Marx, le spectre et l’oeuvre aujourd’hui...

Un Marx, ça va, après, bonjour les dégats ? Réaction au dossier Marx de l’Humanité du 14 mars

, par  pam , popularité : 8%

L’Humanité du 14 mars titre sur Marx : "Fatale, la crise ?". En regard de cette question, une photo de Marx avec ce célèbre clin d’œil déjà utilisé pour dénoncer avec humour d’autres affirmations du genre "le PCF est mort ?" et autres "Marx est mort"...

Avec une page complète de citations, ce dossier peut être utile, mais il est d’autant plus utile par ce qu’il révèle des déclarations de tant de dirigeants politiques que l’’Humanité consulte. Cette diversité affichée est-elle là pour nous dire que chacun peut en penser ce qu’il veut... ? En tout cas, il y a une dominante. Les philosophes, économistes et sociologues disent en quoi Marx est actuel pour comprendre le capitalisme et agir contre lui. Mais les dirigeants politiques consultés, y compris Pierre Laurent, croient nécessaires de bien faire la différence entre la pensée de Marx et ses perversions au XXième siècle...

L’actualité de Marx pour la critique du capitalisme

Pourtant Isabelle Garo reste concentrée sur l’actualité de la pensée de Marx pour comprendre les crises du capitalismes et appelle à un effort critique sur les acquis des luttes passées et présentes, sur les questions du socialisme et du communisme, appel que nous ne pouvons que partager, en soulignant que cet effort doit justement résister à l’idéalisme que critique Marx, tout comme à la guerre idéologique de criminalisation du socialisme réel.

Lutter contre ces politiques, ce n’est pas simplement réfuter les thèses adverses, c’est leur opposer systématiquement d’autres solutions économiques, sociales, politiques, en n’oubliant 
pas les acquis des luttes passées 
et présentes, de par le monde. 
Et c’est bien entendu revenir 
de façon critique sur les questions du socialisme et du communisme, sur leur histoire et sur leur pertinence. Ce champ d’intervention est gigantesque. Il exige un effort d’invention, et d’invention collective, qui sache inclure l’analyse théorique mais aussi la déborder et la renouveler.

Le philosophe Jean Salem souligne un regain d’intérêt pour l’œuvre de Marx après une trentaine d’années de plomb, durant lesquelles la France était devenue, selon l’expression de l’historien Éric Hobsbawm, le pays de "l’antimarxisme hargneux". Il dégage en quelques lignes des idées fortes et dérangeantes dans le consensus ambiant sur le "mouvement" qui éviterait de devoir penser la révolution :

Parmi tous les économistes du XIXe siècle, Marx est le seul qui ait expliqué que la crise, en régime capitaliste, est inéluctable, programmée, inhérente à ce système qui produit sans se soucier des besoins des gens. Dans notre société, tout semble pensé afin d’augmenter la richesse d’une poignée de milliardaires, tandis que s’accroît la masse des milliards d’exploités : Marx et Engels disaient déjà cela, dès leurs écrits de jeunesse. Et dans nos pays développés, cette paupérisation en vient à toucher les couches moyennes elles-mêmes. Pour Marx, il n’y a donc pas d’alternative : il faut détruire l’actuelle organisation sociale, par la révolution. Mais il prévenait aussi contre le danger d’un cavalier seul, de ce qu’il appelait un «  solo funèbre  », en désignant ainsi la révolte d’une poignée de gens qui se lèveraient seuls, sans rechercher d’alliances. Et puis, pour réussir à mettre à bas le système capitaliste, il nous faut une solide organisation – à l’échelon de chaque pays comme au niveau global !

Gilles Raveaud, économiste résume en trois mots l’apport de Marx pour penser "Un capitalisme injuste, instable et incapable" :


Marx est essentiel car il nous souligne trois aspects fondamentaux du capitalisme. Tout d’abord, il est injuste  : la propriété privée des moyens de production a pour conséquence que certains travaillent pour d’autres, et ne reçoivent pas la totalité de la valeur qu’ils ont produite. L’exploitation est consubstantielle au capitalisme. Ensuite, il est instable  : les crises, loin d’être des accidents, sont inévitables car elles découlent de la quête sans fin du profit, qui pousse les entreprises à baisser les salaires. (...) Enfin, (...)il est inefficace. Dans les entreprises, il démotive les salariés, entraîne des souffrances et des maladies. Au niveau de la société, la quête permanente de nouvelles sources de profit conduit à vendre des produits parfaitement inutiles, en gâchant de précieuses ressources naturelles. 
Enfin, le capitalisme est incapable de fournir ces services essentiels que sont le logement, l’éducation, la santé… (...) On le voit, Marx est le penseur fondamental de la crise actuelle.

