Une analyse détaillée de la crise Chypriote par Jacques Sapir La crise de l’euro est devant nous

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La crise chypriote, l’Allemagne et la Russie

Le 22 mars 2013

La crise chypriote est en train de tourner véritablement au psychodrame tant pour la zone Euro que pour la Russie et ses relations avec cette zone Euro. On peut se demander comment on en est arrivé là, et comment un pays, dont le PIB ne représente que 0,3% du PIB de la zone Euro, a-t-il pu provoquer une telle émotion et une telle confusion. En fait, cette dernière est largement le produit de l’action de l’Eurogroupe, l’instance intergouvernementale des 17 pays de la zone Euro, dont les décisions inadaptées ont transformé ce qui n’était qu’un simple problème de recapitalisation bancaire en une crise d’une particulière gravité.

Aux origines de la crise chypriote

Cette crise trouve son origine dans la restructuration imposée aux créanciers privés de la Grèce au printemps 2012. Cette restructuration se traduit par une brutale dévalorisation des titres de la dette publique qui sont détenus par les banques, et en particulier par les banques de Chypre. La crise chypriote apparaît bien comme un effet collatéral de la crise grecque. Elle n’est nullement liée à un montant des dettes qui aurait explosé. De fait, la dette publique à Chypre est, avant restructuration des banques, de 73% du PIB, soit significativement moins qu’en Allemagne et en France.

On entend souvent dire que Chypre n’est qu’un système bancaire planté au beau milieu de la Mer Égée. Certes, les banques ont des actifs qui sont égaux à 7,5 fois le PIB de Chypre. C’est certes beaucoup, la moyenne dans l’Union Européenne étant de 3,5 fois, mais c’est un chiffre équivalent à celui que l’on trouve à Malte et en Irlande, et largement inférieur à celui du Luxembourg, ou le ratio des actifs bancaires rapportés au PIB est de 22 pour 1. Chypre a certes un secteur bancaire surdimensionné, mais reste cependant plus près de la normale que des paradis fiscaux comme le Luxembourg, les Bahamas ou les îles Cayman.

Cette crise était donc prévisible et était annoncée. Dès le mois de juin 2012, les autorités de l’île ont prévenu les autres pays de la zone Euro des conséquences qu’avait pour les banques la restructuration de la dette grecque. Le gouvernement chypriote avait en conséquence demandé une aide de 17,5 milliards d’euros. Mais, l’Eurogroupe, à son habitude, a mis beaucoup de temps à réagir. Une partie de la crise est liée à cette procrastination coupable, mais hélas habituelle, des institutions européennes.

Les avertissements n’ont pas manqué. Les derniers en date furent les déclarations d’Alexeï Koudrine, l’ancien Ministre des Finances de la Fédération de Russie au début du mois de février 2013. Pour notre part, nous avions signalé à de multiples occasions au printemps 2012 que la restructuration de la dette grecque aurait nécessairement des conséquences importantes pour le système bancaire chypriote.

Ces avertissements ne furent pas écoutés, et c’est dans l’urgence que l’Eurogroupe et ce que l’on appelle la "Troïka", soit la Banque Centrale Européenne, l’Union Européenne et le FMI, se sont attelés à la résolution du problème chypriote. L’accord qui en a résulté dans les premières heures du samedi 16 mars 2013 s’est révélé désastreux : il prévoyait que l’Union Européenne fournirait 10 milliards d’euros, le FMI 1 milliards et le reste serait à la charge de Chypre (6,5 milliards) dont une bonne partie devrait être fournie par la fameuse "taxe sur les dépôts", le reste devant provenir du produit de privatisations d’entreprises publiques. Il s’agissait d’une mesure dont les précédents étaient fort peu nombreux. Les dépôts avaient certes étaient taxés en Italie, mais à hauteur de 0,66%, au début des années 1990. Une taxe avait été brièvement introduite sur les intérêts des dépôts en Norvège dans les années 1930. Les taux de taxation prévus pour Chypre étaient cependant sans comparaison avec 6,6% pour les dépôts de moins de 100.000 euros et 9,9% pour les dépôts de plus de 100.000 euro. Ils ont alors provoqué la légitime colère de la population qui, dès qu’elle a appris la nouvelle, s’est littéralement soulevée.

