Revue Unir les communistes nr 7-8

La grève organisée par les travailleurs Compte-rendu des rencontres communistes de Vénissieux du 30 avril 2016

, par  Philippe Julien , popularité : 1%

Intervention de Philippe Julien, délégué syndical CGT PSA Aulnay.

Bonjour, en premier lieu je tiens à remercier la section du parti communiste de Vénissieux pour son invitation à venir parmi vous. Elle faite suite à ma présence hier au Cinéma Gérard Philippe ou j’étais venu animer un débat sur le film « Comme des Lions ». Il s’agit d’un film qui porte sur les quatre mois de grève et plus généralement sur les deux ans de lutte que nous avons fait, pour protester contre la fermeture de notre usine d’Aulnay et défendre ses salariés licenciés.

Je vous recommande d’aller le voir. Il s’appelle « Comme des lions » parce que comme vous le savez tous, le logo de Peugeot est un petit lion mais aussi parce que nous nous sommes battus comme des lions et que nous avons repris cette expression à notre compte. Il s’agit donc d’un film au titre évocateur, tourné par Françoise Davis pendant les quatre mois qu’a duré la grève. Elle tenait à montrer des salariés qui résistent et se battent, pour changer l’image qu’en donnent habituellement les médias qui les présentent toujours comme des victimes du système, toujours battus. Toutes choses qui par ailleurs existent malheureusement, dans la mesure où perdre son emploi représente une difficulté réelle qui crée souvent des situations dramatiques. Mais il ne faut pas se limiter à montrer cet aspect des choses car il existe aussi des salariés qui luttent. De ce point de vue, ce film est un véritable OVNI dans le décor médiatique. Il est rare !

Pour ma part, j’étais le secrétaire du syndicat CGT de l’usine d’Aulnay. Par ailleurs je suis militant de Lutte Ouvrière. Je vais essayer de répondre au mieux aux questions que Serge Truscello a posé dans son intervention d’ouverture. Pour quoi lutte-t-on ? Avec quels moyens et quel contenu politique pour être efficace ? Quelles étaient les revendications que nous avions pendant notre grève ?

La réflexion que nous avions eu à cet effet portait sur deux niveaux. C’est le propre du syndicalisme depuis très longtemps d’essayer de se battre à la fois sur des revendications immédiates et a un niveau plus élevé sur des projets politiques.

Pour nous, la première chose était de pouvoir construire avec les salariés leur cahier de revendication. C’est ce que nous avons fait pendant plusieurs semaines en faisant des tournées dans l’enceinte de l’usine dès que nous avons su qu’il y avait une volonté de fermeture chez la direction. La revendication « non à la fermeture » n’était pas suffisante, il fallait aussi s’intéresser à ce que pourrait devenir les camarades.

Il y avait des revendications très concrètes dans lesquelles les salariés pouvaient se retrouver et pour lesquelles ils avaient décidé de se battre. Pour les uns il s’agissait d’obtenir des indemnités supplémentaires, pour les autres d’obtenir des formations ou bien encore des reclassements, des préretraites, des indemnités de déménagement, bref nous avons collationné tous ce qui pouvait permettre aux salariés de lutter contre les conséquence d’une telle fermeture.

Sans cette méthode de construction avec les salariés de leurs revendications, je pense que l’on n’aurait pas pu tenir aussi longtemps. Pour qu’une lutte puisse tenir et durer, il faut que les salariés puissent s’y retrouver. Nous portions aussi en même temps d’autres revendications, plus générales, ouvertes sur l’ensemble du monde du travail, après avoir réfléchi que notre lutte ne devait pas se limiter au site d’ Aulnay, qu’il fallait s’ouvrir sur l’extérieur pour ne pas être isolée, nous adresser aux autres usines du groupe et du secteur automobile.

