Débat sur l’impérialisme en Amérique latine : le Brésil

, par  Monique Piot-Murga , popularité : 15%

Débat sur l’impérialisme en Amérique latine, organisé par la Jeunesse communiste de Paris à la fête de l’Humanité. Julia Iara de Alencar Araujo, de la direction du Mouvement des Sans Terre, Charlotte Balovoine, responsable du secteur international du PCF étaient notamment les intervenantes, modération Eustacia, interprétariat Melina. Nous avons retranscrit uniquement l’intervention de Julia du MST. La transcription de l’intervention orale est textuelle, au prix de compromis sur la fluidité de la langue française.

1. Une origine coloniale fondatrice

« Ce n’est pas une question conjoncturelle ou une question ponctuelle. C’est tout un processus historique, marqué par une extrême violence. »

Bonjour, compagnons et compagnes, camarades. Je voudrais tout d’abord remercier pour cette invitation les camarades du Parti communiste français. Évidemment, il s’agit d’une période critique qui pose beaucoup de défis, et il ne faut pas se tromper : ce n’est pas une question conjoncturelle ou une question ponctuelle. En fait, c’est tout un processus historique que nous avons vécu dans notre continent, marqué par une extrême violence.

Notre origine coloniale a déterminé le type de pays que nous avons au Brésil.

Ce n’est pas nécessaire d’y revenir : notre origine coloniale a déterminé le type de pays que nous avons au Brésil, la fondation que nous avons, qui a mené à une politique qui vise à l’exclusion, qui est extravertie (tournée vers l’extérieur), qui fait une expropriation des terres et des populations, avec un État qui donne toute sa souveraineté nationale à l’étranger.

2. Les années 1970 : la dictature et la « Révolution verte »

Une dictature qui a imposé une restructuration de notre matrice productive — une politique industrielle tournée vers l’exportation.

Je voulais revenir aux années 1970, pendant la dictature brésilienne — une dictature qui a imposé une restructuration de notre matrice productive au Brésil, ce que nous avons aussi appelé la Révolution verte. La question agraire devient centrale et nous avons une élite agraire qui se réorganise pour pouvoir produire des commodities (biens d’exportation) au Brésil.

C’est une politique industrielle tournée vers l’exportation, ce qui est très différent d’un pays qui cherche à créer une structure interne, des emplois, une économie puissante. Au contraire, c’est une économie tournée vers l’extérieur et vers la production de denrées, d’aliments et de produits pour l’étranger.

3. L’« agro-hydro-minero-business » : trois piliers, trois bras

Cette restructuration va lancer les bases de ce que nous appelons aujourd’hui l’« agro-hydro-minero-business » (agrohidronegócios). C’est une structure économique basée sur :

  • l’exploitation des produits agricoles ;
  • l’extraction et l’exploitation des minéraux ;
  • le capital financier.

Ce sont trois piliers très puissants qui contribuent au rapport de forces aujourd’hui : le bras économique, le bras politique et le bras culturel — nous y reviendrons un peu plus tard.

4. Les années 1980 : la défaite face au néolibéralisme

Dans la décennie 80, nous avons une deuxième grande perte historique : l’adhésion au néolibéralisme au Brésil. L’adhésion et la victoire, parce que dans la décennie 80, la gauche perd cette lutte contre le néolibéralisme, qui devient dans les années suivantes la ligne directrice politique et économique des pays d’Amérique latine.

Et c’est une défaite très importante, qui, couplée à la chute de l’Union soviétique, va imposer aussi la défaite d’un bloc historique de révolutions, d’un bloc historique qui faisait du communisme et du socialisme la référence mondiale comme modèles de société. Et cela a eu un impact profond dans nos pays, dans nos organisations politiques.

5. L’opération Condor : effacer la mémoire, briser les organisations

C’est important de dire que nos dictatures s’inscrivent dans ce que fut l’opération Condor : une opération directe des États-Unis pour financer, soutenir et impulser les dictatures qui ont mené des offensives contre les processus révolutionnaires et populaires. Et cette dictature, au-delà de la répression politique et économique, a rempli une troisième fonction — très dure pour nous — qui est celle de la répression et de l’étouffement de la mémoire historique et de la culture politique que ces processus avaient fait naître dans les différents pays. Autrement dit, elle a cherché à effacer la mémoire historique des luttes et des formes d’organisation. À partir de là, on assiste à la persécution et à la récupération des instruments de la classe travailleuse : les syndicats, les partis et les mouvements sociaux.