De la crise chypriote à la crise de la zone Euro

L’émotion populaire fut donc considérable dès le samedi 16 mars. Elle a conduit le Parlement de Chypre à rejeter le mardi 19 mars le plan européen et par là même à rejeter la loi introduisant la taxation des dépôts. Il est significatif que sur les 55 députés que compte le Parlement, aucun n’a voté en faveur de cette loi, pas même les 19 députés du parti du Président, qui ont choisi de s’abstenir. Le gouvernement a donc déclaré que l’idée d’une taxe sur les dépôts était abandonnée. Mais, au lieu de reconnaître l’erreur commise, et d’abandonner l’idée d’une taxation des dépôts, l’Eurogroupe et la BCE se sont entêtés, transformant ainsi ce qui n’était qu’une crise localisée en une crise générale de la zone Euro. Il convient de lire attentivement la déclaration de M. Jörg Asmussen, un des membres du directoire de la BCE, le mercredi 20 mars, au journal Die Welt : « Nous ne menaçons pas [de couper les liquidités à Chypre] mais en fait nous insistons sur ce que nous ne pouvons fournir des liquidités exceptionnelles qu’à des banques solvables et que la solvabilité des banques chypriotes ne peut être assumée s’il n’y a pas d’accord sur le programme… ». Voilà donc un bel exemple d’hypocrisie européiste. En fait, la situation des banques chypriotes est connue, comme nous l’avons dit, depuis des mois. Il n’y a pas eu de changement radical sur ce point. La menace de la BCE est donc pleinement et purement politique.

Dans les faits, la BCE a décidé d’instaurer un blocus monétaire de Chypre, qui entrera en vigueur dès le lundi 25 mars. C’est une mesure d’une extrême gravité. Elle aboutit à l’interruption de toutes les transactions bancaires entre Chypre et les autres pays de la zone Euro ce qui paralyse leurs activités, mais aussi celles de toutes les entreprises qui utilisent ces banques. En fait, cette mesure pourrait être assimilée à un "acte de guerre" dans le droit international, et qui plus est un acte décidé non par un pays mais par une instance supranationale et irresponsable. Cette mesure a été décidée contre un pays souverain, dont les institutions démocratiques avaient eu le tort de décider autre chose que ce qui convenait à M. Mario Draghi, le Président de la BCE.

Il faut ici bien mesurer ce qu’a d’inouï la décision de la BCE. Elle signifie que, dans la zone Euro, pour paraphraser ce qu’écrivait le grand écrivain britannique Georges Orwell dans La Ferme des Animaux : « tous les pays sont souverains, mais certains sont plus souverains que d’autres ».

Le gouvernement de Chypre a indiqué qu’il allait présenter un "plan B", mais ce dernier reste, à l’heure actuelle (vendredi fin d’après-midi), largement dans les limbes. Il est question de constituer un fonds d’investissement, adossé aux réserves de gaz découvertes au large de Chypre, pour garantir un prêt supplémentaire. Le ministre des finances du Luxembourg, M. Luc Frieden, a déclaré ce vendredi matin à la radio allemande RBB que la question de Chypre ne concernait pas seulement Chypre mais la stabilité de la zone Euro. C’est une évidence. Si le risque de contamination, autrement dit de transmission de la crise par des effets réels sur les autres banques semble très faible, le risque de contagion, c’est-à-dire de transmission par des effets psychologiques et comportementaux, est largement plus élevé. Mais, ce risque est apparu avant tout parce que le lien de confiance qui pouvait exister entre les déposants et les banques a été rompu par l’accord imposé par l’Eurogroupe, et refusé par le Parlement chypriote. En fait, tant que l’Eurogroupe et la BCE n’auront pas reconnu l’erreur commise le samedi 16 mars, ce risque perdurera.

Le refus du Parlement chypriote de se plier à la volonté des technocrates de Bruxelles, mais aussi le refus du gouvernement de négocier, semble avoir provoqué une véritable furie en Allemagne. Le vendredi 22 mars s’est tenu à Berlin une réunion du groupe parlementaire Chrétien-Démocrate (CDU-CSU) en présence de la Chancelière, Mme Merkel. Le vice-président du groupe CDU au Bundestag, Michael Fuchs, a déclaré à la suite de cette réunion « nous ne sommes pas prêt à accepter des solutions pleines de vent » [1]. La Chancelière, après avoir traité Chypre de « petit pays sans importance », a reproché au gouvernement chypriote de jouer au Poker avec la zone Euro.

