Revue Unir les communistes nr 7-8

On a un ennemi commun, le capital mondialement dominant ! Compte-rendu des rencontres communistes de Vénissieux du 30 avril 2016

, par  Remy Herrera , popularité : 2%

Intervention de Remy Herrera, économiste marxiste

Merci beaucoup. Bonjour à toutes et à tous. Mes chers camarades, je voulais d’abord vous dire un grand merci pour l’organisation de cette rencontre et pour l’invitation. Un grand merci pour cet effort de nous rassembler, que nous sommes très nombreux à vouloir par delà quelques divergences, quelques différences. Beaucoup, beaucoup d’entre nous, souhaitent la convergence. Alors, je suis vraiment plein de joie et de fierté d’être dans cette nouvelle capitale des luttes qu’est Vénissieux.

Il me revient la tâche de vous parler brièvement du capitalisme mondialisé, du socialisme réel. « Tout petit » sujet que je vais essayer d’aborder en moins de 20 minutes (!) autour de 3 points ou 2 et puis on verra le 3ème dans la discussion : d’abord la crise, ensuite le socialisme réel actuel et dans un 3ème temps les perspectives.

La crise d’abord, la crise du capital actuel. Ce n’est pas seulement une crise financière évidemment, ni même une crise socio-économique. C’est une crise systémique au sens où, à mon avis, elle ne trouvera pas de solution dans la logique interne du capital par les mécanismes propres qui sont ceux du système capitaliste. C’est une crise dans toutes les dimensions du système, des dimensions qui sont elles-mêmes en relation les unes avec les autres et qui ne font qu’accentuer leurs propres contradictions et renforcer les contradictions propres au système.

Je vais prendre un exemple qui pourra peut-être vous surprendre ou que certains considéreront comme un point mineur mais je ne crois pas que ce soit un point mineur. C’est le problème de la crise agricole et alimentaire. Alors la paysannerie, qu’on évoque quasiment jamais sauf dans les problèmes en France, c’est quand même encore un peu plus de la moitié de la population mondiale. Donc, ce n’est pas rien ! Et on a à l’échelle mondiale encore quelques 3 milliards de personnes qui souffrent directement de la faim ou de malnutrition alors même que les productions agricoles dépassent d’au moins 50 % les besoins exprimés par les populations ! Et le paradoxe est que l’immense majorité de ces personnes sont des paysans ! Donc on a un système, qui est capitaliste, complètement détraqué, complètement fou avec des tendances, qui ne sont pas paradoxales, qui sont contradictoires et qui vont vers plus de contradiction. Par exemple, on a une extension des terres mises en culture et dans le même temps un recul des populations rurales, donc des phénomènes d’exode rural intra-nationaux qui sont énormes à l’échelle de certains pays. On a également des transnationales qui se taillent la part du lion dans les profits réalisés dans l’agro-business. Mais des transnationales qui, de plus en plus, détournent leurs productions de débouchés vers la consommation alimentaire et qui tirent des profits gigantesques de productions industrielles ou agricoles mais à débouchés industriels énergétiques. Par exemple, les agrocarburants qui évidemment provoquent des expropriations ou des expulsions de terre.

Donc, tout ça sur le problème fondamental depuis plusieurs siècles du capitalisme mondialisé : celui de l’accès à la terre. Il se combine avec des problèmes d’endettement, des problèmes de désespoir de beaucoup de petits paysans ou paysans sans terre, des problèmes de pollution. Donc, on s’aperçoit au travers de cet exemple que l’on peut continuer à analyser en termes marxistes la crise systémique que nous vivons, parce qu’il s’agit aussi de surproduction. Vous comprenez bien qu’il y a eu beaucoup de surproduction : si on produit en gros 150 % de produits agricoles et qu’on a pratiquement la moitié de l’humanité qui a encore des problèmes de malnutrition, évidemment qu’il y a un problème, on va dire basique, analysable en termes marxistes, de surproduction !