Comme l’a dit Charles tout à l’heure, on ne peut pas se contenter de la charité en ruminant notre malheur. Si nous avons pu bénéficier d’une solidarité financière importante de la part des salariés de tout le pays (nous avons pu réunir 900.000 euros redistribués aux grévistes, ce qui nous a permis de tenir les quatre mois), nous avons aussi exprimé une solidarité de lutte avec tous les autres. Nous luttions ensemble et n’oublions pas ceux qui connaissaient des situations proches de la nôtre. C’est pour cette raison qu’en même temps que nous disons « non à la fermeture » nous disons tout de suite après « aucune usine ne doit fermer ». Nous ne voulions pas d’une lutte tournée sur nous même, nous voulions qu’elle puisse s’adresser à tous ceux qui se retrouvaient dans notre situation. Nous rajoutions un troisième mot d’ordre au deux premiers celui d’« interdiction des licenciements ».

Certes la direction de PSA fermait l’usine Aulnay en mettant 3.000 salariés sur le carreau, mais depuis cette annonce faite il y a deux ans, PSA a diminué ses effectifs en France de 17.000 salariés, l’équivalent de cinq fois Aulnay, dans l’indifférence la plus générale, sans que cela ne fasse l’objet d’aucune déclaration dans la presse. Quelque chose d’énorme qui se passait a l’insu de tous.

Pour quoi on lutte, demandait Serge ? Il faut pouvoir tenir les deux bouts comme je le disais, celui des revendications issues de la rencontre avec les salariés qui concernent leur situation immédiate découlant de la fermeture de l’usine et celui des revendications générales qui permettent de s’adresser à l’ensemble des salariés du pays afin de construire un rapport de force favorable à tous. Concernant le rapport de force, je veux rajouter que lorsque la direction nous a annoncé la fermeture de l’usine elle n’a jamais voulu nous en donner les raisons ni pourquoi elle choisissait Aulnay.

L’usine était bien placée, elle se trouvait à vingt kilomètre de Paris. Elle avait été classée usine d’excellence quelques années plutôt. C’était une usine tout-à-fait moderne, complètement robotisée. Nous y fabriquions la C3, une voiture très bien vendue. La seule raison que la direction nous ait trouvée, c’est qu’il n’est pas rentable de fabriquer de petites voitures en France. Ce n’est pourtant pas ce que prétend Toyota qui au contraire y trouve tout-à-fait son compte et fabrique la Yaris dans le Nord à Valencienne.

En fait cet argumentaire visait uniquement à nous opposer aux salariés des autres pays en nous mettant en concurrence. D’ailleurs, depuis, le caractère fallacieux de l’argument a pu être révélé au grand jour puisque la C3 se fabrique maintenant à Poissy avec des normes de fabrication bien supérieures aux nôtres puisqu’il leur faut 55 secondes là où nous mettions 1 minute 20. Le déménagement leur permettait de gagner 1/3 de temps de fabrication sur le précédent, sans compter qu’ils ont rajouté une équipe de nuit à quoi les gens étaient forcés de participer, pour augmenter encore davantage la productivité.

Prenant les chiffres de la direction, nous avons été à l’inverse de leur raisonnement. Nous avons démontré qu’en répartissant la fabrication de toute la gamme sur l’ensemble des usines du groupe (il s’agit des usines de montage) tout en respectant le plan des charges, nous pouvions faire travailler tout le monde sans recourir aux licenciements. L’interdiction des licenciements est à mon avis une revendication que l’ensemble du monde du travail doit pouvoir porter pour stopper l’hémorragie des pertes d’emplois actuels qui est une véritable catastrophe sociale.

Une deuxième revendication générale que l’on peut porter est celle de répartir les productions sur tout le monde pour que tout le monde puisse travailler. Il s’agit là de revendications essentielles qu’il faut arriver à défendre. Enfin je vous donne une dernière petite idée à mettre en perspective, c’est au sujet de la convergence des luttes dont parlait Charles. Si nous sommes confrontés à un problème, c’est qu’il n’y a pas assez de luttes. Une fois qu’elles démarrent et à condition comme Charles le rappelait, qu’elles se passent sur le terrain de la lutte des classes, elles finissent toujours par se rejoindre. En effet je crois que notre problème aujourd’hui, c’est qu’il n’y a pas assez de luttes. Même dans le mouvement contre la loi El Khomry, on sent bien que ça patine, que ça a du mal à prendre. Nous même à Peugeot nous le sentons. Il y a bien des débrayages mais cela ne touche pas l’ensemble des salariés. Ils ne se sentent pas concernés dans la grande masse où pour le dire plus exactement, s’ils sont concernés, ils montrent des difficultés à rentrer dans cette lutte.

