Revue Unir les communistes nr 7-8

Il n’y a pas de révolution sans mobilisation de l’histoire ! Compte-rendu des rencontres communistes de Vénissieux du 30 avril 2016

, par  Danielle Bleitrach , popularité : 1%

Intervention de Danielle Bleitrach, sociologue communiste

Tout a déjà été dit, et fort bien. Je ne peux que dire mon accord plein et entier avec la vaste fresque que vient de brosser Rémy, mais la question qui nous est posée, c’est qu’est ce qu’on fait nous, quelle est notre possibilité d’action, à quoi ça sert un parti communiste. C’est la question que nous nous posons dans cette réunion.

Si je dis que j’ai partagé avec Rémy ce vaste panorama, c’est que nous nous sommes rencontrés au moment d’une grande crise, quand le parti subit l’effet de l’échec, de l’effondrement de l’union soviétique ; on va avoir une situation paradoxale que j’ai résumée quand j’ai essayé de me battre pour Cuba. J’ai dit, ce peuple résiste, ce peuple se bat et Henri Malberg qui n’était pas le pire des hommes m’a dit, Danièle, tu es une romantique, dans 6 mois, ils sont à genoux, et on va encore se prendre ça dans la gueule, laissons-les tomber. C’était comme ça.

Donc, ils m’ont dit, tu es une idéaliste, et tu ne vois pas qu’ils sont complètement irrationnels et tu ne vois pas la réalité du monde, c’est fini, il faut en prendre notre parti.

Ce que les cubains m’ont enseigné, c’est exactement le contraire. J’ai tout de suite compris une chose à Cuba, que nous avons partagé avec Rémy puisque nous y étions ensemble. J’ai découvert la période spéciale, une situation totalement dramatique où les gens ne savaient pas comment ils allaient manger et ce peuple a tenu bon et a résisté. Ce que j’ai découvert, c’est que quand vous voulez résister, il ne faut pas être idéaliste, il faut être réaliste pour savoir sur quoi s’appuyer exactement, et ce qui cède.

Je n’ai jamais vu des gens aussi conscients, aussi convaincus de la nécessité, convaincus d’être rentrés dans une nouvelle période, sans nostalgie, quand ils se sont retrouvés seuls et ont dit « on continue ». Cette attitude a été une des grandes leçons. Comment imaginer qu’un petit îlot perdu qui n’a comme production que le nickel et quelques bananes, balayé par les vents, à 500 kilomètres des USA, peut se dire qu’il est juste de résister et comment le faire partager à tout un peuple, et pourquoi.

A cette époque, quelqu’un que vous connaissez, Michel Vovelle, historien de la révolution française, m’a dit quelque chose qui m’a beaucoup frappée « quand les rois reviennent en 1815, la révolution apparaît comme l’échec politique, la terreur et la guillotine, l’échec économique des assignats et maintenant, tout le monde est l’héritier plus ou moins de la révolution française. Tu ne peux connaître la postérité des révolutions avant longtemps… ».

Dans l’esprit de « que peut-on faire », qu’est-ce que ça veut dire d’être communiste dans la période où on est ? Ça ne veut pas dire idéalisme, ça ne veut pas dire nostalgie, mais au contraire avoir une très grande lucidité et comprendre le monde tel qu’il est et pas tel qu’on le rêve. Ce qui apparaît caractéristique, important, c’est que ce qu’on appelle le temps de la chute de l’Union soviétique, c’est un temps relativement court face à la rébellion qui s’installe et qui monte. En 1991 c’est la chute, le monde entier fait le gros dos, c’est la fin. Mais en 1994, c’est la Corée, le Chiapas qui lutte contre l’ALCA et la France en 1995. J’étais au Chiapas et tout le monde me demandait ce qui se passait en France, pourquoi vous aviez lutté, et il y avait un grand mouvement ouvrier en Corée du sud. En dehors, le reste du monde était accablé. Nous avons eu une accélération historique beaucoup plus grande que ce qu’on en croit.

Ce qu’on a décrit depuis tout à l’heure, c’est que les conditions objectives du pourrissement, de l’effondrement du capitalisme sont réunies, mais qu’il manque les conditions subjectives, la prise de conscience par les classes sociales de leur propre rôle. A ce titre, il est évident que ce qu’on nous a présenté comme l’échec, ce qu’on nous a rabâché des pays socialistes, pèse d’un poids très lourd.

Je veux évoquer la manière dont les peuples reprennent le désir de lutter, à partir de ce que j’ai vu sur le terrain. Il faut comprendre que les révolutions forment des séquences conscientes. Le lien doit être pris en compte dans l’étude de leur résultat, leurs liens peuvent être positifs ou négatifs. Un historien russe de droite analysant le mouvement contre la loi El Khomri, titrait « la France conservera-t-elle ses "acquis" entre guillemets ». Les commentateurs disaient « pourquoi les acquis entre guillemets », ce sont bien des acquis. Le journaliste de droite concluait, les partis de gauche, les syndicats, tout est délité en France parce que tout reposait sur l’existence de l’URSS. C’est non seulement la révolution bolchevique qui a été atteinte avec la Russie, mais la révolution française elle-même.