Mais évidemment ce n’est pas tout, il y a aussi une combinaison de plus en plus évidente, une articulation de plus en plus visible des différentes dimensions de la crise du capitalisme mondialisé. La dimension de crise agricole communique avec la dimension de crise alimentaire laquelle communique avec la dimension de crise environnementale ou climatique, laquelle communique avec les crises migratoires parce qu’il y a les guerres impérialistes, c’est tout-à-fait fondamental de les intégrer aussi dans l’analyse. Mais le fond du décor c’est quand même ces destructions extraordinaires que le capitalisme mondialisé continue à produire au nord et surtout au sud. Donc, des phénomènes de crise migratoire, qui ont évidemment une dimension internationale et dont on mesure les effets tout-à-fait dramatiques aujourd’hui.

Cette crise doit bien sûr s’analyser surtout, je crois, comme crise de suraccumulation du capital, en particulier sous la forme d’un capital-argent de plus en plus abstraite, presque fictive, irréelle pour nous : des excroissances, des bulles extraordinaires de capital fictif accumulé par la finance. Mais au-delà, il ne faut jamais perdre de vue que ces instruments sont les formes de la domination du capital, de la même manière dans le domaine monétaire que l’hégémonie du dollar, qui est fondamentale et dramatique pour nous tous. Et d’une certaine manière, l’euro n’est qu’une sorte de sous-produit. L’euro est venu pour tenter, soi-disant, de contrebalancer cette hégémonie du dollar. En fait, on a un euro qui est complètement soumis à l’hégémonie du dollar. Mais par-delà même cette hégémonie, il faut bien comprendre que le dollar États-unien n’est lui-même que le support de ce qui nous intéresse ici parce que c’est notre ennemi fondamental, le capitalisme mondialement dominant et en face duquel il y a le travail qu’on essaie de faire disparaître, comme si les profits naissaient du boursicotage, de la seule spéculation financière. Comme si on pouvait en fait spéculer, s’enrichir et ne plus exploiter le travail. Non ! La réalité de la confrontation Capital/Travail demeure et notre ennemi reste le capital qui est aujourd’hui mondialement dominant. Ça c’est très important !

Je vais insister sur une chose sur laquelle finalement les forces de gauche n’insistent pas trop à ma grande surprise. D’abord, presque rien n’a été réglé depuis l’éclatement de la grande crise financière de 2007-2008, y compris institutionnellement. Presque rien n’a été modifié. Ça veut dire quoi ? Ça veut dire que les élites de ce capital mondialement dominant sont parvenues jusqu’à présent à mobiliser les États et les banques centrales, y compris parfois en les nationalisant, fondamentalement pour éviter l’effondrement du système.

Ça, je crois, on n’a pas vraiment mesuré ce que ça veut dire. On a vraiment, je crois, encore à prendre conscience du fait que ce capitalisme qu’on nous dit surpuissant, de l’ordre de l’état naturel, éternel, sans alternative, ce capitalisme ou tout du moins son pan financier, qui n’est quand même pas le moindre, a failli s’effondrer. Ça il faut vraiment le comprendre. Je dis s’effondrer brutalement comme, permettez-moi, une « vulgaire » Union Soviétique ! Entre la 2ème et la 3ème semaine de septembre 2008, le pan financier au centre du système capitaliste a été à deux doigts de tomber.

Et il a fallu une réponse, une réaction d’une violence inouïe des élites du capital mondialisé pour le sauver. C’est, évidemment, le transfert massif des dettes des bourgeoisies nationales à la charge des peuples, exactement comme les dictatures néofascistes latino-américaines avaient procédé dans les années 70 et 80. Ils ont fait exactement ce que Pinochet a fait à la différence près que ça ne s’est pratiquement pas analysé dans ces termes. Mais c’est la même chose, Pinochet avait nationalisé les dettes de la bourgeoisie chilienne. Ça a été l’une des premières mesures. C’est ce qu’ils nous ont fait !

Mais il y a eu bien sûr des mesures beaucoup plus techniques et encore plus importantes pour sauver le système. En particulier une création gigantesque de liquidités. Et surtout l’acceptation par la banque centrale des États-Unis de donner un accès illimité, vous imaginez, illimité, aux banques centrales alliées, y compris dans des pays du sud que les États-Unis jugeaient stratégiques comme la Corée du Sud ou le Mexique ! Y compris ces pays-là ont eu, après ces fameuses semaines de septembre et octobre 2008, un accès illimité au dollar c’est-à-dire à la monnaie mondiale ; c’est à dire à l’une des armes que les États-Unis, que le capital pas seulement financier mais le capital États-unien mondialement dominant tient entre ses mains pour nous asservir !