Je vais parler du Brésil, qui est le pays que je connais le mieux. Cela a signifié l’effacement et l’étouffement d’expériences culturelles, de répertoires artistiques, politiques et théoriques, ainsi que d’expériences collectives.

La dictature a interrompu un processus intense d’organisation, des campagnes aux villes, avec une perspective de transformation sociale.

Il faut rappeler que la dictature a interrompu un processus très fort d’organisation populaire et culturelle, notamment avec les CPC — les Centres populaires de culture du Brésil — ainsi que l’avancée de l’Union des jeunes communistes au Brésil. Il s’agissait d’un processus intense d’organisation qui s’étendait du monde rural aux villes. Nous assistions à la consolidation d’une alliance très forte entre les campagnes et les villes, avec une perspective de transformation sociale. Tout ce processus a été étouffé, ce qui a provoqué de profonds traumatismes historiques.

C’est à partir de cette période que commence une forme de fragmentation, que le néolibéralisme viendra ensuite consolider comme mode de vie et comme culture orientant les formes d’organisation des individus. Nous savons tous que le néolibéralisme repose sur une culture profondément individualiste. Il cherche à nous faire renoncer à l’idée de solutions collectives. Il cherche à nous convaincre que s’organiser, créer des collectifs et construire des mouvements ne permet pas de répondre aux problèmes concrets auxquels la classe travailleuse est confrontée.

6. L’agrobusiness, un consensus culturel et politique

« L’agrobusiness ne naît pas seulement comme un modèle économique et productif ; il naît aussi comme un consensus culturel et politique. »

Et pour nous, concernant le rôle de l’élite agricole aujourd’hui, il faut dire que pendant ces trente ans — entre les années 70, 80 et 90 — au Brésil, elle a décidé de s’organiser pour se consolider comme un consensus dans la société. L’agrobusiness ne naît pas seulement comme un modèle économique et productif ; il naît aussi comme un consensus culturel et politique, et va travailler pour s’organiser comme tel. C’est parce que l’élite agraire était très déconsidérée pendant la dictature militaire : son image avait été très abîmée auprès de la population, y compris à cause de la violence des conflits qu’elle produisait. Il était donc nécessaire d’entamer et de consolider un processus où l’agrobusiness obtienne un soutien social.

7. La réforme agraire populaire, réponse du MST

Face à ce changement — un changement productif, mais aussi culturel — nous devions décider que la réponse ne pouvait pas être la réponse classique. Elle devait être une réponse révolutionnaire et autonome. C’est à ce moment-là qu’au MST, on commence à analyser que la réforme agraire, qui n’a pas été faite au Brésil, aurait besoin d’être d’un autre type : elle aurait besoin d’être une réforme agraire populaire — qui ne pense pas seulement à la distribution des terres, mais aussi au modèle de production, aux aliments que l’on produit au Brésil, à la relation avec l’environnement, aux modes de vie, à l’organisation des travailleurs. Parce que c’est vrai qu’on organise le monde rural, mais nous comprenons qu’il y a un lien permanent et nécessaire avec la ville. C’est pour cela que le mouvement des Sans-Terre (MST) a produit l’idée et le concept de réforme agraire populaire.

L’agrobusiness a son allié international : les États-Unis.

Mais la vie n’est pas facile. L’agrobusiness a réussi à avancer dans ce consensus et il a son allié international : les États-Unis — son allié principal, sa principale force internationale, tant pour des objectifs géopolitiques qu’économiques.

8. 2018 : la crise structurelle, terrain de l’extrême droite

En 2018, nous entrons dans ce qu’on appelle une crise structurelle du capitalisme. Ce n’est pas seulement une crise cyclique : c’est une crise structurelle, avec ses expressions sociales, politiques et économiques brutales. Cela signifie que dans le monde entier nous vivons un processus de précarisation — un processus où la classe travailleuse se trouve confrontée à des difficultés très concrètes qui touchent à sa survie même. Et tout ce processus a affaibli notre capacité de mobiliser des solutions collectives à ces problèmes. Et c’est le terrain principal que l’extrême droite a trouvé en Amérique latine : un peuple précarisé, vivant des conditions de vie très difficiles en conséquence de cette crise.

Les gouvernements ont beaucoup de difficultés à présenter une proposition concrète et radicale. Quand le néolibéralisme a été intégré par les gouvernements progressistes, ils ont arrêté de faire leur travail politique, qui était de former leur base, de maintenir une communication populaire permanente et constante, pour qu’aux conquêtes des politiques publiques s’ajoute aussi un processus de formation. Donc, quand la crise arrive, nous avons une population qui n’est pas consciente de ce processus et beaucoup plus vulnérable.

