Réflexions nocturnes sur les élections communales de 2014

, par  Jean-Claude Delaunay , popularité : 1%

L’oiseau de Minerve, comme disait arrière grand-papa, ne se lève qu’à la nuit tombée. Ce qui veut dire, si j ai bien compris, que c’est seulement lorsqu’un phénomène s’est longuement déroulé, que l’on commence à le comprendre. Aujourd’hui, nous commençons à comprendre certains aspects politiques de la crise du capitalisme amorcée au cours des années 1970. Je pense que nous en avons perçu négativement les effets à l’occasion des récentes élections communales. Je vais revenir sur trois d’entre eux.

1) Le premier effet est maintenant évident. Mais il ne l’était pas lorsque fut discuté, élaboré puis signé le Programme commun, en 1972. C’est la mondialisation capitaliste. Nous vivions à l’époque sur un schéma de pensée dans lequel la nation était une entité naturelle. Je suis toujours favorable au combat national. Mais il me parait clair aujourd’hui que la nation est un combat comme le disaient autrefois les communistes en parlant de l’unité. Certes le Capital n’a pas de frontières mais dans sa phase industrielle, le processus d’exploitation du travail et d’extorsion de la plus-value a été territorialement organisé de plusieurs manières. Aujourd’hui (depuis les années 1960/1970), le processus d’extorsion de la plus-value et de formation de la valeur marchande capitaliste a été fortement mondialisé et placé sous la direction économique de grands marchés financiers ainsi que d’une monnaie mondiale dominante, le dollar US. C’est ce que j’appelle la mondialisation capitaliste. C’est ce que j’appelle aussi un nouveau mode de production. Je sais bien qu’il s’agit toujours du capitalisme. Mais c’est pour insister sur la différence de cette organisation économico-politique de la production et de la consommation avec celle ayant prévalu après 1945. Mes amis Chinois n’aiment pas cette analyse. Ils estiment sans doute qu’elle a pour effet de vouloir brider les exigences de leur développement économique (Cf. le numéro 2 du bulletin "Unir les Communistes"). Mais bon, là n’est pas l’essentiel en cet instant. Ce qui importe est de savoir (d’observer) que le PS français, tout-à-fait dans la filiation de la SFIO, s’affirme comme le partenaire respectueux du capitalisme. Hier, cette formation était respectueuse du capitalisme mais dans un cadre national. Il était donc possible, dans ce cadre et par la lutte économique et politique, pour les ouvriers, d’obtenir des morceaux de pain. L’alliance avec le PS (la SFIO) était une possible stratégie de la part des communistes. Aujourd’hui, cette formation (le PS) a toujours pour idéologie de respecter le capitalisme. Mais elle le fait dans le cadre de la mondialisation capitaliste avec toutes les conséquences que l’on connait. La stratégie d’alliance avec le PS, de la part des communistes, n’a plus de sens révolutionnaire. Je ne développe pas davantage ce point, qui est intellectuellement clair.

