Oscar Niemeyer, un architecte engagé dans le siècle

, par  lepcf.fr , popularité : 2%

Voila un peu plus d’un an, l’immense architecte communiste, Oscar Niemeyer, décédait à l’âge de 107 ans (6 décembre 2012). A l’occasion, Arte rediffusa un film datant de 1999 retraçant sa vie, son œuvre. Ce film magnifique a été récupéré in extrémis sur le site de Arte. Nous le mettons en ligne à l’occasion des fêtes : c’est un superbe cadeau. Le texte publié ci-dessous est la transcription intégrale des propos tenus dans le film, agrémentés d’illustrations de son œuvre. La vidéo est placée à la fin du texte.

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Oscar Niemeyer commence sa carrière dans les années 30 aux côtés de Le Corbusier, qui critique alors le style fonctionnaliste qui règne depuis les années 1920, et prône le retour à la légèreté des compositions. Dans les années 40, grâce à une série de commandes publiques, Oscar Niemeyer définit son style. L’absolue liberté dont il dispose lui permet de créer des bâtiments originaux, gigantesques, des lignes et des structures courbes, sensuelles, en harmonie avec les paysages grandioses dans lesquels ils s’inscrivent.

Quand Kubitschek devient président de la République en 1955, il demande à Oscar Niemeyer d’imaginer la nouvelle capitale : Brasilia. Son projet aboutit à l’une des réalisations les plus ambitieuses de l’urbanisme du XXème siècle. Avec plus de 100 projets construits, son influence sur l’architecture contemporaine est déterminante.

Ce documentaire est un film de Marc-Henri Wajnberg, écrit par Rogier van Eck & Marc-Henri Wajnberg, sur une proposition de RobertoViana (France, 1999, 60mn).

Arte


Oscar Niemeyer, un architecte engagé dans le siècle

Ce n’est pas l’angle droit qui m’attire, ni la ligne droite, dure, inflexible, inventée par l’homme. Seule m’attire la courbe libre et sensuelle, celle que je rencontre dans les montagnes de mon pays, dans les cours sinueux de ses rivières, dans les vagues de la mer, dans le corps de la femme préférée. Des courbes est fait l’univers, l’univers courbe d’Einstein.

Mon nom est Oscar Ribeiro de Almeida de Niemeyer Soares. On m’appelle Oscar Niemeyer, je ne sais pas pourquoi…

Ribeiro et Soares sont des noms portugais. Almeida, c’est peut-être un nom arabe. Il n’y a que Niemeyer qui soit allemand, mais comme c’est un nom différent, il est resté Oscar Niemeyer. Dans mon nom, il y a quatre origines différentes, des racines noires, peut-être un indien qui doit se trouver quelque part dans la famille et qu’on ne connaît même pas. Je suis un métis et j’en suis fier.

1991 – Niteroi, musée d’art contemporain

Le dernier projet que j’ai réalisé, c’est le musée à Niteroi, un bâtiment très bien situé, ce qui me plait beaucoup. Probablement le bâtiment le plus facile à concevoir, parce que le terrain était comme ça : la mer tout autour du site. Le problème était l’appui vertical. L’architecture est venue en faisant une chose comme ça, comme une fleur. Je ne voulais pas faire deux blocs qui se superposent. Je voulais une ligne, une seule ligne qui vienne ainsi, (il griffonne au tableau) et qui résume le projet. Après j’ai cerné le paysage, j’ai fait le bâtiment comme ceci. Les murs intérieurs sont plus rectilignes, comme cela. J’ai conçu une galerie pour regarder le paysage qui est fantastique. Il y a une rampe qui arrive ici, les personnes se trouvent là, à l’extérieur.

J’ai aimé faire cette rampe qui invite les visiteurs à entrer dans le musée avec son architecture si belle. Le visiteur curieux y pénètre avec encore plus de plaisir. La solution du Niteroi est apparue spontanément. Cette forme est née comme une fleur, comme ceci. Certains pensent, à cause du tertre posé là, au-dessus, que c’est une soucoupe volante, mais non, l’idée est celle-là. J’ai fait d’autres projets, beaucoup d’autres projets.