9. Une bataille d’idées — et d’émotions

« La bataille n’est pas seulement une bataille d’idées : elle est aussi une bataille d’émotions. »

La droite, elle, a compris qu’elle avait besoin de faire un travail similaire à celui que nous faisons. Elle a besoin de se territorialiser, de façon à avoir un espace permanent de parole et d’écoute, un lien permanent avec les masses, au-delà de la transformation de l’industrie culturelle, pour laquelle ils disposent d’un appareil mondial très sophistiqué. Ils avaient besoin d’un type de lien qui permette un élan affectif. C’est pour cela que la bataille n’est pas seulement une bataille d’idées : elle est aussi une bataille d’émotions, un lien concret avec le peuple, et nous ne pouvons pas oublier cela.

Les églises évangéliques, pilier territorial

Cinq ou six églises dans un même quartier : une force territoriale gigantesque, à la fois médiation de la pauvreté et filet idéologique.

Ce que les églises font aujourd’hui en Amérique latine, c’est un rôle de médiation des problèmes matériels concrets. Ce n’est donc pas rare que les églises agissent sur la faim, sur la pauvreté, sous des formes collectives de médiation de cette pauvreté — et elles agissent en même temps comme un filet idéologique, là où ce peuple précarisé va chercher de la fermeté, de la conviction. Ce sont des espaces — ceux qui vivent au Brésil le savent — où, dans un même quartier, on trouve cinq, six églises évangéliques : c’est une force territoriale gigantesque. Et comme c’est une organisation continentale, ces églises sont orientées, coordonnées. Nous vivons depuis les années 2000 — et maintenant dans ce contexte de crise structurelle encore plus aiguë — l’émergence d’églises orientées politiquement. Il y a là un rôle important : c’est un pilier.

Donc, depuis les années 2000, nous avons ces grands tournants. Nous avons aussi un projet de déstabiliser les pouvoirs politiques de la part des églises. Nous sommes en train de voir un processus qu’on appelle une « dissociation cognitive », où on discute avec les gens : est-ce que la Terre est plate ? Est-ce que si on prend un vaccin, on va devenir un alligator ? Une vision, une perspective de la réalité qui est en fait un délire hyper-fantastique.

Laboratoires d’idées et révisionnisme historique

Deuxièmement, ils ont compris qu’ils avaient besoin de faire de la formation politique. Ils l’ont appris avec nous — l’extrême droite a appris avec Gramsci, avec les mouvements populaires — et ils ont construit des plateformes de formation très solides et très sophistiquées pour mener un révisionnisme historique catastrophique. Dans le monde entier, nous en avons plus de 500 : ce sont des laboratoires d’idées. C’est ce qu’en Occident on appelle les think tanks. Et en Amérique latine, c’est une machine de guerre et une machine électorale. Au Brésil, nous avons une plateforme qui est très importante, qui s’appelle Brasil Paralelo. Il faut la regarder de près, parce que les abonnés qui paient mensuellement pour accéder à cette plateforme sont plus de 800 000 personnes, et leur chaîne YouTube compte plus de 5 millions d’inscrits. C’est une force sociale réelle. Et ils se sont aussi organisés pour se présenter comme un mouvement social. Et c’est aussi un changement : parce que la droite s’assume comme radicale. Elle s’approprie, dans un contexte de crise, le débat de la radicalité et de l’anti-système. C’est une chose que nous devons discuter collectivement dans le monde entier.

10. Du Condor au « Bouclier des Amériques » : une bête blessée en action directe

« C’est de fait un monstre féroce — une bête blessée. »

L’opération Condor était une réponse directe à la montée des processus révolutionnaires. Maintenant, nous avons le « Bouclier des Amériques » et la doctrine de Donald Trump, comme réponse à cette peur des États-Unis de perdre leur hégémonie. On a beaucoup parlé de la sortie d’un monde unipolaire vers un monde multipolaire ; des échecs que les États-Unis ont subis dans leurs ambitions commerciales et industrielles, perdant du terrain face à l’Asie, à la Chine surtout, de la défaite des USA dans la guerre en Iran et du fait que l’Ukraine est en train de perdre la guerre contre la Russie. Donc cela a un impact très fort. Ils n’ont pas encore perdu leur hégémonie monétaire, mais le chemin est tracé, et les États-Unis se savent menacés.

