A l’heure des réseaux sociaux

Le logiciel communiste COCIEL : l’outil du centralisme technocratique... Une conception technique et politique de l’organisation archaïque et dangereuse...

, par  pam , popularité : 7%

Les multiples incidents et conflits portant sur la validité statutaire d’adhérents et de cotisants dans l’organisation des votes du dernier congrès interroge l’efficacité de l’organisation du parti communiste, au moment ou certains peuvent penser que l’informatisation aurait du résoudre tous les problèmes.

Il y a en effet théoriquement un logiciel centralisé (cociel) accessible à toutes les sections et devant permettre de valider en permanence les listes d’adhérents et de cotisants.

Si cette informatisation n’a pas apporté de qualité d’organisation administrative, c’est pour des raisons fondamentales, politiques et techniques, qui touchent à sa conception même et qui éclaire les conceptions d’organisation qui n’ont jamais été réfléchies collectivement dans le parti communiste mais qui accompagne et accélère sa transformation en parti "compatible" avec les institutions.

Le constat est clair, même si comme toujours dans notre société sans mémoire, tout s’oublie ou plutôt, tous les outils médiatiques et dirigeants organisent l’oubli quotidien dans la grande lessiveuse de l’actualité des grands mots et des photos chocs, pour interdire au peuple de penser l’histoire pour comprendre le monde afin de le transformer.

Chacun connait les divergences politiques qui se sont exprimées lors des dernier congrès. Il faut noter que la question des fichiers d’adhérents a joué un rôle important dans ces discussions.
- La direction fédérale du Rhône avait par exemple dénoncé des centaines d’adhérents et cotisants de sections en opposition à l’orientation nationale. Une commission des conflits a même été annoncée, qui s’est limité à un courrier sans aucun contact sur place, et sans suite... Il faut dire que la conférence fédérale a plutôt fait le choix du rassemblement des communistes, ce qui a poussé la direction fédérale à faire le gros dos. Elle n’a évidemment pas oublié ses objectifs de purge, mais la proximité des prochaines municipales les a sans doute mis de côté...
- Le dépôt des textes alternatifs pour le congrès avait révélé des situations ubuesques ; une militante reconnue comme cotisante au niveau national, mais pas comme adhérente, un communiste ancien député-maire connu de tous considéré comme non adhérent, des centaines de noms rejetés au niveau national alors qu’ils exercent des responsabilités au niveau fédéral...

Bref, la "technique" de l’organisation n’a pas joué un rôle simplificateur des discussions politiques, au contraire, l’usage des outils d’organisation est apparu comme un enjeu. L’outil central créé pour cela est la plateforme "COCIEL", plateforme internet donnant accès théoriquement à toutes les organisations du parti pour gérer les fiches d’adhérents et de cotisants, de même d’ailleurs que les contacts, amis, correspondants pour aider aux actions de communication (mailing interne, papier...).

Certains diront que cet outil n’a pas amélioré la gestion des fichiers parce qu’il n’est pas suffisamment utilisé, ou bien mal utilisé... Il se trouve que mon expérience professionnelle a justement porté sur la qualité des usages des systèmes d’information en entreprise, et que, devenu depuis 2010 enseignant universitaire, c’est un des chapitre de mes enseignements auprès de futurs ingénieurs informatiques. J’ai donc découvert avec un intérêt politique mais aussi professionnel la plateforme COCIEL.

L’outil et l’usage...

Notons que le rapport entre un utilisateur et un outil technique relève d’une science, l’ergonomie, dont on connait le plus souvent la dimension d’interaction entre un utilisateur et un outil, mais qui porte aussi sur les dimensions collectives, d’organisation... Si on parle souvent de "l’interface homme-machine" (est-ce que le tactile est plus facile à utiliser, est-ce que la position des informations à l’écran a une importance sur la lisibilité, est-ce que trop d’informations visibles est un handicap...), on parle beaucoup moins souvent de ces dimensions collectives, qui concernent l’organisation et la sociologie du travail (le rôle de chacun, leurs rapports, les intérêts contradictoires entre groupes...), ce qu’un marxiste étudiera comme rapports sociaux au travail.