1998 – Sao Paulo, exposition "Niemeyer 90 ans"

Il y a dans cette exposition près de 500 projets, qui ne m’ont coûté aucun effort. Rien que du plaisir, sur ma table à dessin, à imaginer. J’ai commencé l’architecture par impulsion naturelle… Jusqu’à 20 ans, je ne pensais à rien en particulier, ma vie était une ballade. Ensuite, je me suis marié, j’avais besoin de gagner ma vie, et l’architecture est le chemin que j’ai suivi. J’ai commencé à travailler en gardant en tête cette phrase de Le Corbusier : "L’architecture est invention. Elle doit être différente, nouvelle, provoquer l’étonnement, la surprise".


Auditorium de Sao Paulo inauguré en 2005

Lorsque j’ai commencé à travailler, l’architecture était rigide, faite d’angles droits. Rien à voir avec les techniques nouvelles du béton armé, alors que de nombreuses possibilités s’offraient à l’imagination de l’architecte. Alors, ma première préoccupation a été de comprendre que la courbe existe, qu’elle est importante, et, lorsqu’il y a un problème, comme le franchissement d’une grande portée, la courbe est la solution naturelle. Cette première phase a été celle de la libération plastique, celle de la courbe en architecture. C’est là que j’ai fait l’église de Pampulha, en 1940. J’ai couvert l’église de courbes.

1940 – Pampulha, Belo Horizonte, restaurant et salle de bal

Puis j’ai construit autour du lac, dans le même esprit, la salle de bal et le yacht-club. Le restaurant de la salle de bal avait une marquise faite de courbes. Je pensais que la courbe était indispensable. Juscelino Kubitschek avait été élu maire. Il voulait que je réalise un quartier différent, situé près d’un barrage à Belo Horizonte, un quartier qui serait fantastique. Il a même précisé : « Je veux le projet du casino demain ». C’était difficile pour le lendemain, vous comprenez ? Mais j’étais jeune, je devais le faire. Je suis reparti à l’hôtel, j’ai travaillé la nuit entière et j’ai rendu le projet. Et ceci fut le début de ma carrière d’architecte…

Parfois, on produit des choses d’une certaine originalité, comme c’est le cas en poésie. Pas quelque chose de rigide, pas un problème affronté avec l’équerre et la règle, non, quelque chose qui vient comme ça, comme un rêve. Dès ma première œuvre, je me suis rendu compte que je devais faire appel aux artistes, que je devais recréer ce mouvement de réintégration des Arts plastiques initié à la Renaissance. L’église de Pampulha est restée sans utilisation pendant six ans, parce qu’elle ne convenait pas à l’autorité religieuse. Pour eux, une église devait être différente de cela, elle devait imiter le style des anciennes églises du Minas Gerais. Ils ne comprenaient pas que tout change, qu’il n’y a pas d’architecture ancienne ou moderne. Il n’y a que de la bonne ou de la mauvaise architecture.

1952 – Rio de Janeiro, résidence de Canoas

Mon souci est que l’architecture s’adapte aux conditions du terrain, qu’elle ne modifie pas la pente du terrain. Dans cette perspective, ma maison à Canoas est un exemple ; le terrain était comme ça. J’ai placé les chambres et le salon en bas et je n’ai pas touché au terrain. La toiture est venue ensuite, avec cette forme. Il y a un mur ici, la dalle vient comme ceci, et il y a là un rocher que j’ai laissé en place. La piscine a une forme libre dans le paysage.

Les arbres ont grandi et sont venus compléter la composition. L’architecture est pleine de secrets de cette nature, il faut qu’elle s’implante bien, tout simplement. J’aime toujours revoir les maisons où j’ai habité, me rappeler comme elles étaient belles, me souvenir de la vie que j’y menais. Elles sont comme nous qui nous usons avec le temps, chaque jour un peu plus fragiles. Une maison, c’est important, c’est l’endroit où nous vivons, où nous souffrons, où l’on rit, où l’on pleure. Ce sont ces sentiments qui me donnent envie d’y revenir pour me souvenir des temps anciens…

Jardin Botanique, Rio de Janeiro

Nous allions souvent au jardin botanique. J’aimais marcher dans les allées de gravier, voir cette végétation exubérante, verte, tropicale, m’arrêter devant chaque plante, lire leur nom scientifique toujours compliqué. Annita me suivait contente, et Anna Maria courait joyeusement devant nous. Comme la nature est belle. Comme elle se multiplie de toutes parts, comme elle maintient dans tous ses secrets une logique structurelle.