2) Le deuxième aspect, de plus en plus perceptible aujourd’hui, résulte de ce que le capitalisme industriel (notre capitalisme, pour le différencier du capitalisme commercial) est devenu un capitalisme hautement productif, un capitalisme auquel, pour le caractériser en tant que système productif, je propose d’accoler le qualificatif de complexe. Ce capitalisme complexe est en même temps financiarisé (Cf le point précédent) en raison de sa mondialisation. La complexité est la dimension valeur d’usage du capitalisme contemporain alors que la financiarisation est son aspect valeur (Cf mon compte rendu du bouquin de Boccara sur les théories des crises). Cela dit, le point important de la complexification du capitalisme au-delà d’un certain seuil est que la production non matérielle serait devenue déterminante du processus d’ensemble alors que la production matérielle demeurerait dominante dans ce processus. Je me suis expliqué à ce propos dans un récent article paru sur le site de "Faire vivre le PCF" et repris par "Réveil communiste". Celles et ceux que la théorie intéresse trouveront dans ce papier l’argumentation sous-jacente à mon interprétation. Voila plusieurs décennies que l’on tourne autour du pot de cette évolution, avec, notamment, la théorie de la science, force productive directe. Mais il n y a pas que la science qui soit concernée par cette évolution. Il s’agit de tout un ensemble de services collectifs dont la science est sans doute parmi les plus importants. Cela étant dit, cette évolution entraîne une conséquence sociologique. Certes, la classe ouvrière est toujours au cœur du combat économique et politique. Cette classe est, en effet, dominante, car le processus productif et consommatoire global est toujours un processus marchand capitaliste. Elle est au cœur du combat de classe anticapitaliste, et cela pour longtemps, car les formes de la marchandise capitaliste enveloppent toutes les activités, même celles qui sont hors marché. Cela durera longtemps encore. Cela dit, même si la classe ouvrière est pénétrée par l’intellectualisation qu’engendre la complexité, elle n’absorbe pas à elle seule toute cette évolution. De nouvelles catégories sociales se développent à ses côtés, les travailleurs de la production non matérielle, des scientifiques, mais aussi des médecins, des enseignants, des planificateurs, des légistes, des gestionnaires, etc. Ces producteurs d’un genre nouveau ne sont pas subordonnés à la production matérielle. Ils la précèdent de plus en plus et la déterminent. Ils, elles, peuvent avoir la légitime conviction d’être au moins aussi importants que les ouvriers pour diriger la société vers son avenir. Sur ce point encore, en 1970, nous n’y comprenions pas grand-chose. C’est vers 1979 seulement, je crois, que René Le Guen (je cite de mémoire) introduit les techniciens dans l’univers syndical. A cette époque, me semble-t-il, la thèse de la science force productive directe n’était pas examinée avec l’attention qu’elle méritait, sans doute pour la raison qu’elle réduisait le rôle de la classe ouvrière. Quant au rôle des fonctionnaires dans la société, n’en parlons pas. L’idéologie des budgétivores fonctionnait à plein régime.

Cela pour dire, finalement, que le Parti communiste est désormais en charge de deux groupes sociologiques :
- Il est (théoriquement et fondamentalement) en charge du groupe ouvrier. En réalité, il l’est de moins en moins et tend à laisser tomber les ouvriers en tant que classe. La crise économique et sociale le pousse vers la défense d’intérêts distincts de ceux des ouvriers stricto sensu, même s’il existe un recoupement.
- Ensuite, en raison de sa théorie des 99% (les salariés opposés aux 1%, les capitalistes), il est, également de manière théorique, en charge des autres salariés que les ouvriers. Évidemment, pour assurer ce rôle directeur du combat politique, il faudrait une direction digne de ce nom. Mais surtout, et c’est ici que le bât blesse, cette soi-disant théorie des 99% est-elle fondée ?

3) C’est, à mon avis, le troisième aspect qui a échappé aux communistes au moment du Programme commun et qui continue de leur échapper largement. Personnellement (je crois que je ne suis pas le seul dans ce cas), j’ai inconsciemment vécu, lors du Programme commun, sur l’idée selon laquelle les conditions objectives étaient favorables au combat de la classe ouvrière parce que ces nouvelles couches salariées, autres que les ouvriers, subissaient d’une manière ou d’une autre, des formes d’exploitation, spécifiques certes, mais suffisantes pour permettre de les rallier sans difficultés majeures au combat ouvrier. Je n’ai jamais cru que la transformation authentiquement socialiste de la France serait un long fleuve tranquille, mais j’ai cru que ce serait plus facile. Je pense que je n’avais notamment pas compris en profondeur la nature exacte des changements sociologiques induits par le développement du degré de complexité du capitalisme industriel et l’influence du capitalisme lui même sur ces changements. Or les élections municipales à Villejuif, les toutes dernières mais aussi les précédentes, sont une illustration de cette évolution dans le contexte capitaliste. Le phénomène brut observable, en 2014 ou 6 ans avant, est la stratégie suivie par des représentants de ces nouvelles couches (Voynet, médecin, à Montreuil et diverses personnes a Villejuif, dont Lipietz, polytechnicien). Ils, elles, se sont ouvertement alliés à des forces politiques de droite pour chasser des maires communistes ou apparentés, et cela, sous une couverture de gauche (écologique notamment) ou même, dans le cas récent de Montreuil, avec l’appui de la direction du Parti communiste. Autrement dit, le phénomène nouveau est que non seulement existent des forces sociales nouvelles aux côtés de la classe ouvrière, mais que certains membres de ces forces n’hésitent désormais plus une seconde à collaborer avec les forces politiques conservatrices pour faire front contre des communistes ou des opposants résolus à l’appauvrissement populaire.