On est donc bien dans une situation de blocage, le Parlement chypriote pouvant difficilement se déjuger, et l’Allemagne faisant de la contribution chypriote au plan de sauvetage des banques une affaire de principe. Il y va, en fait, de sa crédibilité. Si l’Allemagne, qui a été le pays qui a le plus poussé pour la solution de la taxe sur les dépôts, reconnaissait son erreur au sujet de ce que Mme Merkel appelle avec sa délicatesse coutumière un « petit pays sans importance », c’est toute la crédibilité de la position allemande sur la gestion de la crise de l’euro qui serait mise en cause. Mme Merkel s’est enfermée dans une position dont elle ne peut désormais que très difficilement sortir sans compromettre sa réputation politique.

Le moment russe

À ce stade de la crise intervient un nouveau facteur, qui contribue à rendre encore plus complexe le problème : la Russie. Les réactions de la Russie ont en effet changé de nature entre l’annonce du plan samedi 16 et l’annonce du blocus le mercredi 20 mars.

Pour comprendre cela, il faut revenir sur la nature des avoirs russes à Chypre. Sur les 90 milliards d’euros de dépôts, 20 milliards correspondent à des comptes de personnes physiques ou morales (des entreprises) de la Russie et de la CEI. Il y a en fait 33 milliards d’euros qui correspondent à des avoirs étrangers, mais 13 milliards correspondent en fait à des dépôts de Grecs, de Britanniques et de personnes (et entreprises) du Moyen-Orient. C’est d’ailleurs un fait qui a tendance à être oublié. Chypre a toujours entretenu de bonnes relations avec les pays du Moyen-Orient.

Les 20 milliards de dépôts russes sont certes importants, mais on peut difficilement dire qu’ils "dominent" le système bancaire chypriote comme il est parfois affirmé. En fait, l’île de Chypre joue un rôle particulièrement important dans les transactions financières en provenance ou à destination de la Russie. Les sommes sont là beaucoup plus élevées. Elles sont estimées à 250 milliards d’euros et Chypre est l’un des tout premiers investisseurs en Russie. Il s’agit, bien entendu, d’avoirs de sociétés qui ne sont pas chypriotes, mais suisses, luxembourgeoises, britanniques, et qui sont fort souvent la propriété d’oligarques russes. Cet argent transite dans les banques chypriotes, mais n’y reste pas. De nombreuses sociétés russes ont aussi des comptes à Chypre pour effectuer des règlements ou pour percevoir de l’argent de l’ensemble de la zone Euro. C’est le cas des principales sociétés pétrolières et gazières, mais aussi d’Aeroflot. C’est donc à ce titre que Chypre est effectivement une place financière d’une grande importance pour la Russie.

Les autorités russes, par la voix du Président Vladimir Poutine et du Premier Ministre ont dénoncé le plan du 16 mars et la mesure de taxation des dépôts en indiquant que cette mesure rompait le pacte de confiance entre le déposant et sa banque. Vladimir Poutine a décrit ce plan comme « injuste, non professionnel et dangereux ». C’est indubitablement exact et ceci fut pleinement démontré par les événements. On peut même dire que cette taxe était contradictoire avec la garantie de 100.000 euros sur les dépôts qui est valable dans toute la zone Euro. Mais, à ce moment, il n’est nullement question que la Russie intervienne et sauve les banques chypriotes. La visite du Ministre des Finances de Chypre à Moscou ne se solde par aucun accord. La protestation du gouvernement russe est purement de principe. La nature illicite d’une partie des dépôts fait que les autorités russes n’ont aucune envie d’intervenir. Par contre, avec l’annonce du blocus, le ton change radicalement. Le Premier Ministre, M. Dmitri Medvedev, menace alors de transformer brutalement la partie des réserves de change libellée en Euro et détenue par la Banque Centrale de Russie en dollars. La déclaration doit être elle aussi lue attentivement : « Un grand nombre de nos structures publiques opèrent via Chypre, et maintenant elles voient leurs comptes bloqués pour des raisons incompréhensibles (…). Si c’est possible à Chypre, qu’est-ce qui empêche le même scénario de se reproduire en Espagne, en Italie et dans d’autres pays ayant des problèmes financiers. Demain c’est là-bas qu’on va confisquer les épargnes » [2]. La menace est très sérieuse pour la zone Euro. La Russie détient probablement entre 350 et 400 milliards d’euros. Qu’elle en vende la moitié pour acheter du dollar ou d’autres monnaies et c’est tout l’équilibre fragile de la zone Euro qui est brutalement compromis. L’euro certes baisserait initialement, mais très rapidement les taux d’intérêts se mettraient brutalement à monter, mettant certains pays, au premier chef l’Italie avec sa gigantesque dette de plus de 125% du PIB, dans une situation très difficile.