Je me rappelle bien cet endroit. J’en garde des souvenirs très intenses. Je venais ici quand j’étais gosse et après mon mariage. Je dessinais les arbres, cherchant à capter l’esprit de chaque plante, un dessin qui après deviendrait de l’architecture… Je choisissais un point de vue, je le dessinais. C’était de bons moments.

1951 – Sao Paulo, résidence Copan

1954 – Belo Horizonte, Résidence Niemeyer

Ferreira Gullar, écrivain : La civilisation brésilienne est de fait le résultat de la civilisation européenne introduite par les portugais. Et le Brésil se trouve colonisé comme dans une camisole de force, surtout en ce qui concerne la culture, où il est défavorisé… Et donc, le style d’Oscar, son inventivité, les formes nouvelles qu’il a conçues, ont contribué à former notre vision de la modernité, notre Brésil moderne… Il n’y a pas de doute qu’Oscar, à partir de l’œuvre de Le Corbusier, s’est créé un langage propre qui a rénové l’architecture moderne du 20ème siècle.

Bureau de Niemeyer, Rio, de Janeiro

Je suis de Rio, je suis des plages, des montagnes… Il y a tout à Rio… On voit les belles femmes qui se baladent et on en profite. On se bagarre quand on doit se bagarrer. On souffre quand on doit souffrir. Et on rit un peu. C’est ça la tendance du Carioca.

Je me souviens d’un jour où Le Corbusier m’a dit : "Vous avez les montagnes de Rio sous les yeux". Mais ce n’était pas le cas, il y a d’autres choses. Il y a les femmes aussi… Non, mon architecture n’est pas ce que Le Corbusier disait, que j’avais les montagnes de Rio sous les yeux. Elle correspond plutôt à ce qu’André Malraux racontait, qu’il possédait un musée intime où il gardait tout ce qu’il avait vu et aimé dans sa vie. Je dis toujours que celui qui est en moi est bien plus terrible que moi ; il ne pense qu’à des diableries. C’est lui qui a les idées les plus absurdes. Parfois, il veut faire des choses et je dois me contenir. C’est lui qui m’entraine en architecture. Il aime les courbes, il aime les femmes, il aime les choses les plus fascinantes. Je crois que c’est cela qui fonde la vie… Je suis un animal comme un autre, je ne pense qu’à cela… Sans la femme, il n’y a pas de raison de vivre… C’est inévitable. La femme est la compagne de l’homme, elle est indispensable. C’est l’incarnation de l’être humain, la reine des Hommes, elle est fantastique, non ?

Très souvent, je résous un projet sans prendre un crayon, sans feutrer ; tout est dans ma tête. Je pense, j’imagine, je laisse aller mon imagination pour voir comment je vais parvenir à une solution. Parfois, c’est en dessinant. La base de l’architecture, c’est le dessin et la réflexion. En Algérie, par exemple, je me souviens que j’étais en train d’étudier une mosquée. J’étais à la maison et m’apprêtais à aller dormir. Je suis resté éveillé en pensant au projet. Je pensais à la forme, aux colonnes. Je me suis levé et j’ai dessiné. Et c’est comme ça que la mosquée est apparue. J’ai fait les colonnes comme ceci (il griffonne sur une page blanche…), une autre comme ça, une autre encore comme cela, et encore une autre. J’ai pensé qu’elle devait être située au bord de la mer, sur la côte. C’est un projet qui a été conçu sans prendre le crayon, en pensant. Elle est devenue bien cette mosquée. Je me souviens que lorsque j’ai présenté la maquette, il y avait là Boumedienne, le président de la République, qui m’a dit : "Oscar, c’est une mosquée révolutionnaire", et je lui ai répondu : "La révolution ne peut s’arrêter".

Lorsque je parviens à une solution, avec mes croquis déjà définis, j’écris un texte. Dans ce texte, j’essaye d’expliquer mon architecture. Si je ne trouve pas d’argumentation, je retourne dessiner parce qu’il manque quelque chose. C’est à l’instant où surgit l’idée que l’on perçoit ce qu’est la création architecturale. Le moment où l’on est satisfait de voir que la solution est bonne, qu’elle est différente, qu’on peut la construire. Ca, c’est le rêve de l’architecte. Le dessin est une chose merveilleuse. Lorsque l’enfant dessine, c’est toujours quelque chose de beau parce que c’est un acte de liberté. Il n’a aucune préoccupation en tête, c’est spontané. La liberté et le dessin sont fondamentaux dans la vie des hommes.

