A propos du compte-rendu d’Hervé Fuyet sur le livre de Tony Andréani « Le modèle chinois et nous »

, par  Jean-Claude Delaunay , popularité : 3%

J’ai également rédigé un compte-rendu du bouquin d’Andréani (« Le modèle chinois et nous ») pour une revue française. Bien que ne partageant pas tout l’enthousiasme de Hervé Fuyet pour ce livre, et lui trouvant même des défauts tant de forme que de contenu, que j’ai mentionnés dans le dit compte-rendu, j’ai évité d’insister sur ces aspects. J’ai agi ainsi non seulement parce que Tony Andréani était en train de rédiger un CR sur celui que je venais de publier sur la Chine (hi hi hi), non seulement parce qu’un CR de livre doit être rédigé en utilisant environ 1800 signes, espaces compris, ce qui est très court, mais encore et surtout, pour la raison que, tout en étant éloigné de la Chine contemporaine, TA dit sur elle des choses que j’ai trouvées sympathiques et justifiées. Enfin, le style de TA est agréable à lire. Il ne traite pas de la Chine. Il cause sur elle. Cette publication est très plaisante.

Ayant ainsi planté le décor, j’affirme que je trouve sain de lire un avis que je ne partage pas du tout. En temps ordinaire, je serais resté silencieux si l’article d’HF avait concerné, que sais-je, l’Inde, le Burundi ou l’Argentine : mes connaissances sont très limitées. Mais comme la Chine socialiste est pour moi un thème encore tout chaud, comme le pain sorti du four, et qu’HF tire du livre de TA des conclusions que j’estime erronées pour la France (cf. l’article de H.Fuyet), j’ai la faiblesse d’intervenir sans agressivité dans ce débat. Je vais dire quelques mots sur 4 points.

1) Le régime chinois actuel serait celui d’un keynésianisme de gauche qui pourrait stimuler l’imagination des gouvernements tant de la France que de l’Union européenne.

Pour TA, la Chine n’est pas un pays socialiste. C’est un pays qui vient du socialisme maoïste et dont les dirigeants veulent aller vers un futur socialiste... à la chinoise (p.11). Mais la nature actuelle de son régime est celle d’un keynésianisme de gauche (p.11). C’est un capitalisme d’Etat adapté à la mondialisation. Je simplifie mais, je l’espère, sans déformer.

Ce que je souhaite discuter ci-après est le bien-fondé de ce que pourrait être l’application, aujourd’hui, d’une politique économique inspirée d’un keynésianisme de gauche, tant en France que dans l’Union européenne. Qu’est-ce donc qu’un système économique de type keynésien ?

TA le dit au début de son chapitre 1 : « Une politique keynésienne consiste à agir sur la demande effective » (p.15). Certes, TA a une vue plutôt courte de Keynes, dont l’œuvre ne se limite pas, et de loin, à « La Théorie Générale ». Mais bon, TA est un philosophe professionnel, ce n’est pas un économiste, et c’est ainsi que l’on définit généralement « le keynésisme standard ». Or la demande peut porter soit sur les biens d’investissement soit sur les biens de consommation finale. De cela on peut déduire qu’une politique économique keynésienne de gauche est une politique économique qui met l’accent sur la consommation finale plus que sur l’investissement des entreprises et repose sur tout un dispositif de redistribution du revenu global. Une politique keynésienne de droite aurait, au contraire, une tendance marquée à stimuler la demande d’investissements des entreprises et à mettre de côté la demande des ménages, surtout celle des ménages pauvres ou modestes. Elle redistribuerait du revenu et ouvrirait du crédit, mais au profit des entreprises.

En bref, une politique keynésienne de gauche serait celle d’un pays capitaliste situé à un moment particulier de son histoire, comme le fut la France en 1945. Mais ce serait toujours celle d’un pays capitaliste, où la grande bourgeoisie a le pouvoir. Celles et ceux qui ont vécu en France pendant la deuxième moitié du 20ème siècle ont fait l’expérience de ce que peut engendrer le keynésianisme de gauche.

Tout d’abord, cette politique économique, parce qu’elle prend place au sein du mode de production capitaliste, n’élimine pas les crises économiques du Capital, même si elle les atténue momentanément. Nous sommes aujourd’hui dominés par une vaste et durable crise de suraccumulation du capital, productif et financier. Cette crise a commencé au tout début des années 1970, qui marquent la fin du keynésianisme français de gauche.