Enfin Henri Pena Ruiz, écrivain et philosophe met l’accent sur "Une nouvelle vigueur pour sa pensée" en montrant comment Marx est indispensable dans ce troisième âge du capitalisme retrouvant sa quête débridée de profit de ses débuts.


C’est l’époque du troisième âge du capitalisme, celui d’une mondialisation assortie d’un credo néolibéral qui conduit à remettre en question les droits sociaux. Le capitalisme y revient à la quête débridée de profit propre à son premier âge, et ce, sans égard pour l’humain. La pertinence de la pensée de Marx prend dès lors une nouvelle vigueur. Et ce, non seulement dans le saisissant diagnostic dès 1848 de la mondialisation capitaliste à venir, mais aussi dans la dialectique qu’il propose entre écologie, socialisme, et république sociale pour refonder le vivre ensemble.

Pour les politiques, un Marx ça va, mais après, bonjour les dégats !

Mais pour le reste, la messe est dite. Pour Maurice Ulrich, Marx est discrédité par ceux qui s’en sont réclamés...

Discréditées par les réductions que lui ont fait subir ses lectures mécanistes au XXe siècle, et les systèmes qui s’en sont réclamés, la pensée et l’œuvre de Marx ont été le plus souvent occultées dans les universités et les cercles intellectuels.

En 20 lignes, Paul Boccara, croit nécessaire de dénoncer deux fois le dogmatisme marxiste... tout en affirmant "Marx vivant aujourd’hui" !

« À l’opposé du dénigrement de son œuvre depuis l’effondrement des régimes qui prétendaient s’en réclamer et de la dite  fin de l’histoire  » (...)

puis « Le retour à Marx pose, à l’opposé de sa répétition dogmatique, le besoin d’accéder à sa continuation par les développements récents néomarxistes »

Il insiste sur les « potentiels des révolutions informationnelle, monétaire, écologique, démographique, parentale, etc. » comme tout ceux qui avec le PGE considère les contradictions de classe comme secondaires. On peut s’interroger sur les révolutions parentales, veut-il parler de cette exo-procréation qui fait délirer quelques experts et promettrait une humanité se "fabriquant" elle-même sans lien avec la sexualité ? Mais si les luttes de classe ne résument évidemment pas les contradictions, il faut par contre dire le rapport de ces révolutions diverses à la révolution tout court, celle qui renverse les pouvoirs de classes qui restent le moteur de l’histoire, ce qui est la première des leçons de Marx... Le néomarxisme de Boccara consiste-t-il à relativiser les luttes de classes qui seraient comme le dit le PGE "balayées" par de nouvelles contradictions...? Celà expliquerait son insistance sur le crédit, solution miracle pour résoudre la contradiction entre socialisation des processus de production et privatisation des moyens de production...

Pierre Laurent dénonce les idées communistes dogmatisées au XXème siècle et même détournées de leur objet dans les pays de l’Est (il ne dit rien de Cuba... c’est sans doute un sujet trop polémique quelques jours après la mort de Chavez...). Il refuse ainsi toute analyse marxiste du socialisme réel, ce qui est cohérent avec sa lecture totalement idéaliste de l’apport de Marx, réduisant le communisme à une mise en commun que ne nierait ni les croyants de nombreuses religions, ni les apôtres du capitalisme social des fondations humanitaires, reprenant cette phrase devenue slogan réformiste du néo-communisme comme "mouvement réel" qui se ferait donc sans ruptures, sans révolutions, sans affrontements, et qui évite donc de se positionner dans les luttes de classe et se donner les moyens d’affronter une bourgeoisie violente et arrogante.


...Après plusieurs décennies de mondialisation accélérée, on voit aujourd’hui émerger la question des « biens communs » de l’humanité et revenir celle de la maîtrise sociale des richesses. Au XXe siècle, les idées communistes ont été dogmatisées, jusqu’à être détournées de leur objet dans les pays de l’Est. Mais les idées communistes, au-delà des caricatures et de leurs perversions profondes, restent valables. Un communisme de nouvelle génération doit reprendre le fil de l’histoire multiséculaire des luttes contre toutes les dominations. Il doit refonder l’idéal dans une démarche permanente que Marx définit comme « le mouvement réel qui abolit l’état actuel des choses ».

La députée socialiste, Barbara Romagnan, qu’on suppose de gauche puisque son avis sur Marx intéresse l’Humanité, enfin, de cette gauche du parti socialiste qui intéresse plus la direction du PCF que les ouvriers en lutte acharnée contre les restructurations dont personne n’a pensé qu’ils auraient pu avoir un avis sur Marx. Elle souligne "L’intérêt de l’approche marxiste" pour insister sur la régulation insuffisante d’un capitalisme avec un pouvoir politique transféré à l’économie, toutes idées éminemment marxistes...!