1955 – Election du Président Juscelino Kubitschek

Ferreira Gullar, écrivain : Juscelino était par son tempérament, par sa vision du monde, un optimiste, un homme ouvert à l’innovation, un enthousiaste. Il a contribué de manière très importante à l’intensification de l’industrialisation du Brésil. Lorsqu’il est devenu président de la République, il a immédiatement pensé à Oscar comme équipier, pour concrétiser ce rêve halluciné qu’était la construction d’une nouvelle capitale comme Brasilia.

Juscelino est venu chez moi, ici, à la maison, et on est allés ensemble en ville. C’est là qu’il m’a dit : "Je veux une nouvelle capitale, ce sera la suite de Pampulha, j’ai besoin de toi…". C’était son œuvre préférée, c’était son rêve de bâtir une nouvelle capitale. Il voulait que la capitale soit transférée à l’intérieur des terres pour amener le développement au cœur du pays. Et ça a réussi.

Ferreira Gullar, écrivain : Elle est née du geste premier de celui qui désigne un site ou en prend possession. Deux axes se croisant à angle droit. Soit le signe même de la Croix.

Marie Alice Rezende, historienne : Brasilia n’est pas une utopie, mais certainement l’expression d’un autre Brésil, moderne, en désaccord avec son histoire coloniale. En ce sens, un des aspects extraordinaires dans la localisation géographique de Brasilia, est le fait qu’elle ouvre les portes du grand Ouest brésilien. Brasilia, d’un certain point de vue, peut être appréhendée comme ayant tourné le dos à l’Europe, faisant face à son destin américain. C’est le grand Ouest… "The West"…

Chaque fois que je me rendais à Brasilia en voiture, mon passe temps était de regarder les nuages. Que de choses inattendues ils suggèrent ! Parfois des cathédrales immenses et mystérieuses, d’autre fois des guerriers terribles, des chars romains sillonnant les airs, d’autre fois encore, des monstres inconnus emportés par les vents en de folles envolées.

1956-1960 – Construction de Brasilia

Commentaires d’un reportage d’époque : Les capitaines de la plus pacifique et de la plus dure bataille brésilienne tracent les plans des chemins de vie, tandis que les lourds engins de cette guerre ouvrent, conquièrent et soumettent l’immense espace. 25.000 chevaux seront produits par une usine située à 13 km de la cité. A Brasilia se formera un lac plus grand que la baie de Guanabara.

Brasilia a été une aventure… Lorsque je suis arrivé à Brasilia, cela paraissait le bout du monde, terriblement loin. Il n’y avait pas de routes, il n’y avait rien, et nous devions réaliser une capitale en trois ans et demi. Je ne suis pas allé à Brasilia qu’avec des architectes. J’y suis allé avec quatre amis qui n’avaient même pas de métier précis. Ils étaient dans la merde et j’ai senti que c’était le moment de leur venir en aide.

Quand tout a commencé, on ne disposait d’aucun confort. Nous vivions avec les ouvriers dans un logement rudimentaire. Il n’y avait qu’un lit et qu’un coffre… On travaillait dans un baraquement recouvert de zinc et c’est là qu’on a réalisé tous les palais de Brasilia.

Commentaires d’un reportage d’époque : Les architectes Lucio Costa et Oscar Niemeyer, le premier s’occupe de l’urbanisme, le second des œuvres architecturales. Les deux techniciens et artistes, admirés avec raison par le monde entier, composent avec des lignes, des volumes, des couleurs et des espaces, la symphonie de Brasilia.

Ferreira Gullar, écrivain : Oscar a apporté une contribution importante à cette vision et a rénové l’image du Brésil à l’étranger. Jamais l’architecture contemporaine n’avait eu l’opportunité de construire une œuvre d’une telle ampleur. Les réalisations de l’architecture moderne prenaient toujours place dans un cadre existant ; et soudain, un architecte est chargé de construire les édifices fondamentaux, les bâtiments principaux d’une nouvelle capitale.