Ensuite, elle a eu pour prolongement la mondialisation capitaliste, laquelle a engendré et nourri le processus observable sous nos yeux de destruction complète de l’Etat social. La crise économique a pour complément quasiment mécanique, toutes choses égales par ailleurs en ce qui concerne la capacité de résistance des masses populaires, une crise sociale considérable.

Enfin, elle s’épanouit dans la mise en crise brutale et répétée de la démocratie bourgeoise. A un moment donné, la crise économique et la crise sociale conjuguent leurs effets, et deviennent crise politique. La grande bourgeoisie elle-même ne respecte plus les règles qu’elle s’était donnée de suivre.

Je suis donc désolé de dire à HF, que je respecte infiniment, et à TA, que je ne respecte pas moins, que la proposition qui consisterait à mettre en œuvre en France et dans l’Union européenne une politique keynésienne de gauche, me paraît située hors de l’épure de notre époque. Cela se discute évidemment.

Mais sans se gargariser de mots réjouissants, je crois que notre époque n’est pas celle du keynésianisme de gauche. C’est soit celle de l’écrasement des peuples, soit celle des tempêtes et des révolutions. C’est cela que, à mon avis, un parti révolutionnaire doit expliquer aujourd’hui aux masses populaires. Je n’ai pas la stupidité de prétendre, de là où je me trouve, dire quoi que ce soit sur ce que le mouvement des gilets jaunes en France devrait dire ou faire. Concernant le PCF, je n’ai qu’un avis personnel. Je n’ai aucune leçon à donner à qui que ce soit.

A la suite de mon analyse, même sommaire, sur ce que fut le keynésianisme de gauche en France et sur les crises actuelles du capitalisme et de l’impérialisme, il me paraît clair, cependant, que le mouvement des gilets jaunes, et tous ceux qui l’accompagnent, ne déboucheront sur des solutions durables que s’ils ont la possibilité et la conviction d’attaquer ouvertement, non seulement les décisions institutionnelles mais le système capitaliste.

Ils peuvent gagner sans cela et ce serait une énorme victoire. Ils peuvent gagner car la bourgeoisie mondialisée, qui aujourd’hui domine l’économie et la politique en France, peut décider, à un moment donné, d’arrêter les frais. Ses représentants politiques feront tout ce qu’ils peuvent, cela va de soi, pour éviter cette issue. Toutefois, une fois signés d’éventuels accords de cessation momentanée du combat de classe, ils chercheront aussitôt à reprendre la mise. Le keynésianisme de gauche, c’est une baliverne.

2) La nature du rapport pouvant exister entre socialisme et marché doit être clarifiée. Le livre de TA ne la clarifie pas.

A mon avis, le mouvement ouvrier et le peuple français, qu’ils le veuillent ou non, sont aujourd’hui directement confrontés au problème de l’abolition du mode de production capitaliste. Il y a d’autres problèmes auxquels il sont confrontés, en France et dans le monde. Mais celui-là est très pressant à résoudre. Je ne prétends pas que cela va se faire dans les 5 minutes voire dans les 5 ans ou les 50 ans. Ce que je crois est que c’est le problème d’aujourd’hui et que le dit-problème continuera à se poser directement et de manière évidente tant qu’il n’aura pas été résolu. Par conséquent, tout en contribuant au développement des luttes, les marxistes de ce pays ont le devoir moral de réfléchir théoriquement aux divers aspects que cette exigence révolutionnaire met en avant.

La compréhension de ce que pourrait être, en France, le rapport entre socialisme et marché dans le cadre de l’abolition du mode de production capitaliste est l’un de ces aspects. Il doit dès lors être discuté et clarifié théoriquement. Deux questions sont, à mon avis, posées à son propos.

La première est celle de savoir si le socialisme et le marché doivent être associés dans la durée. Si la réponse à cette question est "oui", la deuxième question est celle de savoir quel type de marché est compatible avec le socialisme et doit être instauré.

TA ne procède pas de cette manière. Certes, affirme-t-il, existerait en Chine un « socialisme de marché » (p.47). Mais après tout (c’est moi qui commente), on peut très bien concevoir que cette liaison, observée en Chine, soit de circonstance, qu’elle soit la conséquence du sous-développement chinois. TA aurait dû, me semble-t-il, poser explicitement la question de savoir si, compte-tenu des différences de niveaux de développement économique entre la France et la Chine, le modèle chinois, comme il dit, pourrait, sous cet angle, s’appliquer à la France et pour quelles raisons.

