l’autonomisme alsacien financé par le Reich avant et sous Hitler. Son "révisionnisme" territorial (pro hongrois, pro oustachi, etc.) contre le traité de Versailles, était notoire. Il avait dirigé l’action catholique mosellane des Wendel, aussi fasciste, anti maçonnique, antisémite et anticommuniste que les ligues, financé par la même dynastie ; il fut d’ailleurs membre de deux d’entre elles.

Après avoir voté les pleins pouvoirs à Pétain et conservé au début de Vichy son poste de sous-secrétaire d’État aux réfugiés, il entra en Moselle annexée par le Reich et y détruisit « volontairement ses papiers en septembre 1940 ». Ses œuvres d’Occupation échappèrent à l’instruction des procès de la Haute Cour de justice, comme celle de Jean Provost, mais il restait en septembre 1945 inéligible pour ses seules activités connues de l’été 1940. Rétabli peu après dans ses droits civiques, il accéda dès juin 1946 au prestigieux poste de ministre des finances.

Ministre des affaires étrangères de juillet 1948 à décembre 1952, Robert Schuman, symbole politique du passage des élites françaises du Blitzkrieg à la Pax Americana ou de la compatibilité entre ces deux amours, fut choisi et maintenu à ce poste par Washington. Le début de son règne coïncidera avec la fondation de l’American Committee on United Europe (ACUE) par les anciens chefs de l’Office of Stratégic Services (OSS), désormais chef de son successeur de 1947, la Central Intelligence Agency (CIA) : le catholique intégriste William Joseph Donovan et le protestant Alan Dulles, frère cadet de Foster et fondateur, à Berne, de novembre 1942 à mai 1945, de la future Allemagne occidentale, respectivement président et vice-président de l’ACUE, et comme leurs pairs, germanophiles et russophobes de longue date.

On comprend que Washington ait apprécié Schuman, à la lumière des documents déclassifiés des National Archives (Washington) résumés par le journaliste britannique Ambrose Evans-Pritchard : « les dirigeants du mouvement européen (tels) le visionnaire Robert Schuman et l’ancien premier ministre belge, Paul Henri Spaak, étaient tous traités par leurs bailleurs de fonds américains comme des stipendiés (personnes corrompues). Le rôle des États-Unis fut géré comme opération clandestine (c’était une règle des opérations de la CIA). Les fonds de l’ACUE provenaient des fondations Ford et Rockefeller ainsi que de milieux d’affaires étroitement liées au gouvernement américain ».

Un tel ministre facilita la délicate remise officielle au magnats allemands de la Ruhr de la propriété des mines et des hauts-fourneaux en novembre 1948 et, plus généralement le traitement de la France en quantité négligeable : en septembre 1949, les modalités de la dévaluation du mark soulignèrent le néant français en matière allemande. Les suppliques de Bonnet et du puissant clan "américain" (MRP et SFIO en tête) de l’appareil d’État prolongèrent à chaque remaniement ministériel le stage de Robert Schuman : « Washington ne voulait aux affaires étrangères, jurait l’ambassadeur, aucun autre titulaire que ce père (américain) de l’Europe ».

Extraits du livre d’Annie Lacroix-Riz "Aux origines du carcan européen", Éditions le Temps des cerises et éditions Delga, 2014.

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