Je suis en train de vous dire que ce système a failli tomber. Mais de mon point de vue, je le dis vraiment très modestement selon la façon dont je lis le mouvement du capital aujourd’hui, je pense que de toute manière ce système est entré dans une phase lente, longue d’effondrement. Il n’est pas tombé brutalement en 2008, mais il est entré dans une phase qui n’est pas un déclin, c’est vraiment une phase d’effondrement, d’autodestruction.

Donc, Marx avait raison ! Mais Marx n’a jamais dit que le système capitaliste allait tomber tout seul ! Il ne tombera que par nos résistances, nos luttes renforcées, convergentes. Bien sûr, nos luttes d’aujourd’hui sont compliquées par un tas de choses. Par nos propres faiblesses, il faut le reconnaître, mais aussi par une complexification des conflits. En particulier parce que les conflits qui occupent le devant de la scène sont la plupart du temps des conflits entre classes dirigeantes à plusieurs niveaux.

Il y a d’abord un conflit qui est d’ailleurs très peu analysé à gauche, qu’on ne saisit pas vraiment. C’est un conflit interne à la finance, c’est-à-dire aux fractions dominantes des classes dominantes. Un conflit qui oppose la finance globalisée à la finance nationale. Un type comme Donald Trump n’est compréhensible que dans cet affrontement interne à la finance.

Ensuite, là on en parle beaucoup plus à gauche surtout chez les réformistes, il y a un conflit entre la finance et les capitalistes industriels. Évidemment, l’idée des réformistes est de nous faire croire qu’il existerait un capitalisme à visage humain face à un mauvais capitalisme, spéculateur et parasitaire. Donc, on essaie de nous faire accepter le capitalisme qui est dans une phase d’effondrement donc aussi dans une phase – Georges l’a dit, Jean aussi - d’agressivité renforcée, de déchaînement, de barbarie dans tous les domaines.

Mais il y a aussi et surtout - c’est ce dont je voulais vous parler - un conflit entre classes dirigeantes du nord et classes dirigeantes du sud et, en particulier, dans un environnement, un contexte qu’on appelle celui des « émergents ». De la même manière qu’il y a d’autres fictions comme celle du caractère réformable, humanisable du capitalisme, il y a la fiction des pays « émergents ». On nous fait croire que des pays du sud pourraient réussir dans le système capitaliste mondialisé. Je crois que c’est une fiction totale ! Il a fallu quelques semaines à la Corée du Sud pour comprendre sa vulnérabilité après la crise dite asiatique de 1998. Il a fallu quelques semaines aux grands capitalistes du nord pour mettre la main sur un appareil, une structure de propriété capitaliste en Corée du Sud, que des décennies de surexploitation des travailleurs sud coréens avaient fini par placer très strictement dans la main des capitalistes nationaux au prix d’une dictature néofasciste militaire ! Ça a été balayé, je dirais presque, en quelques heures d’un des soubresauts de cette crise systémique localisable en Corée du Sud. Je suis en train de vous dire quoi ? Fondamentalement, qu’il n’est pas possible pour un pays du sud d’émerger dans le cadre du système capitaliste mondialisé. Et ce qu’on voit, à bien y regarder, c’est que le seul qui ait vraiment réussi c’est la Chine. Disons-le tout-à-fait clairement.

Alors, évidemment, le socialisme aux caractéristiques chinoises ressemble beaucoup à un capitalisme d’Etat. Mais de là à dire que c’est du capitalisme, que la cause du socialisme est perdue en Chine, je crois que cela serait vraiment une erreur ! Ce que je suis en train de vous dire c’est que si la Chine telle qu’on la connaît a réussi, c’est surtout parce qu’elle a réalisé ce qu’aucun des autres BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud) n’a fait. La Chine a fait, du temps où elle était encore pleinement socialiste, une réforme agraire et donné l’accès aux paysans.

Elle a fait une industrialisation en profondeur qui a coûté au pays et surtout à sa paysannerie, qui a donné un accès dans tous les domaines aux soins sociaux, à l’éducation. Dans tous les domaines, les besoins sociaux du peuple ont été satisfaits et cela a pris des décennies.