Cela dit, je pense que pour TA, le socialisme d’un pays développé devra être marchand (ce qu’il écrit, par exemple p.93-103, le confirme). Je pense également que, pour lui, il n’existe qu’une seule sorte de marché, le marché capitaliste. Il ne s’exprime pas ainsi, mais cela découle logiquement de son texte. Le socialisme de marché chinois, est, pour lui, un socialisme avec le marché (expression qu’il utilise par exemple p.37 ou p.95). De cela, on peut déduire que le socialisme pourrait, toujours selon lui, se construire avec le marché, ou sans le marché. Mais dans les deux cas, sa conception du marché repose sur un concept unique, c’est celle du marché capitaliste.

Par conséquent, ce qui différencierait du « marché capitaliste » le marché appartenant à cette réalité globale qu’il appelle le « socialisme avec le marché », serait, dans le cas de la Chine, que le marché fut contrôlé. Autrement dit, si le marché du « socialisme avec le marché » n’est pas contrôlé, le « socialisme avec le marché » devient le capitalisme ou risque de le devenir.

La conséquence en est la suivante. S’il était question d’appliquer le modèle chinois à la France, il conviendrait alors, selon TA, de « déprivatiser le marché » et d’y introduire un certain nombre de pratiques (la planification par exemple) ou de législations significatives du socialisme (p. 95 et sq.). Je crois traduire ainsi de manière approchée mais exacte, le raisonnement de cet auteur. Ce raisonnement est intéressant. Je crois cependant qu’il doit être discuté, au moins sur 2 points.

Le premier est que TA invente un concept de marché pour la Chine. Les Chinois ne parlent pas de « socialisme de marché », pas plus qu’ils ne parlent de « socialisme avec un marché ». Ils parlent d’économie de marché socialiste (Shehui zhuyi shichang Jingji, 社会主义市场经济). Par conséquent, si TA veut parler du modèle chinois, il doit notamment partir de ce que disent ou font les Chinois quitte à montrer ensuite la distance existant entre les paroles et les actes. Or les Chinois d’aujourd’hui ne viennent pas de rien. Ils ont une histoire et dans cette histoire, les marchands ont à peine eu un strapontin. Il n’y a pas eu d’Etienne Marcel dans l’histoire de la Chine.

Cette observation m’a personnellement donné l’idée, quand j’ai écrit mon bouquin (« Les trajectoires chinoises de modernisation et de développement » aux éditions Delga, 2018), que le marché étant dual par nature, combinant d’une part des propriétaires privés de marchandises, et d’autre part une autorité, un Etat, qui assure la sécurité et la qualité des transactions. Il m’a semblé raisonnable de faire l’hypothèse qu’existait, dans le monde et dans l’histoire, deux sortes de marchés [1].

Il y aurait eu, d’une part, un type de marché avec tous les Etienne Marcel possibles et imaginables. Cela aurait donné le marché capitaliste, avec une composante étatique non nulle mais réduite. Il y aurait eu d’autre part, un type de marché avec tous les mandarins possibles et imaginables. Cela aurait donné le marché de type asiatique, avec un forte composante étatique. Je fais évidemment abstraction ici de l’histoire de ces évolutions. Comme me l’a suggéré Francis Velain, il faudrait se plonger dans les travaux des historiens ayant étudié les marchés et leur évolution depuis les temps anciens.

Le deuxième grand point à discuter dans l’approche du marché développée par TA est de ne rien dire de la dictature démocratique du peuple. L’économie de marché socialiste des Chinois vient, d’une part, selon moi, de leur histoire (celle de la formation asiatique aux caractéristiques chinoises) et d’autre part du socialisme et de son exigence de dictature démocratique du peuple. Je vais maintenant m’exprimer de façon carrée. Parler de déprivatiser le marché, relancer la planification, etc., c’est insuffisant. Je vais reprendre le thème de la dictature démocratique du peuple dans le quatrième point du présent papier. Mais une question vient naturellement à l’esprit, me semble-t-il, en lisant ce que dit TA là-dessus. Cette question est : Comment concevoir que les partisans du socialisme en France puissent déprivatiser le marché à partir de l’exemple chinois alors que cet exemple est celui de la croissance de la propriété non publique et de l’entreprise privée ? Je reviendrai sur ce sujet dans le 4ème point. Pour l’instant, je vais évoquer, dans un troisième point, ce qui constitue aujourd’hui le cœur du débat actuel, en France, parmi les communistes.