Laissons donc de côté l’ergonomie de la plateforme COCIEL qui est certes ancienne par rapport aux expériences qui se répandent du "web 2.0", mais n’est qu’une question secondaire dans le développement réel de ses usages [1].

Notons d’abord que si l’équipe nationale de COCIEL organise quelques formations quand un trésorier ou secrétaire à l’organisation veut utiliser la plateforme, aucune action globale et systématique destinée à "l’appropriation collective" par les communistes de ses outils n’a été organisée. La plupart des communistes ignorent cet outil, ses buts et ses usages... Ceux qui ont été mêlés à des discussions sur les listes d’adhérents lors du congrès ont sans doute lu quelque part le nom "COCIEL", on leur a parfois dit que c’était l’application nationale de gestion des adhérents, mais qui peut expliquer pourquoi cette application a été mise en place, quelles sont ses fonctionnalités, quel est son rôle dans l’organisation, comment elle facilite ou pas la mise en œuvre des objectifs d’organisation du parti, de ses statuts, qui a entendu parler d’un bilan de ce projet, de ses évolutions futures ?

La plupart des militants d’entreprises dénonceront facilement ces dirigeants d’entreprise qui considèrent les travailleurs comme des machines, des pions à qui on dit sur quel bouton pousser, qui interdisent toute "appropriation sociale" des stratégies d’entreprise et des choix techniques. Mon expérience dans beaucoup d’entreprises industrielles, comme dans beaucoup de collectivités locales, c’est que les acteurs des systèmes informatiques sont beaucoup plus consultés, voire associés aux choix d’applications et aux projets de mise en œuvre. Certes, on est très loin du socialisme et de la "libre administration par les travailleurs eux-mêmes", mais le patronat sait que l’efficacité dont il a besoin pour ses propres objectifs passe par la mise en valeur des outils par le travail vivant, ce qui suppose un minimum, et souvent un maximum, d’appropriation individuelle et collective de ces outils. Et s’il porte une grande attention à avoir seul la maitrise globale des outils et de leur finalité, s’il a aussi à sa disposition toutes les armes de l’exploitation, de la violence, de la répression, il les combine toujours avec l’intégration, l’association, l’engagement personnel des acteurs dans la maîtrise des systèmes.

Pour le parti communiste, un outil technique a été mis en place, quand ? par qui ? dans quel objectif ? dans quelle démarche en direction des communistes ? avec quel plan de formation et d’appropriation, et surtout... pour répondre à quels objectifs ? dans quelle finalité ?

La réponse fondamentale à cette question est claire et explique la caractéristique principale de cette plateforme, son caractère centralisé. Cette application ne répond pas aux besoins d’organisations de terrain des cellules et sections, elle ne remplace pas l’ancien "carnet de placement des cotisations", elle n’aide pas le trésorier qui collecte les cotisations, elle n’aide pas une section à organiser la remise des cartes... elle crée pour la première fois dans l’histoire du parti communiste un fichier centralisé à la disposition de la direction nationale...

Une solution centralisée pour une organisation centralisée

On sait pourtant que dans un débat sur les horreurs de l’informatique au service de la domination, Pierre Laurent avait affirmé que "Jamais le parti communiste ne ficherait ses adhérents dans un fichier centralisé...". Il est vrai que les débats idéologiques consensuels sont une chose, et la réalité de l’organisation en est une autre... un peu comme cet élu écologiste qui intervient contre la place de la voiture dans un projet urbain avant de demander à un de ses collègues s’il peut le ramener chez lui après la réunion... en voiture...