C’est de fait un monstre féroce — une bête blessée qui répond dans un processus différent de l’opération Condor, parce que maintenant l’intervention est directe. Dans l’opération des décennies 60 et 70, il y avait un soutien indirect : un financement indirect, une impulsion. Mais maintenant, l’action est à l’intérieur des États contre les souverainetés nationales. Il y a beaucoup d’exemples : des offensives, des assassinats, des enlèvements. L’expression maximale de tout cela, c’est l’enlèvement du président Nicolás Maduro, de la députée Celia Flores. Nous avons le blocus assassin contre Cuba, mais nous avons aussi une série d’autres exemples.

Le Bouclier des Amériques est un élément sur lequel nous devons être très attentifs, parce que 19 pays font partie d’un pacte de sécurité nationale de lutte contre le trafic d’armes. Et cela place tous les pays d’Amérique latine directement sous la coupe des États-Unis, même le Brésil. Il faut avoir suivi l’affaire du PCC — le Premier Commando de la Capitale —, l’un des principaux groupes de trafic du Brésil, qui a été inscrit sur la liste de la loi antiterroriste des États-Unis. Cela veut dire que les États-Unis peuvent entrer au Brésil pour lutter contre cette force criminelle, violant la souveraineté de notre pays.

D’immenses réserves de pétrole découvertes en Amazonie — peut-être plus grandes que celles du Venezuela.

Et c’est justement à ce moment que nous découvrons d’immenses réserves de pétrole en Amazonie — peut-être plus grandes que celles du Venezuela. Donc nous sommes pris de vitesse. Cela signifie que nous sommes en fait dans une lutte dont le moment est militaire, assassin, direct. Nous avons vu ce qu’ils ont fait : il n’y a plus de limites, de fait, à leur stratégie militaire. Et ce, face à un Brésil, comment est-ce que je peux dire ? Un Brésil soumis, un Brésil qui capitule, une bourgeoisie nationale qui s’allie et qui veut suivre le même exemple — y compris esthétiquement, idéologiquement, prenant les États-Unis comme son grand guide, sa grande orientation de succès, comme modèle de comment « civiliser » une nation.

11. Élections au Brésil : un moment très grave

« Perdre maintenant signifie perdre pour de nombreuses années : cela ouvrirait un cycle de pouvoir d’extrême droite au Brésil, sans précédent, sans freins. »

Donc maintenant, avec les élections du président, des gouverneurs et des députés, comme dans tous les autres pays, nous vivons une interférence directe des États-Unis dans les élections et un risque de provocation de crise institutionnelle terrible. Nous avons déjà des expressions très concrètes dans les sondages, et nous avons la possibilité d’avoir encore une fois le bolsonarisme à la tête du Brésil. Ce serait en fait une perte historique, parce que nous savons que perdre maintenant signifie perdre pour de nombreuses années : cela ouvrirait un cycle de pouvoir d’extrême droite au Brésil, sans précédent, sans freins. Nous vivons un moment très grave. Toutes les forces populaires sont appelées à faire une grande campagne — qui n’a pas encore atteint le rythme nécessaire.

Nous n’avons pas aujourd’hui, au Brésil, une campagne avec la vivacité dont nous avons besoin pour gagner les élections, et c’est aussi un facteur très préoccupant. Je n’ai pas besoin de dire quelles sont les formes d’expression que l’extrême droite a déjà déployées, comment elle active la machine des fake news ; comment, même si tous les mécanismes d’espionnage sont actionnés, on a une production massive de scandales. Nous avons donc, en face, toutes les armes de ce grand monstre impérialiste — dans sa phase hyper-impérialiste, sa phase la plus violente — qu’il a besoin d’actionner à ce moment-là.

12. « Une révolution, c’est toujours un peuple qui se lève »

« Une révolution n’est pas un gouvernement : une révolution, c’est toujours un peuple qui se lève. »

Ce sont des jours difficiles, très difficiles. Mais nous avons l’expérience résiliente de Cuba, qui ne s’arrête pas, qui ne capitule pas, et qui nous rappelle que, de fait, une révolution n’est pas un gouvernement : une révolution, c’est toujours un peuple qui se lève. Nous continuons au service de la lutte, nous allons faire campagne, nous allons vaincre aux élections. Ce n’est pas l’objectif final, ce n’est pas ce que nous voulons au bout du compte. Notre lutte ne se résume pas aux élections, mais à ce moment-là, il faut qu’il y ait une victoire au Brésil. Parce que nous avons un bloc d’extrême droite consolidé en Amérique latine aujourd’hui.

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