3) Le cœur du débat actuel entre les communistes français : réforme ou révolution ?

Le thème de ce débat n’est pas nouveau. On pense évidemment aux écrits de Rosa Luxemburg. Il se produit, à la fin du 19ème siècle, dans le contexte d’une crise économique qui n’en finit pas, un affrontement sans concession entre les marxistes (avec leurs variantes) et les autres, les possibilistes, les allémanistes, les millerandistes, les bersteiniens, etc. Les termes du débat fondamental de l’époque étaient celui de savoir s’il était nécessaire, souhaitable, de faire une révolution pour changer la société en profondeur.

Par exemple, pour les "possibilistes" et leur chef, le médecin Paul Brousse, dont le nom a été donné à un grand hôpital de Villejuif, n’était-il pas suffisant d’appuyer le développement, alors tout à fait visible, des services publics ? Et pourquoi ne pas conquérir les municipalités, ce précieux héritage de l’histoire française, et donc peser sur les élections municipales pour en faire un levier de la transformation sociale, plutôt que de faire la révolution ?

A cette époque, le réformisme avait, en France, une audience de masse, une audience dont la social-démocratie de la IIème Internationale fut le reflet et l’héritière. Mais simultanément, le mouvement révolutionnaire se développait, ainsi que les forces productives et la socialisation de la production, car la classe ouvrière se développait elle aussi. A Chicago, par exemple, sont construits à cette époque les célèbres abattoirs, gigantesques usines à tuer et à préparer la viande des animaux pour la consommation finale. Comme l’a dit je ne sais plus qui, des cochons entrant dans ces abattoirs, on utilisait tout, sauf les cris. Dans cet environnement, le terme de masses ouvrières avait un sens concret, observable. La social-démocratie réformiste avait une audience de masse mais la social-démocratie révolutionnaire pouvait estimer, à bon droit, qu’elle avait aussi de l’avenir.

Notre époque est également une époque de crise très profonde, du système capitaliste, mais elle revêt d’autres formes qu’à la fin du 19ème siècle. Et puis, ce n’est pas seulement le capitalisme en tant que système économique qui est touché, c’est l’impérialisme, système politique mondial de domination et d’exploitation des peuples. Toutefois, dans le contexte un peu différent de cette « grande crise », nous sommes aujourd’hui, en France, en train de retrouver l’opposition et la confrontation entre réformisme et révolution. Cela dit, cette opposition repose sur des données sociologiques et techniques qui sont, elles-aussi, différentes de celles du 19ème siècle.

J’ai, sur ce site, rendu-compte l’année passée d’un ouvrage écrit par Pierre Blotin et Michel Maso (« Pour un Printemps de la Politique »). Pour ces auteurs, la société actuelle est en crise et sera changée en profondeur lorsque le mouvement social sera en mesure de prendre appui sur la fraction moderniste du capitalisme et d’en faire s’épanouir les potentialités modernes. Ce sont des réformistes en cela qu’ils estiment pouvoir tout à la fois changer le capitalisme et le conserver en partie (le segment moderniste).

Pour un autre auteur, Lucien Sève, le vrai problème aujourd’hui, n’est pas d’abolir le capitalisme, c’est de le dépasser. Or ce qu’il nomme le dépassement, s’il vise d’une part à se rendre vers autre chose que ce système, vise d’autre part à le conserver. Blottin/Maso ont donc cherché à illustrer de manière concrète ce que Sève avait développé de manière abstraite et philosophique. Ils sont tous les trois critiques du capitalisme mais ils estiment qu’il faut en conserver, et sans doute développer, le segment moderniste, tout en donnant plus de pouvoir aux salariés.

A mon avis, ces auteurs expriment l’existence d’un processus idéologique réformiste en cours de formation dans notre pays depuis une vingtaine d’années. Je vais dire encore quelques mots à ce propos et ensuite, en conclusion de ce 3ème point, je ferai le raccord de mon développement avec le livre de TA.

Patrick Theuret a bien analysé la pensée de Sève dans son livre sur « l’Esprit de la révolution » (Le Temps des Cerises, 2016), un livre dont un compte rendu de TA est d’ailleurs paru sur ce site. Theuret a mis en lumière le rôle du philosophe dans le processus contemporain de cristallisation du nouveau réformisme français (Sève, le Refondateur, a donné du corps aux Rénovateurs) et dans le processus de sa transformation interne (il a cherché une Refondation en se situant au niveau des concepts) par rapport à ce qu’il était il y a un siècle.