De fait, le parti communiste avait une histoire héritée de la résistance, de la clandestinité, et beaucoup de communiste se rappellent du principe du triangle dans l’organisation clandestine qui a pour but d’empêcher qu’un militant arrêté ne soit contraint par la torture à "livrer" trop de contacts... Pendant longtemps, l’idée même d’un fichier centralisé aurait fait hurler la plupart des dirigeants... Au contraire, toute l’organisation d’un parti qui voulait atteindre le million d’adhérent reposait sur une structure fortement décentralisée, on pourrait dire pour un informaticien aujourd’hui, "distribuée". Il reposait sur l’organisation des cellules, le lieu où les communistes construisent leur propre organisation, où se joue la solidité ou la fragilité des décisions politiques, du lien politique avec les "masses" [2], du lien politique entre communistes. Ses tâches sont la remise des cartes qui renouvellent chaque année le lien entre l’adhérent et le parti, la remise des timbres qui fait vivre ce lien régulièrement et pose la question de l’action collective qui rend nécessaire le nerf de la guerre des moyens financiers... Des outils historiques nous avaient été légués par l’histoire, outils bien entendu non informatisés, mais qui avaient conduit à une première génération d’applications informatiques dans les années 80. Les talons de cartes comme de timbres "remontaient" ensuite aux sections, ou s’organisait cette bataille permanente d’organisation.

On mesure parfaitement aujourd’hui à quel point l’abandon de cette bataille d’organisation a contribué à l’affaiblissement du parti, progressif dans les années 90 et accéléré par la mutation de Robert Hue, l’abandon des cellules, l’invention des réseaux et collectifs, les tentatives d’organiser non pas les communistes, mais les relations entre le parti et les non communistes, symbolisé par la liste à 50% non communiste "Bouge l’Europe", par les collectifs anti-libéraux, puis par le Front de Gauche.

Il faut noter que l’abandon de l’effort d’organisation décentralisée a suivi l’abandon du "centralisme démocratique" au plan politique et a été suivi de ce développement d’une approche centralisée et administrative de l’enjeu d’organisation...

L’application COCIEL est arrivé dans ce contexte ce qui explique mais n’excuse pas sa nature. Dans une situation de délitement de l’organisation, de moins en moins de trésoriers et secrétaires de cellules pour assumer ce travail d’organisation permanent, des fédérations en difficulté devant la collecte des timbres, la tentation était facile de céder aux sirènes technologiques... vive le prélèvement automatique, vive la carte pluriannuelle, vive le fichier centralisé... C’est l’illusion principale porté par le discours marketing de l’informatique symbolisé par ses publicités ou il suffit d’un "clic", d’un "touch", d’un "drag and drop" [3] pour avoir accès à tout sans limites, sans problèmes de ressources, de débit... L’expérience pratique fréquente est pourtant bien "ça rame, c’est lent, ça ne répond pas, je suis déconnecté, c’est bloqué"... Mais on oublie vite et on s’émerveille de nouveau devant l’écran chatoyant qui bouge encore...

Chacun espère que l’informatique va résoudre les problèmes d’organisation. Cette illusion est une des causes profondes des échecs de très nombreux projets de système d’information en entreprises [4].

Dans le cas du parti communiste, s’est ajouté une autre motivation à une telle solution centralisée. Devant les résistances à la mutation, l’impossibilité des directions successives d’imposer la "métamorphose" du parti comme avait pu le faire la direction italienne du PCI, la direction avait besoin d’un outil centralisé de contrôle. Elle ne cherchait pas un outil pour relancer l’organisation de terrain, la reconstruction des cellules et sections, mais elle voulait au contraire contrôler les sections qui fonctionnaient encore, et notamment celles qui avaient des forces et héritaient de l’histoire communiste dans nos villes, dans le monde du travail... Elle voulait un outil centralisé pour parler en direct aux militants, collecter le maximum de cotisations par prélèvement, s’insérer dans le cadre institutionnel des partis politiques après l’acceptation de la loi sur le financement des partis et des subventions publiques, allant encore plus loin que la loi en refusant les associations locales de financement, jusqu’à la décision du dernier congrès de réduire la part de cotisations destinée à l’activité de terrain.

Il y aurait toute une analyse sociologique à faire de ces choix, porté par une génération d’informaticiens qui tenaient sur leur gauche des discours sur "le logiciel libre, la société en réseau, les architectures distribuées autonomes, l’accès universel à la connaissance..." et ont conçus de la main droite un outil "Orwellien" qui centralise l’information au service d’une organisation re-centralisée...

Et qui a interrogé la direction nationale du parti sur la sécurité de ce fichier centralisé qui contient des données sur des milliers de militants adhérents et non adhérents ? Qui peut affirmer qu’aucun patron n’a par l’intermédiaire des services d’État accès à ce fichier ?