En l’absence d’une régulation forte, le capitalisme procède au détournement du travail en tant que facteur d’émancipation, faisant de lui un outil de l’aliénation. Cette domination est sensible chez les populations les plus précaires, dont les plus jeunes et les femmes. Nous devons nous alarmer du transfert du pouvoir politique vers l’économique. Ce mouvement conduit à rejeter de plus en plus systématiquement les exigences issues de la volonté souveraine des citoyens : l’amélioration du cadre de vie, la diminution du temps de travail, etc.

Après un socialiste, il fallait bien sûr un écologiste pour montrer que l’Huma donne la parole à tout le monde, et c’est Alain Lipietz, écologiste connu pour critiquer les allocations familiales favorisant des enfants européens au poids carbone trop élevé, qui en profite pour dénoncer... la critique de l’économie politique de Marx...

Marx n’est pas responsable de la tragédie des socialismes «  marxistes  » du XXe siècle. Mais son insistance sur les rapports de pouvoir économiques («  la dictature de la bourgeoisie  ») n’est pas sans rapport avec «  l’oubli  » de la démocratie, de la liberté, du féminisme, etc. Et la réduction des «  rapports de production  » à des rapports interpersonnels (ouvriers et patrons) a masqué le rapport productiviste humanité/nature, et la responsabilité vis-à-vis des générations futures. Il ne suffit pas d’accoler «  démocratique  » ou «  écologique  » à «  socialisme  ». C’est tout un cadre de pensée qu’il faut reconstruire.

Et pour rassembler toute la gauche, il faut bien sûr les altermondialistes. Geneviève Azam, 
porte-parole d’Attac insiste sur la nécessité de "Se déprendre 
du monothéisme". Elle ne parle bien sûr pas de religion, mais cherche à montrer que "l’autre monde possible" n’est pas le résultat d’une révolution renversant le pouvoir de classes :

Avant l’écriture du Capital, c’est la prétention même de l’économie politique en tant que telle qu’il pourfend. Mais il a aussi pensé l’émancipation humaine selon un progrès linéaire à partir du développement illimité des forces productives, de l’infrastructure matérielle des sociétés, sacrifiant ainsi à l’économisme et au productivisme. De la même façon, autant Marx a pu être sensible à la dévastation de la nature avec le capitalisme, autant il a nourri également un humanisme anti-nature. C’est du monothéisme marxiste dont il faut se déprendre, pour laisser place, à côté de lui ou en opposition à lui, à une pensée vivante capable de renouveler l’espoir d’autres mondes souhaitables et désirables.

Enfin Marie-Pierre Toubhans de la Gauche unitaire, le nième courant qui a négocié sa place dans le Front de Gauche pour exister et prendre sa part du grand dépeçage du PCF, après avoir noté que la crise oblige à parler de Marx, répète elle aussi qu’il ne faut pas céder au dogmatisme, ce qu’elle traduit par le fait de s’intéresser au mouvement féministe et écologiste ; on comprend donc que le dogmatisme, ce serait de parler de luttes de classe...


Reste que saluer l’actualité de Marx ne doit pas signifier céder à de nouveaux dogmatismes. Au contraire, cela vaut invitation à prendre en compte les nouvelles dimensions de la transformation sociale dans toute leur complexité : notamment l’apport du mouvement féministe et des luttes contre le patriarcat, ou la dimension écologique indispensable pour toute visée émancipatrice. Donc, si l’on veut chercher à élaborer de nouvelles perspectives pour la transformation sociale, il ne s’agit pas d’attendre une nouvelle «  fumée blanche  » de ce côté-là... Il faut se servir de l’apport de Marx (et d’autres) pour se tourner vers le monde réel, celui d’aujourd’hui, auquel nous nous affrontons, afin de réactiver les 
réflexions pour de nouvelles utopies.

A noter qu’Olivier Besancenot, curieusement, en reste, pour l’Humanité, sur l’actualité de Marx. Pas de critique trotskyste des dérives staliniennes... Il a du penser que ce n’était pas la peine d’en rajouter...

Ce dossier est révélateur des préoccupations des dirigeants communistes et de l’Humanité. Marx est utile et on peut s’en servir pour dénoncer le capitalisme, à condition de ne pas utiliser les outils qu’il nous a légué pour pousser la critique jusqu’au bout, c’est à dire jusqu’à agir pour une révolution s’attaquant au cœur du capitalisme, les rapports de classes. Le fait de ne pas avoir prévu une page pour des militants d’entreprises expliquant comment Marx leur est ou non utile aujourd’hui est révélateur. Il s’agit bien d’une page "Front de Gauche".

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