A la fin du 19ème siècle, le réformisme était hostile au marxisme. En ce début de 21ème siècle, le réformisme se marxise. Simultanément, la classe ouvrière ne disparaît pas, mais elle est disloquée, affaiblie par la mondialisation capitaliste. De nouvelles catégories sociales urbaines se font jour. Ces catégories sont prêtes à recevoir cette idéologie réformiste renouvelée. Le réformisme classique s’est en effet strictement confondu avec le capitalisme. Il a perdu sa raison d’être et sa base populaire ancienne.

D’un côté, le réformisme contemporain peut donc espérer, avec son renouvellement interne, bénéficier du soutien massif de ces nouvelles couches salariées urbaines, tout en ramassant la mise abandonnée par le réformisme ancien. D’un autre côté, les partisans de la révolution peuvent croire que leur base ouvrière traditionnelle est en contraction, en repli, et qu’elle s’est éloignée du communisme. Ils se doivent d’en reconquérir les esprits comme ils se doivent de conquérir l’audience des nouvelles couches salariées, à la fois critiques du capitalisme et anxieuses de conserver leur place dominante dans la société. Les anticipations de ces 2 groupes idéologiques, réformistes et révolutionnaires, ne vont donc pas dans la même direction, comme cela s’était produit au 19ème siècle. Elles ne reposent pas sur les mêmes espérances. La question centrale au cours de ces deux époques est toutefois toujours la même : est-il possible de changer un mode de production tout en le conservant ?

Ma conviction est que ce n’est pas possible. Le keynésianisme de gauche, précisément, a prétendu réaliser la conciliation des inconciliables. Ses partisans ont cru résoudre le problème de la suraccumulation du Capital sans mettre en cause le rapport Social/Capital. En réalité, ils n’ont résolu le problème de la suraccumulation du capital marchandises qu’en accroissant le problème de la suraccumulation du capital productif. Certes, ce fut sans doute le climax de la social-démocratie réformiste de la IIème Internationale. Mais comme le disaient les anciens, post coïtum, animal triste. Par ailleurs, il y a eu très vraisemblablement une dérive réformiste au sein du parti communiste français pendant ces années de relative prospérité de l’après-guerre. Il reviendra aux historiens d’éclairer et d’appréhender concrètement le processus de cette dérive, dont la compréhension ne devient possible qu’à la nuit tombée. Au total, ces deux forces sociales que furent, en France, la social-démocratie réformiste (à l’ancienne) et le parti communiste ont fait alliance. Les premiers ont cru qu’ils avaient atteint le stade suprême de la jouissance politique et de leur reproduction à l’infini. Les seconds ont cru que, sur la base de cette alliance, ils pourraient révolutionner la société française en douceur. En réalité, les communistes ont été plumés par la volaille socialiste. Les communistes n’ont rien révolutionné du tout. Quant aux socialistes, ils ont été soumis à la douche froide et Strauss-Kahn a été renvoyé à ses bordels.

Les objectifs de long terme des uns et des autres n’ont pas été atteints. L’alliance a échoué. Aujourd’hui, les conquêtes sociales de l’après-guerre sont en voie d’anéantissement. La position de la France dans un monde lui-même profondément modifié, a changé et s’est affaiblie. La sociologie de ce pays est devenue très différente de ce qu’elle était il y a un siècle. L’échec des stratégies réformistes évoquées ci-dessus est désormais évident, et le capitalisme est toujours en place. La grande bourgeoisie mondialisée est aux commandes et poursuit un travail acharné de défense de son système. La crise de la société s’épanouit sous nos yeux.

Tout cela oblige à jeter un regard froid sur les enlisements antérieurs. Dans ce contexte de crise généralisée, comme indiqué ci-dessus, les deux options se font jour parmi les communistes : réforme ou révolution. Et, comme je l’ai dit également, le nouveau réformisme se prétend critique du réformisme ancien. De là, il tire sa crédibilité auprès des catégories sociales nouvelles de la société française. C’est un réformisme critique et qui plus est, un réformisme d’ambition marxiste. En même temps, il veut ne pas brusquer les évolutions, ne rien imposer. Il faut que la révolution se fasse sans que l’on s’en aperçoive et presque sans y penser. Je dirai également, mais sans du tout développer ou argumenter ce point, que le nouveau réformisme s’est européanisé. Le nouveau réformisme aurait donc trois branches. Il serait critique du réformisme ancien. Il serait en cours de marxisation. Il serait « européen ». Produira-t-il autre chose que le réformisme ancien ? Personnellement, je ne le crois pas. Je suis même certain du contraire. Car on a beau faire et beau dire, la dialectique n’est pas une variante de l’acrobatie. Cela dit, c’est mon avis et c’est uniquement un avis.