Commentaires d’un reportage d’époque : Sur la place des Trois Pouvoirs, en présence du président Kubitschek, le public participe au placement de la première structure métallique. A chaque mois qui passe, Brasilia offre un panorama différent. Le rythme de cette intense fièvre de construction s’accélère dès que la ville gagne en corps et en vie. On en est encore à installer les classes alors que les cours ont déjà commencé, car la culture ne peut attendre. Un robuste brésilien inaugure la maternité. Le travail ignore la nuit, le rythme des tâches à accomplir ne le permet pas.

On n’avait de temps pour rien. On faisait un dessin et le jour suivant, Joachim Cardoso, l’ingénieur, commençait à faire ses calculs. L’œuvre commençait sans qu’on en ait calculé la structure. Ce calcul se faisait pendant le développement du chantier. Le bâtiment principal est le Congrès. Il parait simple, avec trois traits (il vient de les griffonner sur une feuille blanche) vous en voyez l’architecture. Lorsque la structure a été achevée, l’architecture était déjà là, mais ça a été dur. Je me rappelle qu’un jour, l’ingénieur Cardoso m’a téléphoné en disant : "Oscar, j’ai découvert la tangente qui va permettre que la coupole paraisse à peine toucher le sol". Alors, malgré l’empressement, on discutait de l’épaisseur de la dalle. Par exemple ici, cette dalle a une épaisseur de 40 cm… (il croque le schéma du bâtiment au feutre). Ici 40 cm, ici, elle fait deux mètres… Toute l’architecture de Brasilia a été conçue dans la recherche de cette légèreté.

Commentaires d’un reportage de l’époque : Le Congrès national a une surface de plus de 40.000 m2. L’ensemble aura 800 m de longueur. Plus de mille ouvriers travaillent à la construction du Congrès.

La boue, la ville n’était que boue. Ou alors c’était la chaleur, et cette poussière de fin du monde… C’était comme au Far-West, on se battait pour construire une nouvelle capitale. A cette époque, on avait l’idée d’une ville qui naissait avec une société différente. Tous égaux : ouvriers, ingénieurs, architectes. Brasilia a représenté un espoir. Un point de départ pour le progrès du Brésil, comme Juscelino le pensait. Selon moi, il était comme un prince de la Renaissance voulant réaliser des choses importantes, somptueuses, ne voulant rien faire de médiocre.

J’ai conçu les colonnes du palais de l’Alvorado ainsi (il griffonne de nouveau), je voulais qu’une personne puisse rester ici, en-dessous, discutant. Je voulais éviter l’appui de croisée. J’ai donc fait les colonnes comme ça, se répétant. Ces colonnes agrandissent l’espace. Quand André Malraux est venu ici, il m’a dit dans un geste de bonne courtoisie : "Ces colonnes sont les plus belles après les colonnes grecques".

Haron Cohen, architecte : Brasilia a été pour moi quelque chose d’émotionnel. Un plateau complètement rasé, avec des édifices… Cela semblait presque surréel. On entrait dans une brousse, avec rien que de la terre et des édifices merveilleux, et une architecture comme on n’en avait jamais vue nulle part ailleurs. A ce moment-là, ce fut un des rares moments où j’ai senti qu’on n’était pas colonisés. Notre architecture devenait purement brésilienne. Elle n’avait plus rien à voir avec les américains, les européens, vraiment rien. C’était nous, les brésiliens qui faisions notre ville, notre capitale.

1960 – Inauguration de Brasilia

Quand j’ai conçu la cathédrale, je ne voulais pas une cathédrale à l’ancienne, basée sur l’obscurité, rappelant le péché. Je voulais quelque chose de différent. J’ai réalisé l’accès à la cathédrale dans l’obscurité, de sorte que lorsqu’une personne arrive dans la nef, elle ressente l’effet du contraste de la lumière. Sa vue se perd dans l’espace. L’idée était que le fidèle, celui qui croit en Dieu, puisse se sentir ici en communication avec l’infini. Lorsque la structure est terminée, je veux qu’elle soit belle en soi. Je veux que dans la mise en œuvre du béton, la structure soit belle, que l’œuvre soit déjà présente. C’est dans cet esprit de spectacle architectural que j’ai conçu toutes les œuvres de Brasilia.

