Politique, donc non partisan ? Après les manifestations du 22 mars

, par  Pierre-Alain , popularité : 4%
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On connait tous les blagues sur le comptage des manifestants, selon la police et selon les organisateurs... Depuis quelques temps, des médias organisent des comptages s’appuyant sur les capacités des technologies d’observation des foules, et ce 23 mars, France Inter interviewait Assael Adary, président d’Occurence, un cabinet d’études et conseil en communication qui "développe une technologie innovante de comptage des manifestants".

Une phrase de cet expert m’a frappé, tellement elle révèle la conception dominante de ce qu’est la politique :

« Un chiffre est politique, il faut qu’il soit non partisan... »

Et France Inter le reformule d’une manière journalistique dans le titre de l’interview :

« Dans le comptage des manifestants, il faut retrouver l’innocence du chiffre ».

Non partisan, innocence... Ce vocabulaire est illustratif de la position de ces professionnels des médias dans notre société toujours plus inégale, injuste, violente... Le plus important est de ne pas prendre partie, de rester "innocent" de tous les drames dont ils doivent malgré tout parler de temps en temps...

Certes, les faits sont têtus comme on dit chez les marxistes, et trop souvent, les militants se sont faussement rassurés en se faisant croire à de "beaux chiffres" sur le rapport de forces. La dure expérience des échecs des luttes sociales ces dernières décennies est là pour leur rappeler que cela ne les aide pas...

Mais aucun chiffre n’est innocent, et tous les statisticiens savent qu’on peut "faire parler les chiffres" comme on le veut.

D’abord parce que tout chiffre est imparfait, imprécis, ce que reconnait d’ailleurs l’expert expliquant pourquoi il peut y avoir un écart important pour la manifestation des cheminots...

Il nous faut un point fixe, et il y a eu des échauffourées vers la place de la république, cela a pu dissuader certains de poursuivre jusqu’à la place de la bastille, on a peut-être perdu des manifestants

Tous les militants vous diront qu’on ne peut pas se contenter d’un point fixe pour avoir une idée de la mobilisation, et personnellement, j’ai toujours l’habitude de parcourir au moins une fois une manifestation à rebours de la tête à la queue pour me rendre mieux compte... Car il y a des manifestants qui arrivent en retard et rejoignent la manifestation au milieu du parcours, d’autres qui ont des raisons de ne pas rester jusqu’au bout, d’autres qui font une pause et la reprenne... Difficile d’ailleurs de ne pas compter certains deux fois, et de ne pas en oublier. C’est pourquoi avec l’expérience, on regarde surtout la durée de la manifestation et sa "densité" apparente, avec des repères selon les parcours...

Alors l’expert veut prouver le sérieux du travail en valorisant à la fois la technologie et le rôle de l’homme qui la contrôle...

On a incorporé de la technologie, qui existait pour mesurer les foules dans les aéroports, les musées, pour la sécurité de ces lieux

Un capteur qui créée une image fixe sur une ligne d’arrivée virtuelle, toute personne qui franchit la ligne est comptée...

Mais bien sûr,

on ne laisse pas la technologie toute seule... on fait des micro-comptages à la main pour redresser la machine, elle est beaucoup plus fiable que des outils manuel pour décompter en cliquant (mais il faut parfois la redresser...)

Mais pourquoi cette campagne médiatique pour tenter d’imposer un comptage "innocent" face aux contradictions des chiffres "selon la police et selon les manifestants" ?

C’est là que la réponse de l’expert en communication est le plus intéressant :

« Tous les chiffres sont politiques, ils décrivent une chose publique, notre démarche est citoyenne. Un chiffre est politique, il faut qu’il soit non partisan, il ne doit pas être idéologisé, le chiffre est innocent, il faut retrouver cette forme de virginité du chiffre... il ne doit pas être instrumentalisé, ni d’un coté ni de l’autre... »

Et le journaliste lui demande son avis sur le niveau de mobilisation, il insiste :

« C’est important que le mesureur ne soit pas le commentateur, c’est important de ne pas être juge et partie... »

Il espère que ce comptage deviendra inutile parce qu’à force de le faire connaitre, les manifestants et policiers vont finalement publier des chiffres convergents...

Mais la journaliste montre bien quel est l’enjeu véritable du chiffre de manifestants, en posant la question :

« Est-ce que cette journée est un demi-échec ou un demi-succès ? ».

En fait, est-ce que c’est un échec ou un succès... Et d’ailleurs dans tous les médias, le lendemain, on aura droit au sondage qui affirme que "les Français majoritairement pensent que la mobilisation est un échec".

Alors, l’expert ne veut surtout pas être accusé de jouer un rôle dans ce débat, il est "innocent" ! Il est un expert qui met la technologie au service des citoyens... Bon, il se trouve qu’il donne des chiffres inférieurs à ceux de la police, mais ce n’est pas toujours le cas ! Il ne faut pas "avoir l’impression qu’on tende à minorer le chiffre".

Et bien non, le politique, c’est au contraire de prendre parti, de faire un choix, et que ce choix nous conduise à porter un regard sur le réel qui cherche la vérité, une vérité qui est toujours plus qu’un chiffre, non pas pour être innocent des drames de ce réel, mais pour en chercher les coupables, pour en comprendre les causes, pour identifier les forces qui le font bouger et pour prendre parti entre ces forces, pour aider celles qui préparent l’avenir et freiner celles qui défendent le passé, ce qu’on appelait avant les progressistes et les réactionnaires...

On sait bien qu’il y des habitudes populaires d’exagération, d’exacerbation du ressenti, de l’empathie devant un évènement : « C’était extraordinaire, je n’ai jamais vu cette ambiance, on était comme des fous... ». Ce vécu ne se résume pas dans un chiffre, et ne peut jamais être perçu par une technologie, et c’est pourtant celui qui compte, celui qui fait les mobilisations, celui qui fait les révolutions... et pour le 50ème anniversaire de Mai 68, les médias devraient y réfléchir !

Je conseillerai toujours aux militants d’être réalistes dans leur appréciation d’un niveau de mobilisation, mais je ne regarderai toujours qu’un seul chiffre... celui des progressistes. Je ne suis pas innocent, j’ai pris parti !

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