Je vais donc expliquer pourquoi il m’a semblé utile de développer ce que j’ai dit concernant le nouveau réformisme tout en discutant du livre de TA.

L’intérêt pratique de cette discussion est de montrer que tout débat fondamental engagé par les communistes français sur l’avenir de leur pays prend place aujourd’hui dans un débat interne plus général, dont le contenu est celui de l’affrontement entre deux lignes idéologiques opposées, celle du réformisme renouvelé et celle de la théorie révolutionnaire.

A partir de là, découlent diverses exigences concernant le travail intellectuel de référence marxiste. Je m’exprime évidemment à l’intérieur de ma paroisse, si je puis dire, et je prends tout d’abord en compte la contradiction fondamentale prolétariat/bourgeoisie. Compte-tenu des changements intervenus dans les forces productives et la sociologie propre à notre époque, il me semble que le travail intellectuel, le travail théorique, deviennent des composantes dont l’importance est grandissante pour le bon déroulement de la lutte des classes en faveur des exploités. La grande bourgeoisie mène aussi quotidiennement la lutte sur ce terrain. Elle voudrait le dominer complètement. Elle possède et contrôle les grands moyens d’information.

Cela dit, la lutte contre la grande bourgeoisie est aujourd’hui obérée par la présence, au sein des forces sociales de contestation et de combat, de la dualité que je viens d’indiquer : réformisme et révolution. La contradiction principale prolétariat/bourgeoisie est pervertie par la contradiction dominante, réformisme/révolution. Entre ces deux dernières composantes de la contradiction dominante, il n’y aura pas de dialogue fraternel. La contradiction dominante est antagonique en raison de la nature même de la contradiction principale. C’est une lutte à mort qui se prépare, une lutte subtile, mais une lutte à mort en ce qui concerne les idées. Les uns et les autres n’ont pas du tout la même conception du socialisme, du communisme, du combat syndical, de l’action politique, de ses modalités, de sa finalité. De cette analyse, certainement sommaire, je déduis néanmoins 2 conséquences.

La première conséquence est que la part des idées dans le combat politique et syndical prendra de plus en d’importance, non seulement au niveau de l’affrontement avec la bourgeoisie, mais au niveau de l’affrontement interne, entre réformistes et révolutionnaires.

Cela tient d’une part à ce que l’adhésion des nouvelles classes salariées urbaines à l’idéal communiste, classes de plus en plus intellectuallisées, sera l’un des enjeux de la bataille. Cela tient d’autre part à ce que la reconquête de la classe ouvrière concerne des populations dont le travail s’est lui aussi fortement intellectualisé depuis un siècle. Je crois que la branche réformiste a tiré un trait sur cette classe sociale mais que la branche révolutionnaire se doit, au contraire, de lui redonner confiance en elle-même et de la réintroduire dans le combat révolutionnaire. Cela ne s’accomplira pas sans un haut niveau de réflexion et de maturité théorique.

La deuxième conséquence découle de la pénétration du réformisme nouveau par le marxisme. Ce phénomène implique que l’approfondissement des concepts de cette théorie soit aujourd’hui une nécessité absolue pour tous ceux qui s’opposent au réformisme. La bataille des idées devra non seulement prendre une plus grande place dans le combat de classe. Elle devra être menée à un niveau qualitativement supérieur.

Je reviens maintenant au livre de TA et au compte rendu qu’en a fait HF. Il me semble que l’on doit avoir en tête les phénomènes que je viens juste d’évoquer même lorsque l’on parle de la Chine, et que l’on s’interroge sur la stimulation qu’elle peut offrir à notre propre combat. Il convient, sur tous ces sujets, d’être le plus pointu possible, si possible collectivement, et de se situer le plus précisément possible relativement à la contradiction dominante. Je ne mets pas en cause les convictions communistes de HF et de TA. Je cherche seulement à intégrer dans l’analyse les éventuelles exigences du contexte socio-politique.