Commentaire d’époque : Comme une fleur sur cette terre rude et solitaire… Une ville érigée en pleine solitude du désert. Comme un message permanent de grâce et de poésie… Une rumeur raconte qu’au soleil, elle s’habille d’une robe de mariée, dans laquelle l’architecture se détache, blanche, flottant dans l’immense obscurité du haut plateau. Dans une atmosphère de digne monumentalité…

Lucio Costa disait que le paysage de Brasilia était mon architecture, parce qu’à Brasilia, il n’y a pas le moindre tertre, la moindre colline. Alors, celui qui s’y déplace ne voit que de l’architecture.

Ferreira Gullar, écrivain : D’une image d’un Brésil tropical, mi-anecdotique, mi-exotique, le Brésil se met soudain à parler un langage moderne. La modernité dans l’expression de la meilleure architecture du monde contemporain.

Ceux qui ont construit Brasilia, ceux qui sont venus de partout en pensant que Brasilia serait le point de départ d’une nouvelle vie, sont repartis de l’aventure aussi pauvres qu’en arrivant, parce que dès l’inauguration de Brasilia, les hommes d’affaires et les politiciens sont arrivés. Tous ceux qui gouvernent ce pays sont des représentants du système capitaliste, avec tout ce qu’il représente d’injustices. C’est pour ça qu’il appartient à la jeunesse, autant que faire se peut, d’être capable, face à la dégradation des conditions, de tout renverser par la révolution.

Chico Buarque, musicien : Je continue de penser que Brasilia est un phénomène. Brasilia représentait à ce moment-là une vision du Brésil qui ne s’est pas concrétisée ; et ce n’est pas de la faute de Brasilia, mais celle du Brésil. Ce qui est arrivé après, c’est l’effondrement social, économique et politique. Nous avons connu 20 ans de régime militaire. Le rêve du Brésil a été gâché non pas parce que le projet était mauvais, mais parce que l’histoire du Brésil n’a pas correspondu au rêve d’Oscar Niemeyer, au rêve de ma génération. La faute ne revient pas à Brasilia.

1964-1984 – Dictature

Ferreira Gullar, écrivain : Cette dictature qui répondait en outre au contexte de la guerre froide, au conflit Est-Ouest, entre le capitalisme et le socialisme, a été l’un des régimes les plus violents et les plus sanguinaires que le Brésil ait connu.

Commentaires d’un reportage de l’époque : Les présidents de la Bolivie, Hugo Banzer, du Chili, Augusto Pinochet, d’Uruguay, Juan Maria Bordaberry, et Madame Patricia Nixon, représentant les Etats-Unis, sont venus saluer le président Geisel. L’Eglise est représentée par cinq cardinaux.

Ferreira Gullar, écrivain : Ce régime a entraîné la mort d’une grande quantité de personnes, l’emprisonnement, la torture, l’exil… Les intellectuels brésiliens ont joué dans tout cela un rôle important parce qu’ils n’ont jamais adhéré au régime. Ils l’ont combattu du début à la fin. Et Oscar fut une des figures les plus importantes de ce processus.

J’ai fait une vingtaine de sculptures, toutes comme un geste de protestation. C’est une lance comme ça (il dessine sur la feuille blanche), avec un homme ici : "La torture plus jamais" est son nom. J’ai fait une autre sculpture en l’honneur de trois ouvriers assassinés par les militaires. Le jour de l’inauguration, la police est venue et a saccagé le monument. Nous sommes revenus et nous avons proposé de refaire le monument en laissant les cicatrices. Les ouvriers l’ont gardé pendant trois jours. Et le monument est resté. Il est là.

Le Parti a été très important dans ma vie. Les personnes les plus remarquables qu’il m’ait été donné de connaître étaient du Parti. Ils étaient généreux, ils se sacrifiaient, beaucoup sont morts.

La dernière fois que j’ai été convoqué par la police, on m’a emmené dans une salle capitonnée pour des raisons acoustiques. J’ai senti que je ne pouvais plus rester au pays. J’ai alors fui vers l’Europe. Lorsque je suis arrivé à Paris, j’ai commencé à réaliser des projets. Malraux est parvenu à convaincre De Gaulle de faire passer un décret, de façon à ce que je puisse travailler en France comme architecte français.