Donc il y a un problème d’extension des luttes et il faut qu’il y en ait plus. Nous avons repris l’idée qu’il fallait faire en sorte que la lutte soit portée par les salariés eux même. Nous avons repris l’idée et mis en place cette forme qui a toujours existé dans le mouvement ouvrier, du comité de grève. Si les militant syndicaux que nous sommes ont un engagement de plusieurs années dont il tirent une expérience, il n’en demeure pas moins qu’existe cette réalité qu’en France, seuls 8 % des salarié sont syndiqués. L’idée du comité de grève c’est d’ouvrir les portes, d’intégrer tout le monde, de faire en sorte que la revendication de la CGT soit effective, de permettre à chacun d’être acteur et décideur et donc de permettre que ce soit les salariés qui puissent porter leur grève. C’est en cela qu’ils apprennent.

L’intérêt d’une grève ne tient pas seulement à la qualité de ses revendications, mais aussi à la manière de les porter de les faire gagner, parce que c’est cela qui va changer les consciences et donc Serge, pour répondre à ta question de tout à l’heure sur le comment repolitiser les luttes, sur le comment réintroduire la politique dans les luttes, il faut pour y parvenir que le salarié apprenne ou réapprenne à intervenir directement dans leur processus. Il y avait une époque où les salariés intervenaient à l’exemple des grandes grèves de 1936, de 1968 ou de beaucoup d’autres. Il nous faut retrouver ces cheminements, ces capacités d’intervention mais ça c’est lié a la conscience.

Pour la retrouver ou pour agir dessus, la seule possibilité, c’est celle de donner aux travailleurs et aux salariés les moyens de contrôler leur lutte, de les diriger eux-mêmes, par eux-mêmes et c’est un fait qu’il y parviennent à chaque fois, qu’ils apprennent et peuvent développer cette conscience. Pour aller encore plus dans ce sens, nous avons entrepris pendant notre grève de nombreuses actions sur l’extérieur. Nous avons envahi des ministères, les sièges du MEDEF, de l’UIMM, tous les lieux de pouvoir du patronat et de l’état, sans oublier de faire des actions en direction de la DRH.

On a aussi envahi des usines. Au 3ème jour de la grève on est allé voir nos camarades de Saint-Ouen. Pour nous empêcher d’entrer, ils ont mis des CRS partout devant l’usine, alors on est passé par derrière. Il y avait un mur de briquettes qui n’était pas très solide, il est tombé, il s’est cassé tout seul et on est entré dans l’usine. Ils étaient verts. Ils pensaient qu’en mettant des CRS devant l’usine cela suffirait. Ils n’avaient pas imaginé que l’on passerait derrière.

On est entré à une centaine dans l’usine pour aller discuter avec nos camarades. Nous ne voulions pas nous contenter de distribuer à quelques délégués un tract. Si l’on veut modifier la conscience, redonner le moral à nos camarades, il faut devenir les propagandistes de nos grèves, le faire nous mêmes, ne pas attendre que ce soit la télé qui le fasse. Charles l’a rappelé quand il a parlé des FRALIB. Chaque fois qu’ils parlent de nos grèves, ils ne racontent que des conneries du style, on prend la France en otage. Ils ne disent jamais quelles sont les revendications pour lesquelles on se bat, donc c’est à nous de faire notre pub et d’informer.

Nous sommes donc allé le faire à Saint-Ouen mais aussi à Renault Flins, Renault Douai, sans oublier les équipementiers, ceux de Forecia, de Geodis etc, en entrant à chaque fois dans l’usine parce que pour nous c’est symbolique, il s’agit de se réapproprier de cette manière les usines où nous travaillons.

On n’a pas réussit à les entraîner dans un mouvement de grève, mais on sait qu’il y a eu des retours y compris dans l’entreprise. Puisque derrière cela il y a eu des débrayages et que cela a permis beaucoup plus de participation.

Voilà c’est un peu la manière dont on a fait cette lutte, dont on l’a conçue pour à la fois pouvoir poser nos revendications et pouvoir aller vers quelque chose de plus général dans la construction d’un rapport de forces.

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