4) La dictature démocratique du peuple

Parce qu’il ne conçoit le marché que sous la forme unique de marché capitaliste, TA est, selon moi, très réservé pour qualifier le régime économico-politique chinois de socialiste puisque ce dernier a largement recours au marché, et donc, selon TA, au marché capitaliste.

Ainsi écrit-il, dans son annexe 1, qui a la dimension d’un chapitre et qui porte sur « Le système politique chinois... et le nôtre » (p.105-140), que « le socialisme ne disposant pas de ses propres bases, il fallait faire un grand détour par l’introduction du capitalisme, sans pour autant abandonner le socle de départ » (p. 107). Et, ajoute-t-il, « d’où la théorie d’une première phase du socialisme encore très marquée par le mode de production capitaliste... » (p.107). Un peu plus loin, il parle de « la nouvelle bourgeoisie » (p.110).

« Le capitalisme, un mode de production capitaliste, une nouvelle bourgeoisie... », de cette accumulation de notations, je tire à nouveau la conclusion que ce pays n’est pas, pour TA, un pays socialiste. Comme je l’ai déjà écrit, c’est pour lui un capitalisme d’État qui ne serait socialiste que grâce à la bonne volonté de ses dirigeants et à la morale (annexe III).

La Chine serait une société capitaliste en réalité, mais ce serait une société socialiste en idée. Pour l’instant, l’idée l’emporterait sur la réalité. Telle est, me semble-t-il, la conception que TA a globalement de la Chine nouvelle. L’idéel y contrebalancerait le matériel dans la mesure où il prendrait appui sur un secteur public important. Le lecteur sera tenté d’ajouter : « Pour combien de temps ? », puisque la part relative de l’emploi dans ce secteur décroît constamment en importance.

Il est vrai que la Chine correspond à un système très complexe d’équations. Puisque, selon moi, la solution qu’en donne TA n’est pas la bonne, quelle autre solution proposer ? Je fais deux remarques pour répondre à cette question.

La première a trait au fait que le concept utilisé par les Chinois pour caractériser leur système est celui « d’économie de marché socialiste », ce qui est tout à fait différent de l’expression « socialisme de marché » et, a fortiori, de celle de « socialisme avec marché ». Un marché socialiste n’est pas un marché capitaliste. J’ai déjà souligné ce point.

La deuxième consiste à noter que, ce qui différencie un marché socialiste d’un marché capitaliste est, selon moi, un ensemble de facteurs, unis entre eux par la dictature démocratique du peuple. Selon mon interprétation, le marché socialiste chinois est le marché de la Chine, orienté et structuré par la dictature démocratique du peuple chinois.

Quel est donc le sens de la dictature démocratique du peuple ? La réponse est simple. Ce sens est d’une part celui de la mise au pas définitive du régime socio-économique précédent, c’est-à-dire le capitalisme, qui agit contrairement aux intérêts du peuple. C’est d’autre part celui de la mise en œuvre résolue de tout ce qui peut, dans l’instant, compte-tenu des moyens disponibles, satisfaire les besoins du peuple pour aujourd’hui et pour demain. En vérité, dans le cas de la Chine, les choses ont été un peu plus compliquées dans la mesure où le régime socio-économique ayant précédé le socialisme n’a pas été seulement le capitalisme mais la formation sociale asiatique. Cela dit, je remarque que dans cette annexe consacrée au « système politique de la Chine... et le nôtre », TA dit peu de choses sur la dictature démocratique du peuple.

Conclusion

Je vais conclure ce commentaire du compte rendu effectué par HF d’abord en renvoyant au texte que j’ai publié récemment sur le site « Faire Vivre et Renforcer le PCF », concernant « Marché et socialisme, en général et à la mode chinoise ». Ce texte, qui a également été diffusé par les sites de « L’Humanité rouge » et de « Ça n’empêche pas Nicolas », apporte quelques éléments supplémentaires de réflexion par rapport à la présente publication. Je remercie donc ces divers sites pour la bienveillante attention qu’ils ont accordée à ce papier. D’autres personnes pourront ainsi reprendre cette réflexion et l’améliorer à leur manière, car il y a encore beaucoup à dire sur la dictature démocratique du peuple, dont le principe est inscrit dans la Constitution chinoise.

Au terme de ce texte, je crois possible de donner en toute clarté deux versions de l’interprétation du régime chinois actuel.