Le jeu de l’Allemagne

Nous en sommes donc là. Le gouvernement chypriote doit donc présenter un "plan B", basé sur un fonds d’amortissement assis sur les ressources gazières futures et excluant toute idée de taxe. Ce plan sera, en l’état, très probablement rejeté par la BCE et l’Eurogroupe si on en juge par les déclarations allemandes. Soit le gouvernement chypriote cède aux pressions de la BCE, et le Parlement revote d’ici à mardi matin un texte très proche de celui qu’il avait rejeté mardi dernier, soit nous allons vers une intensification dramatique de la crise. Cette dernière pourrait bien aboutir à un effondrement partiel du système bancaire Chypriote, une fuite massive des capitaux estimée à 30 milliards d’euros, et à la sortie de ce pays de la zone Euro.

Ceci incite à revenir sur la logique de la position allemande. Il est clair que les dirigeants allemands, mais aussi les représentants allemands à la BCE, ont tendance à minimiser les capacités de contagion issue de la crise chypriote. Mais ce n’est pas la seule raison. Les banques allemandes sont malades, et cela a été pour beaucoup dans les réticences de Mme Merkel à propos du projet d’Union Bancaire, dont on sait qu’il ne rentrera en vigueur qu’en 2014. Or, à chaque fois que l’on connaît une crise au sein de la zone Euro, on assiste à un report important des capitaux vers l’Allemagne, améliorant ainsi la situation des banques. On peut donc considérer que la combinaison d’une position idéologique, chose importante en période pré-électorale, un mépris latent pour Chypre et les chypriotes et des intérêts bien compris, pousse la chancelière à adopter une position intransigeante sur la crise chypriote. Si tel est le cas, nous avons toutes les conditions pour que cette crise se dénoue de la manière la plus dramatique possible.

Si on devait en arriver là, il est possible qu’un accord soit finalement trouvé avec la Russie et que cette dernière, moyennant alors un accès privilégié au gaz off-shore au large de Chypre accepte finalement de se substituer à l’Europe. Pour l’instant, la position russe consiste à dire que la question chypriote relève de la responsabilité des autorités de la zone Euro. Mais, dans le même temps, il est clair que la porte reste ouverte si la crise devait déboucher sur une sortie de Chypre de la zone Euro. Des prêts importants pourraient être consentis afin que le gouvernement de Chypre recapitalise (et nationalise) les banques les plus en difficultés contre des droits exclusifs sur les réserves de gaz. Ceci mettrait Gazprom, ou toute autre société russe, dans une situation très favorable pour l’alimentation de l’Europe en énergie, mais aussi pour celle de la Turquie.

Si cela devait arriver, ce serait un événement d’une portée considérable qui signifierait, en fin de compte, la fin progressive de la zone Euro, un affaiblissement considérable de l’UE et une autorité grandissante de la Russie en Europe.

Jacques Sapir, “La crise chypriote, l’Allemagne et la Russie”, billet publié sur le carnet Russeurope le 22/03/2013, URL : http://russeurope.hypotheses.org/1077


Chypre : bilan d’étape

Le 27 mars 2013

L’accord finalement signé entre le gouvernement chypriote et la Troïka aux premières heures du 25 mars est, en apparence, un progrès sur celui, rejeté par la Parlement de Chypre, qui avait été signé le 16 mars. La première, et la plus importante, des différences est que les dépôts de moins de 100.000 euros ne seront pas touchés. Mais, cet accord ne fait que confirmer des choses que nous savions déjà : il correspond à la mainmise de l’Allemagne sur l’ensemble du processus de sauvetage. Surtout, il établit un très dangereux précédent. Au-delà, l’application de cet accord va rencontrer de nombreuses difficultés. Compte tenu de l’évasion des capitaux qui a eu lieu entre le 16 et le 25 mars, il faudra taxer les comptes de plus de 100.000 euros à plus de 80% (et non 30% comme initialement annoncé). Cet accord est lourd de menaces pour l’ensemble de la zone Euro, mais surtout pour Chypre, qu’il condamne de facto à un appauvrissement considérable.