1965 – Paris, Parti Communiste Français

J’ai fait le siège du Parti communiste. J’ai implanté le bâtiment comme ça. Il y eut le problème de la grande salle de la Classe Ouvrière, l’auditorium. Si je l’avais faite au niveau du terrain existant, la coupole aurait été très grande. Alors, je l’ai enterrée. Le hall de la Classe Ouvrière se trouve en dessous, et la coupole ressort comme ça (il fait un schéma au tableau), de sorte que vue du dessus, elle paraisse petite. Je voulais montrer ce que l’on oublie parfois, qu’il pouvait exister une bonne relation entre les volumes et les espaces vides. Il importait à l’extérieur de travailler comme ça. C’est tout le problème de la beauté architecturale.

Mes camarades du Parti en France étaient des gens très bien, comme au Brésil, très impliqués dans la vie, voulant changer l’existence des plus pauvres. Le monde est fait par les hommes, par les plus riches d’entre eux. Un type a dit qu’avant, les pauvres étaient contre les riches. Aujourd’hui, les riches sont contre les pauvres.

Lors de mon passage en Europe, j’avais cette préoccupation politique de montrer que nous ne sommes pas de gentils sauvages. En Amérique latine, on en sa it des choses, hein ? Nous voulions montrer que nous pouvions tout faire. Que le travail du génie civil au Brésil est plus ambitieux.

1968 – Milan, Editions Mondadori

Lorsque j’ai réalisé le bâtiment de Mondadori, je n’ai pas conçu une colonnade banale, non. Chaque voile est différent. J’ai fait un voile de 15 mètres, un autre de 3 mètres, un autre de 5 mètres… Quelque chose de musical. Après j’ai simplement suspendu aux poutres les 5 étages. L’important n’est pas la colonnade en soi, mais que l’espace entre les colonnes serve à le proportionner. On a besoin de cet espace, n’est-ce pas ? Lorsqu’on regarde un paysage, l’important n’est pas seulement les arbres, c’est aussi l’espace entre les arbres. Je suis loin de tout. De tout ce que j’aime. De cette terre si belle qui m’a vu naître. Un jour, je fous le camp, je prends la route. C’est là-bas, au Brésil, que je veux vivre.

1972 – Le Havre, Centre culturel "Le Volcan"

Ici, ce n’est pas pour moi, rien n’est pour moi. Ma décision est prise, rien ne peut me retenir. Que mon travail aille se faire foutre comme ce monde merdique. C’est là-bas, au Brésil, que moi je veux vivre. Chacun chez soi, chacun sous son toit, jouant avec les amis, voyant le temps passer. Je veux regarder les étoiles, je veux sentir la vie. C’est là-bas, au Brésil, que moi je veux vivre. Les rencontres avec les amis, pour me détendre avec eux, oublier ces angoisses, sont devenues pour moi une habitude quotidienne indispensable à mon équilibre intérieur. Parfois nous replongeons dans un passé lointain, déjà distant, quand la vie de bohème nous menait encore. Et resurgissent les anciens compagnons, le café Lamas, la rue Conde Lages, l’homme à la mandoline.

Mon grand-père était ministre de la Cour suprême. C’était quelqu’un de très honnête. Il est mort intègre et sans le moindre argent. Le seul luxe qu’il avait, c’était la messe chez lui… Je me souviens que lorsque j’étais enfant, j’étais chassé de la messe. Lorsque ma grand-mère commençait son Ave Maria, je trouvais ça trop marrant et ils me chassaient. J’ai donc été éduqué dans un milieu d’une religiosité totale. Je connais très bien les discussions des curés, leurs discours sur la misère. J’ai vu l’immense mensonge que c’était. Il suffit de sortir pour le constater.

1988 – Sao Paulo, Mémorial de l’Amérique latine

Je suis un révolté… Révolté contre l’injustice, contre la misère. Je crois en un monde meilleur, un monde réel, sachant le peu de choses que nous représentons. Mais il est possible de vivre solidairement, comme des gens bien. Comme des gens dignes. Le projet du Mémorial m’a procuré beaucoup de plaisir. Le Mémorial de l’Amérique latine est conçu pour rassembler les peuples, pour créer des échanges entre eux, pour faire une série d’expériences artistiques, culturelles politiques. L’Amérique latine a beaucoup été agressée. Elle a été envahie, elle a été méprisée. Aujourd’hui, ce sont des nations importantes. Elles peuvent s’unir et réagir contre l’impérialisme. Moi je suis très favorable à cette lutte, ce combat pour rassembler les peuples d’Amérique latine. C’est l’objectif du Mémorial. Cela me touchait tant que j’ai fait le dessin de cette main avec du sang qui coulait sur le poignet, représentant l’Amérique latine.