Une autre réponse informatique au défi de l’organisation communiste

C’est d’autant plus surprenant que le développement même de l’informatique montre en permanence à quel point il y a des "possibles" technologiques et des "interdits" politiques et économiques.

Ainsi, on peut concevoir un réseau social comme un outil distribué, chaque participant ou groupe de participant héberge sur son ordinateur une part des informations qu’il échange avec d’autres dans un vaste réseau, ce qu’on appelle du "peer to peer". Mais dès que le marché s’en empare, il a besoin de centraliser des masses d’information pour pouvoir les vendre, même sous forme de gratuité avec publicité, et donc il a besoin de recentraliser sur de grands serveurs ces réseaux sociaux. Tout le monde a entendu parler de Google, Facebook, Twitter qui sont les archétypes de ces "réseaux sociaux" centralisés au niveau mondial, intégrant dans leurs immenses bases de données toute la connaissance publiée par des milliards d’individus qui pour le plupart n’ont toujours pas pris la mesure de cette aliénation fondamentale qu’ils acceptent et à laquelle ils contribuent activement.

Mais qui connait Status.net, alternative à Twitter, qui connait Newebe ou Freindica, alternatives à Facebook... Ces inconnus ont la grande originalité de reposer non pas sur une approche techniquement centralisée, mais au contraire sur une approche distribuée, du "peer to peer" ou chaque acteur héberge lui-même ce qu’il échange avec les autres...

Mais le parti communiste a choisi, ou plus précisément sa direction, et en faisant ce choix elle révèle pour ceux qui connaissent l’histoire de l’informatique, la réalité de sa stratégie et de sa conception du parti communiste. Dans ce XXIème siècle où les conditions techniques d’une organisation décentralisée, bâtie sur un effort militant de terrain, local, pouvait trouver avec l’informatique distribuée une réponse nouvelle, elle a fait le choix de l’archaïsme technologique au service d’un archaïsme politique, ce que nous pouvons appeler le centralisme technocratique.

Or, le besoin de cohérence politique, d’efficacité des batailles, de coordination des actions est plus fort que jamais dans la crise et exige un parti politique qui retrouve sa capacité d’unir les communistes, et il ne peut le faire sans retrouver la condition d’une organisation révolutionnaire, autonome des institutions pour être capable de les bousculer, de les détruire parfois, l’organisation "par le bas" reposant sur l’engagement militant et lui seul.

Or, les technologies existantes permettent d’aider ce double objectif, et pourraient donc permettre une réflexion renouvelée sur ce "centralisme démocratique" que le PCF a abandonné dans ses textes sans jamais dire par quoi il le remplaçait, et dont sa direction n’a de toute façon jamais su ou voulu se défaire.

Un réseau social communiste distribué, voilà qui aurait été un choix politique neuf, décapant, ouvert à la société, illustratif publiquement de la capacité d’innovation des communistes. Voilà qui aurait renouvelé le "pacte collectif" qu’est le parti en redonnant des outils aux cellules et sections. Voilà qui aurait retissé un lien avec son histoire clandestine en dénommant par exemple le nœud de base de ce nouveau réseau un "triangle", tout en apportant une réponse à la question cruciale de la sécurité des données personnelles et collectives...

Mais Pierre Laurent a une page Facebook pour son image, et un fichier centralisé des communistes, il croit que cela lui suffit...

[1Chacun peut par exemple regarder l’écran des caisses de Décathlon ou Darty, vous y verrez encore souvent des écrans "verts" avec un(e) caissier(ère) qui joue du clavier habilement, alors qu’il/elle a le choix avec une interface beaucoup plus moderne, typiquement web, dans laquelle il/elle pourrait travailler principalement à la souris...

[2On peut dire aujourd’hui "les gens" pour ne pas choquer...

[3Car bien sûr la langue de l’informatique est l’anglais...

[4Une étude US révèle que 1/3 des projets informatiques d’entreprise sont abandonnés, et la moitié sont beaucoup plus couteux et long que prévu tout en n’atteignant que faiblement leurs objectifs...

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