Pour l’une, le marché qui a été introduit en Chine dans le cadre du socialisme est un marché de type capitaliste. Les dirigeants, par leur volonté, exercent un certain contrôle sur le marché et sur ses agents. On pourrait concevoir que le mouvement social fût à l’origine d’un tel contrôle. Quoiqu’il en soit, grâce à ce contrôle et quelle que soit son origine, est mis en œuvre un keynésianisme de gauche prenant appui sur un secteur public ayant une certaine dimension. Celle-ci est, en Chine, en voie de réduction. La réduction ne doit cependant pas être trop forte et le contrôle doit continuer à s’exercer, notamment dans le secteur financier, pour que l’option socialiste soit préservée.

Pour l’autre version (c’est celle à laquelle je suis parvenu au terme de mon analyse de l’économie chinoise), le marché qui a été introduit en Chine dans le cadre du socialisme est un marché de type socialiste. Les facteurs contribuant à donner au marché sa configuration socialiste sont l’existence d’un État fort, un secteur public dominant, une idéologie nationale couplée à une conviction sociale puissante. Ces 3 facteurs sont adossés à la dictature démocratique du peuple. Il n’est pas question de laisser les capitalistes revenir au pouvoir.

Ce qui veut dire, d’une part, que le capitalisme n’existe plus en Chine en tant que mode de production, que les capitalistes n’existent plus en Chine en tant que classe bourgeoise, que les comportements de corruption qui s’épanouissent à l’ombre du capitalisme sont vigoureusement pourchassés. C’est l’aspect dictatorial du dispositif. Ce qui veut dire, d’autre part, que cette procédure est mise en œuvre pour le peuple et pour la satisfaction de ses besoins. C’est son aspect de démocratie populaire.

J’en viens maintenant à ce qui, de l’exemple chinois, et selon moi, peut servir positivement à la réflexion des communistes français. Je pense que c’est la dictature démocratique du peuple. Il n’est pas possible de rompre avec le capitalisme tout en le maintenant en place. Ce système doit être mis en demeure de quitter les lieux dès le début du processus socialiste, sans billet de retour. Cette exigence est incontournable et doit être totalement prise en compte tant par les nouvelles couches salariées urbaines que par la classe ouvrière, sous peine, pour elles, de patauger indéfiniment dans leur gadoue.

Cela ne signifie pas l’extinction de toutes les entreprises capitalistes et pas davantage une menace contre les libertés individuelles et collectives, au contraire. Dans le cadre de la dictature démocratique du peuple, le capitalisme perd sa qualité de mode de production et ne fonctionne plus que comme mode de gestion, les capitalistes perdent leur qualité de membres de la classe bourgeoise et ne fonctionnent plus que comme dirigeants d’entreprises. Ils existent comme gestionnaires jusqu’à ce que les travailleurs aient acquis la maturité de gérer toutes les affaires. Cela prendra certainement du temps, un certain temps, même dans les pays développés, mais cela viendra.

[1Ce n’est pas d’aujourd’hui que je me suis posé la question de savoir si les expressions « économie socialiste de marché » et « économie de marché socialiste » étaient équivalentes. Je me la suis à nouveau posée quand j’ai écrit mon livre sur la Chine. J’ai souhaité ne retenir qu’une seule de ces expressions, par souci de cohérence et parce que l’expression « économie de marché socialiste » m’apparaissait comme étant la meilleure. Mais que disent les Chinois ? Ce que je crois observer, dans la littérature chinoise courante, est l’expression « shehui zhuyi shichang jingji », ce qui se traduit, à mon avis sans équivoque, par « économie de marché socialiste ». TA aurait dû s’expliquer sur les raisons pour lesquelles il préférait parler du « socialisme avec marché » pour décrire l’économie de la Chine contemporaine plutôt que d’« économie de marché socialiste ».

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    Sur une musique de Hans Eisler, le requiem Lenin, écrit sur commande du PCUS pour le 20ème anniversaire de la mort de Illytch, mais jamais joué en URSS... avec un texte de Bertold Brecht, et des images d’hier et aujourd’hui de ces luttes de classes qui font l’histoire encore et toujours...

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    Texte nr 3, Unir les communistes, le défi renouvelé du PCF et son résumé.

    Signé par 626 communistes de 66 départements, dont 15 départements avec plus de 10 signataires, présenté au 37eme congrès du PCF comme base de discussion. Il a obtenu 3.755 voix à la consultation interne pour le choix de la base commune (sur 24.376 exprimés).