Je suis en train de vous dire toute l’importance du socialisme, y compris pour un pays le plus grand de tous : la Chine. Dans un pays comme le Vietnam par exemple, il y a aussi les bases qui pourraient donner une possibilité pour « l’émergence » : il y a une terre plus collective, des bases industrielles, du pétrole en plus. Dans les plus petits pays, par exemple la Corée du Nord, qu’est-ce-qu’on peut avancer ? La Corée du Nord n’a pas voulu rentrer dans le Comecon, dans la dépendance de l’Union Soviétique. Donc, un point tout-à-fait fondamental dans ce pays qu’il faut quand même regarder c’est qu’ils ont dû construire une autosuffisance dans tous les domaines y compris les domaines technologiques et militaires. Ce n’est pas rien !

Un pays comme Cuba est tout-à-fait différent. Le contexte est différent mais ils sont rentrés dans le Comecon après une dizaine d’années de révolution. Ce qu’il faut bien comprendre dans ce cas-là c’est que le socialisme, aidé évidemment par l’Union Soviétique et le Comecon, avait permis à la population cubaine d’accéder à un certain bien-être y compris dans le domaine de la consommation. Il ne faut pas l’oublier ! Donc, je suis en train de vous dire que ce n’est pas le socialisme qui a causé les pénuries dans tous les domaines qu’a connus Cuba à partir des années 90 ! C’est la chute de l’Union Soviétique ! Le socialisme a non seulement permis d’accéder à un certain bien-être mais c’est la réaffirmation, par delà la chute de l’Union Soviétique, de l’adhésion au socialisme qui a fait que Cuba a pu traverser la période spéciale et a fait qu’elle a pu contre-attaquer dès la fin des années 90, c’est-à-dire encore dans la période spéciale, alors que se mettaient en mouvement d’autres processus révolutionnaires dans le reste de l’Amérique Latine : au Venezuela, en Équateur, en Bolivie.

Ce n’est pas le socialisme qui cause les difficultés de ces processus révolutionnaires, c’est même tout le contraire. C’est parce que ces processus n’ont pas pu être poussés plus en avant dans la voie socialiste ! C’est parce que les structures économiques de ces pays sont restées capitalistes, avec un Etat capitaliste à l’intérieur. Les classes dominantes, qui n’étaient plus tout-à-fait les classes dirigeantes, sont restées sur place, ont défier le processus révolutionnaire, ont miné la Révolution, ont mené une guerre économique en alliance avec l’impérialisme États-unien ; les problèmes ont ainsi été aggravés jusqu’à la situation actuelle qui est vraiment préoccupante.

Donc, je terminerai là dessus, aujourd’hui au Venezuela, il y a une lutte à mort entre les forces de progrès et les forces de la réaction. Cette lutte concerne d’ailleurs l’ensemble du continent latino-américain, on le voit très bien au Brésil aujourd’hui. Donc, le capitalisme mondialisé, en crise et même en phase d’effondrement qui va prendre beaucoup de temps, est en guerre contre ces processus révolutionnaires.

Mais il faut bien comprendre que les élites de ce capitalisme sont en guerre contre tous les peuples du sud et de l’est. On l’a vu par exemple avec la manipulation extraordinaire par les États-Unis et leurs alliés (Arabie Saoudite et Emirats à l’intérieur de l’OPEP) du prix du pétrole à la baisse. Évidemment qu’ils avaient en ligne de mire le Venezuela, l’Iran (avant même les négociations sur le nucléaire), l’Algérie, et surtout la Russie dans son alliance stratégique avec la Chine, la Syrie et contre l’Ukraine !

Mais aussi, évidemment guerre contre nous, contre les travailleurs du nord, et la prochaine « bombe » sera le TAFTA, le traité trans-atlantique dont on discute. En Amérique Latine, la lutte contre l’ALCA (l’équivalent du TAFTA) avait permis de passer à la contre-offensive, d’arrêter le recul des peuples, de les faire converger malgré des divergences gigantesques. Cette lutte a permis que l’Amérique Latine unie se remette debout et recommence à avancer !

Alors, encore une possibilité de stopper cette reculade et de comprendre qu’on a un ennemi commun : le capital mondialement dominant !

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