C’est un grand débat très vivant en Russie sur le bilan de la révolution d’octobre et très souvent avec la révolution chinoise, dans un débat triangulaire avec la révolution française toujours présente. Si vous connaissez le film Francophonia de Zoukourov qui montrait comment Léningrad et le musée de l’héritage avaient été massacrés, et disait « alors que vos cousins germains vous ont préservés à Paris et ont été très gentils. Avec nous, ils nous ont fait vivre le drame terrible, l’horreur. Nous, voila ce qu’on a eu et vous avez été préservés. On vous aime comme ça, mais vous nous avez eu avec votre révolution, votre Napoléon, nous sommes vos héritiers, vous n’avez pas compris que c’est vous qui avez produit tout ça ». Aujourd’hui avec l’échec de la révolution soviétique, c’est la révolution française qui a été attaquée, et je suis bien d’accord.
Il faut analyser ce qui se passe avec le Hollandisme triomphant, et derrière, le Mitterrandisme croupissant, la tentative de la social-démocratie d’instaurer à travers l’Europe un modèle alternatif à un socialisme, qui ne pouvait dire son nom et n’était qu’un capitalisme. L’écroulement de l’Europe c’est l’écroulement d’une stratégie de substitution à la révolution bolchevique. Si on reste dans cette idée, il faut regarder les choses en se disant que nous sommes dans la fin de la période historique où le leurre en quelque sorte représenté par l’Europe, a été un modèle de substitution à la révolution contre le capitalisme que représentait l’URSS. Le leurre de substitution, c’est le « socialisme moral » avec Coluche, les restos du cœur et l’antiracisme, et l’autre le mafioteur Tapie. Et on a repris toute l’histoire de France pour vider la Révolution française, avec Furet.

Nous sommes dans cette situation et ce qui me semble déterminant, la crise du capitalisme dans sa forme peut remonter à la crise de la première guerre mondiale avec ce que Lénine nomme l’impérialisme stade suprême, le rôle des monopoles, le partage du monde, la mise en concurrence… On continue avec ces tentatives de survie… mais le passage du féodalisme au capitalisme ça a duré 6 siècles !

Nous sommes dans des périodes de convulsions, devant une situation où le capitalisme et ces élites ne cessent de démontrer l’inutilité de toute révolution, leur caractère nocif, comment y échapper, comment éviter une révolution au moment même où elle pourrait être forte.

J’ai mené un combat que j’ai privilégié (on ne peut pas tout faire), celui de la ré-estimation des révolutions, à contrario de ce qu’on nous disait, l’Union Soviétique, la Chine sans oublier Cuba et aussi la ré-estimation de notre rôle en tant que Français. Ce qu’il faut voir, c’est que d’une certaine mesure l’opération miterrandienne, nous a coupé de la politique, ne nous a pas donné un autre désir, un autre besoin politique, mais nous appris le cynisme, la manipulation. On a devant nous un gouvernement qui culmine dans tous les amateurismes parce que sa seule spécialité c’est de gagner les élections. A peine Hollande a mis les pieds à l’Élysée, qu’il se pose la question de savoir comment préparer 2017… Ils sont entièrement dans une vie politique qui ne joue que sur les aspects électoraux et néglige complètement ce qui a toujours fait la vie politique pour le peuple Français qui reste un peuple révolutionnaire. On dit qu’un peuple qui a fait la révolution ne l’oublie jamais car il a appris le poids des masses, comment l’intervention des masses faisait l’histoire.

Avec Marianne, on est parti sur les routes, deux vieilles dames (enfin, Marianne a 15 ans de moins que moi !) puisque les jeunes ne le faisaient pas, en Ukraine pour faire parler les gens de ce qu’ils ont vécu, de la manière subjective d’avoir vécu la révolution et ce qu’on a en retiré n’a rien à voir.

Le grand élément, c’est la stabilité. Quelqu’un qui faisait des études avait un bon boulot. Les prix baissaient. Il y avait plus, et on le mesure mal, toute une réflexion qu’on retrouve chez les poètes, les écrivains, une vie plus riche, pleine d’intérêt, de choses d’avenir, de perspectives, tout ce dont notre jeunesse manque.

Il ne s’agit pas de faire un tableau idyllique vous n’y croiriez pas, vous avez été tellement rompu depuis 20 ans avec la catastrophe... Quand un jeune adhère au parti, qu’est ce qu’on lui dit ? L’URSS ? une catastrophe ! La Chine ? Une dictature capitaliste ! Cuba ? Le parti unique… Qu’est ce qu’il reste ? Des phrases creuses, de grandes idées d’une espèce de christianisme mal assimilé, mais rien à proposer. On n’ose plus parler de nationalisations, et pas seulement pour celles de l’URSS, mais aussi la caricature de celles de Mitterrand.

Il y a un combat pour l’Histoire, il n’y a pas de révolution, pas de changement politique sans mobilisation de l’Histoire. Même quand Mitterrand nous fait le numéro de ce modèle alternatif européen, il fait le coup du Panthéon, quand Hollande va au Panthéon, il met tout sauf des communistes, pour démolir l’Histoire, pour enlever le ferment révolutionnaire.

Malheureusement nous avons un Parti communiste qui s’est plié à cette opération. La question principale n’est pas d’être dedans ou en dehors du parti. Je refuse de parler des divisions, je vous ai tous connus à l’intérieur du parti, mais j’ai choisi de retourner au parti pour une raison très simple, l’expérience du PC italien. Il avait un électeur sur trois. Quand la droite a pris la direction du Parti, des communistes l’ont quitté en prétendant créer de nouveaux partis, mais tous ont fait la même chose.

Il y avait de tout dans le PCF, des syndicalistes révolutionnaires, des républicains de progrès… mais ils avaient une ligne commune, qui permettait de tenir des gens qui n’avaient rien à faire ensemble parce qu’ils étaient héritiers de temps divers.
Ce n’est pas une affaire de rentrer au parti, c’est même de la publicité mensongère, mais j’y resterai jusqu’à la fin parce que c’est mon choix, mais ce n’est pas important. L’important c’est de fabriquer ensemble pour redonner aux jeunes générations, ce sens de la nécessité d’un parti communiste, des révolutions parce qu’on est face à la nécessité de la fin capitalisme.

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