Chaque fois que la police politique me convoquait, on me demandait : "C’est vrai que vous avez fait l’éloge de Fidel Castro ?". Ils trouvaient que Cuba était un danger pour l’Amérique latine.

Che Guevara : "Quelle satisfaction de savoir que le nom de Cuba s’entend dans toutes les campagnes d’Amérique latine et qu’il signifie toujours la même chose : l’espérance d’un monde meilleur."

Fidel est le héros de l’Amérique latine. Il est venu un soir dans mon bureau. Nous avons discuté. J’avais appelé des intellectuels pour qu’ils participent à la discussion. Il insiste beaucoup pour que j’aille à Cuba. Il a vu la maquette contre le blocus. Il veut en faire une sculpture et la placer devant l’ambassade des États-Unis.

Fidel Castro : "Chers amis et amies… Il y a des années que je l’ai vu pour la dernière fois, à Rio. Et maintenant, ce qui m’étonne, c’est que je le vois encore plus jeune. Quel est le désir de nous tous ? Un Niemeyer éternel… On se souvient de Michel-Ange, et des grands peintres de tous les temps. Alors de lui, on s’en souviendra avec la plus grande admiration. On aura un Niemeyer éternel pour son œuvre et pour ses nobles idées".

Dimanche de pluie et solitude. Je suis seul dans mon bureau, fatigué de la vie, de ce cheminement fait de larmes et de rires. J’écoute un disque d’anciennes chansons et une tristesse immense m’envahit. Elles chantent le temps, les angoisses, la vieillesse. Et me reviennent des choses passées que je n’ai jamais oubliées. La famille, mes parents si chéris, mes amis tant aimés, et sans le vouloir, je pleure tout bas, doucement avec une tendre nostalgie. Je ferme les yeux et une sérénité étrange me prend, comme si nous allions nous retrouver une fois encore. Mais une nouvelle chanson monte tout-à-coup : c’est ce vieux Adolfo Alves qui chante "Arrache ton sourire de ma route, je veux passer avec ma douleur…". Mais ce qui me trouble le plus, ce ne sont pas les aléas de la vie, mais l’immense souffrance des plus pauvres face au sourire indifférent des hommes.

Fin de la vidéo


Pour ceux qui préfèrent la vidéo :

le réalisateur du documentaire nous a demandé de le retirer de l’article en ligne.
Et malheureusement, il n’existe pas d’offre en VOD ou DVD pour le consulter...

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    Sur une musique de Hans Eisler, le requiem Lenin, écrit sur commande du PCUS pour le 20ème anniversaire de la mort de Illytch, mais jamais joué en URSS... avec un texte de Bertold Brecht, et des images d’hier et aujourd’hui de ces luttes de classes qui font l’histoire encore et toujours...

  • (2009) Déclaration de Malakoff

    Le 21 mars 2009, 155 militants, de 29 départements réunis à Malakoff signataires du texte alternatif du 34ème congrès « Faire vivre et renforcer le PCF, une exigence de notre temps ». lire la déclaration complète et les signataires

  • (2011) Communistes de cœur, de raison et de combat !

    La déclaration complète

    Les résultats de la consultation des 16, 17 et 18 juin sont maintenant connus. Les enjeux sont importants et il nous faut donc les examiner pour en tirer les enseignements qui nous seront utiles pour l’avenir.

    Un peu plus d’un tiers des adhérents a participé à cette consultation, soit une participation en hausse par rapport aux précédents votes, dans un contexte de baisse des cotisants.
    ... lire la suite

  • (2016) 37eme congrès du PCF

    Texte nr 3, Unir les communistes, le défi renouvelé du PCF et son résumé.

    Signé par 626 communistes de 66 départements, dont 15 départements avec plus de 10 signataires, présenté au 37eme congrès du PCF comme base de discussion. Il a obtenu 3.755 voix à la consultation interne pour le choix de la base commune (sur 24.376 exprimés).