La victoire à la Pyrrhus de l’Allemagne

Cet accord montre le triomphe de la stratégie allemande. L’Allemagne est dans la contradiction suivante : elle entend conserver la zone Euro, dont elle tire le plus grand profit, mais elle entend la conserver au moindre coût pour elle. D’où l’idée de faire contribuer, en cas de restructuration bancaire non pas les seuls actionnaires (ce qui serait normal) mais aussi tout ou partie des déposants. C’est la raison pour laquelle l’Allemagne s’est montrée inflexible dans la négociation. Elle a donc obtenu qu’une large part de la contribution aux sommes nécessaires (5,8 milliards sur les 17,5 milliards) proviennent de la "tonte" des déposants. Elle peut donc continuer sa politique selon laquelle une crise doit être payée avant tout par le pays qui la subit. On peut remarquer que cette politique est très proche, dans son principe, de celle que le Royaume-Uni mit en place par rapport à l’Irlande lors de la famine de 1847. Ici encore, on prétendait que les secours devaient être majoritairement payés par les Irlandais. On sait ce qu’il en advint [3]. Il est d‘ailleurs inouï qu’un ministre français, Pierre Moscovici pour ne pas le nommer, ait donné son consentement à cette stratégie. Mais cette stratégie pourrait s’avérer contre-productive dans un délai relativement court. En effet, la déclaration plus que maladroite du président de l’Eurogroupe affirmant que ce qui fut fait à Chypre servirait de modèle pour traiter d’autres crises, a déclenché le lundi 25 mars une émotion bien compréhensible sur les marchés financiers. Même si cette déclaration a été ensuite démentie, même si de nombreuses autorités, comme François Hollande en France, ont insisté sur le caractère « particulier » de la situation chypriote et la nature « exceptionnelle » des mesures prises, le mal est fait. Désormais, à chaque nouvelle crise, l’inquiétude d’être traités comme les Chypriotes s’emparera des peuples, ce qui rendra toujours plus difficile la recherche d’une solution. En imposant leur lourde main de fer, les Allemands ont durablement compromis ce qui restait de confiance dans les systèmes bancaires de la zone Euro.

Deux Euros ?

De plus, Chypre, pour tenter d’éviter une fuite massive des capitaux, devra instaurer des contrôles de capitaux, qui sont théoriquement proscrits au sein de la zone Euro. Cette dernière en est donc à accepter le principe de mesures qu’elle avait toujours refusé, car niant en réalité les avantages de la monnaie unique. Ce n’est pas le moindre paradoxe de cette crise.

Dans les faits, Chypre va donc imposer le jeudi 28 mars un contrôle des capitaux, ce qui constituera une première dans la zone Euro. Le principe de cette dernière était justement d’établir une zone de libre et parfaite circulation pour les pays en faisant partie. Or, en réalité, ce que nous aurons c’est un système à deux Euros, un Euro “chypriote” et un Euro du reste de la zone. Rapidement, on devrait voir s’établir une décote entre l’Euro “chypriote” et l’autre, correspondant à la non-fongibilité du premier, soit en réalité l’équivalent d’un taux de change. Ceci sera très probablement le premier pas vers une sortie de la zone Euro de Chypre. Voilà qui nous rappelle une évidence, oubliée ou niée par les divers thuriféraires de la monnaie unique : l’Euro n’est pas une monnaie supra-nationale. La zone euro fonctionne sur la base de 17 monnaies qui se convertissent, jusqu’à présent, au taux de 1 pour 1. Seule la politique monétaire, mise en œuvre par la BCE, est supra-nationale. Mais, même ici, il y a une distinction entre la conception de cette politique et sa mise en œuvre. Cette dernière est toujours le fait des Banques Centrales nationales. Il suffirait de fort peu de chose, une décision politique en réalité, pour que la conception de la politique monétaire soit re-nationalisée. Il est néanmoins clair que, si tel devait être le cas, la divergence au sein de la zone Euro provoquerait à court terme son éclatement. Telle est ainsi une des leçons que l’on peut tirer du déroulement de la crise chypriote. Cette dernière aura au moins eu l’avantage de mettre en pleine lumière un des mécanismes possibles d’un éclatement de la zone Euro.