Comment expliquer cette évolution sans recourir à la morale et à la notion de trahison ? Derrière tout ça, se cache le problème théorique des nouvelles classes moyennes. Marx parlait des classes moyennes pour désigner les catégories sociales de petits propriétaires qui étaient en même temps producteurs. Il anticipait, avec raison, la disparition de ces catégories sociales. Mais aujourd’hui, avec la complexité, apparaissent de nouvelles catégories sociales. Comment expliquer que l’on puisse les considérer comme de nouvelles classes moyennes ?

En répondant à cette question, je fais évidemment l’impasse sur tout un ensemble d’écrits tournant autour de cette question. Pour aller vite, je dirai qu’un élément théorique important de réponse à cette question nous a été donné par le marxisme analytique américain (une partie de ses théoriciens). Ces nouvelles catégories sociales disposent de l’actif de leur formation scolaire (Voynet, médecin, Lipietz, polytechnicien). Dans l’environnement structurel du capitalisme, ou domine la propriété privée, cet actif est une propriété privée, un capital culturel comme disait Bourdieu. Je suis, dit à peu près Nathanaël, le plus irremplaçable des êtres. Les membres de ces catégories sociales peuvent se vivre comme les plus irremplaçables des êtres. C’est ce qui a sans doute conduit Lipietz à accepter d’être candidat à la Présidence de la République alors que c’est une nullité politique. Ce sont des classes moyennes, situées entre ce groupe disposant de la propriété et du savoir (les capitalistes dominants) et ce groupe ne disposant, dans leur masse, ni de l’une ni de l’autre (les ouvriers). Eux, elles, disposent du savoir. Comme le notait récemment Descartes (je cite de mémoire), ces individus sont, de ce fait, en position de se comparer aux dirigeants capitalistes. Ils, elles sont donc en position de penser que le système du capitalisme est tout-à-fait acceptable et que ce dernier doit simplement leur laisser une place. Je ne développe pas ici les contradictions du système dans lesquelles se trouvent ces catégories sociales et qui sont énormes. J’indique simplement que l’objectivité de leur situation (son analyse scientifique) permet de comprendre que certains de leurs membres puissent être naturellement conduits au phénomène classique de la collaboration de classes avec les puissants.

Telles sont, me semble-t-il, les trois composantes du fonctionnement social capitaliste développé, que les temps modernes permettent de percevoir clairement, beaucoup plus clairement qu’il y a 40 ou 50 ans, et auxquelles un Parti communiste digne de ce nom devrait faire face :

  • 1)la mondialisation capitaliste (et ses effets sur la stratégie avec le PS),
  • 2)la complexification du capitalisme (et le besoin, pour la classe ouvrière, d’une stratégie d’alliance renouvelée avec ces nouvelles couches sociales),
  • 3) le phénomène de gentrification de ces nouvelles couches sociales, cette évolution pouvant les conduire à rechercher dans l’alliance avec les classes capitalistes dominantes, la solution des contradictions sociales dans lesquelles elles se trouvent.

Toutes ces composantes ont pour effet de retirer la parole à la classe ouvrière. La mondialisation capitaliste et la financiarisation qui s’en suivent, réduisent encore plus qu’auparavant la possibilité pour les ouvriers de conduire leurs destins. Il en est de même pour la complexification technique du capitalisme. Autrefois, les ouvriers, pour son noyau professionnel en tout cas, étaient des gens qui n’avaient pas pu aller à l’école. Aujourd’hui, les ouvriers sont des gens qui n’ont rien pu faire à l’école. Je force le trait, mais je ne crois pas que mon propos soit une bêtise. Enfin, pour ce qui concerne la gentrification, les ouvriers ne disposent évidemment pas des actifs intellectuels qui leur permettraient de rêver à être des capitalistes.

Que sont les ouvriers ? Rien. Que voudraient-ils être ? Quelque chose. Le Parti communiste devrait être le Parti donnant la parole à celles et à ceux qui ne l’ont plus ou ne l’ont jamais eue. Mais cette exigence s’est évaporée. Nos dirigeants, hélas avec la complicité démocratique d’une majorité de communistes, en ont entre les deux oreilles à peu près autant que les escargots charentais en ont entre les deux cornes. Pour reprendre un mot de René Rémond, on aurait besoin de Césars de la pensée révolutionnaire et l’on a que des Birotteau, parfois même des voyous, bordel de merde.

JCD, le 2 Mai 2014.

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