Les fragilité du plan du 25 mars

Par ailleurs, la réussite dans le cas chypriote risque de ne pas être au rendez-vous. La Banque centrale de Chypre maintient la fermeture des banques jusqu’à jeudi. Nous verrons alors si un « bankrun », autrement dit une panique bancaire se déclenche. La population, traumatisée, n’a guère de raisons d’avoir confiance dans le système bancaire. Au-delà, la question de la réussite technique de ce plan est posée. On sait désormais qu’une partie non négligeable de l’argent de la Cyprus Popular Bank et de la Bank of Cyprus est sortie entre le 16 et le 25 mars. Ces sorties se sont faites soit par les filiales de ces deux banques (qui contrairement aux maisons-mères n’avaient pas été fermées), soit par les clauses d’exceptions que la BCE, qui avait organisé le blocus monétaire de Chypre, a été obligée d’instaurer très vite. Les montants qui se sont évaporés sont au minimum de 4 milliards et pourraient atteindre jusqu’à 10 milliards d’euros.

Les autorités monétaires n’auront donc pas le choix. Si elles veulent retrouver les montants nécessaires (5,8 milliards d’euros) tels qu’ils ont été prévus dans le plan, il faudra augmenter la taxe sur les dépôts de plus de 100.000 euros. D’une taxe de 30%, on pourrait arriver à une taxe à 80%. Ceci équivaudrait à une confiscation des dépôts, et provoquerait la fuite des dépôts de moins de 100.000 euros, non seulement hors de la Bank of Cyprus mais aussi des autres banques chypriotes. Le plan, censé éviter un effondrement complet du secteur bancaire, le provoquerait en réalité. Nous verrons très vite, à partir de jeudi 28 mars en réalité, à quoi il faut s’attendre. Mais on ne peut exclure que ce plan soit insuffisant et que de nouvelles négociations s’engagent dès la semaine prochaine pour un plan complémentaire. Si tel était le cas, nous serions revenus au point de départ. Notons enfin que des entreprises russes, dont la liquidité serait ainsi prise en otage dans le processus de taxation lourde des comptes de plus de 100.000 euros pourraient attaquer en droit international le gouvernement de Chypre, donnant naissance à des procédures multiples aux issues hasardeuses.

La crise qui vient

Enfin, cette crise est un signal important quant à la crise rampante que connaît la zone Euro. Le simple fait qu’un pays ne représentant que 0,2% du PIB de cette zone puisse poser un tel problème est bien le symptôme d’une situation extrêmement détériorée. Le Président François Hollande se mordra les doigts pour avoir affirmé, avec un rare aplomb et une rare impudence, que « la crise de l’euro est derrière nous ». C’est en réalité tout le contraire. Déjà, la Slovénie va frapper à la porte, connaissant elle aussi une crise importante de son système bancaire. Alors que la situation économique continue de se dégrader en Espagne, où le chômage s’apprête à dépasser les 27% de la population active et la dette publique à atteindre les 100% du PIB, alors que l’Italie va connaître dans les semaines qui viennent une crise grave liée à l’impact de la contraction du crédit sur les PME-PMI, l’heure n’est plus aux rodomontades. La méthode employée sur Chypre contient tous les ingrédients nécessaires pour paniquer les déposants espagnols et italiens. Un processus de contagion à ces deux pays signifierait l’explosion à court terme de la zone Euro. La meilleure solution reste encore, tant qu’il en est temps, de procéder de manière coordonnée à la dissolution de la monnaie unique afin de préserver des mécanismes de coordination entre les monnaies nationales retrouvées, par exemple dans le cadre d’une système de monnaie commune.

Jacques Sapir, “Chypre : bilan d’étape”, billet publié sur le carnet Russeurope le 27/03/2013, URL : http://russeurope.hypotheses.org/1089

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