Police-Armée, la confusion

Militarisation de la police française : vers la guerre civile ?

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Un article ancien mais utile pour comprendre la dérive des réponses du gouvernement dans la gestion des conflits.

Dans la revue "L’arme et la Paix", journal trimestriel édité par l’association "Initiatives Citoyenneté Défense" - Octobre 2010 - n° 17

Que fait la police ? De plus en plus de missions de maintien de l’ordre contre un supposé danger intérieur, auxquelles pourrait être associée l’armée. Un glissement dangereux pour la démocratie selon Armand Soler.

Lors d’évènements qui se sont produits à la Villeneuve de Grenoble le 16 Juillet 2010, les habitants de ce quartier ont subi un état de siège en règle avec la visite du ministre Hortefeux et l’irruption du RAID et du GIPN. Quadrillage de la zone, barrage filtrant, survol d’un hélicoptère, suppression des transports en commun, tout y était. L’usage d’armes à feu contre la police, aussi condamnable soit-il ne justifiait en aucun cas ce déploiement sécuritaire.

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La réalité c’est qu’il s’agissait de tester un dispositif qui s’applique aussi bien à Vaulx-en-Velin, Vénissieux, Bron, Lyon ou en Seine Saint-Denis.

Ce dispositif repose sur « Le Livre blanc Défense et sécurité nationale » paru en 2008 aux éditions Odile Jacob. Les livres blancs précédents ne stipulaient que "défense nationale". En fusionnant défense et sécurité, jusque-là distinctes, le gouvernement sarkozyste ouvre la voie à la conception d’une guerre à une partie de la population.

Une autre conception de l’ennemi

Dans une guerre classique l’ennemi était identifié. Il avait un uniforme et la bataille se déroulait dans un territoire délimité avec des moyens coercitifs destinés à tuer des militaires, en épargnant autant que faire se pouvait la population civile.

Ce n’est plus le cas aujourd’hui, car depuis le 11 septembre 2001, l’ennemi est le terroriste islamique, considéré comme un péril fatal résidant en banlieue, car ces zones urbaines recèlent les descendants des populations immigrées, toujours considérées comme dangereuses depuis la fin de la colonisation.

L’institutionnalisation en 2004 de l’INVU (Indicateur National des Violences Urbaines) « établissant une continuité logique entre des désordres mineurs et la perspective d’une véritable guerre intérieure, a contribué à banaliser chez les responsables sécuritaires une conception de l’ordre organisée autour du fantasme d’une guerre civile que pourraient conduire des éléments subversifs cachés dans les classes populaires » [1]. Selon ces responsables sécuritaires, Ministre de l’Intérieur en tête, l’ennemi aujourd’hui se trouve à l’intérieur du pays, de préférence dans les quartiers pauvres et porte des habits civils. Il est difficilement détectable.

Une autre conception de la guerre

Si l’ennemi est invisible, s’il n’a, ni nom, ni visage, ni domicile ; la conception de la guerre en est changée. Les conflits urbains en ex-Yougoslavie, en Irak et en Afghanistan ont fait évoluer les logiques militaires et policières jusqu’à se rejoindre [2].

Mais l’idée était déjà présente en France quand le Général Henri Paris affirmait en 1998 « L’hypothèse d’une flambée de violence s’étendant de proche en proche à l’ensemble du territoire doit être sérieusement envisagée, surtout si des éléments étrangers y trouvent un intérêt dans le but d’exercer une pression sur l’appareil gouvernemental ou plus de déstabiliser l’État. En ce cas les forces de police et de gendarmerie risquent d’être très rapidement submergées. (...) Le recours est alors dans les forces de troisième catégorie, les forces armées. (...) Faut-il encore qu’elles existent et qu’elles soient disponibles » [3].

En 2008, c’est chose faite et annoncée dans le Livre Blanc au chapitre XIII du descriptif des forces armées contribuant à la « protection des populations ». Il s’agit de renforcer « la sécurité des installations d’importance vitale, la sécurisation des mouvements sur le territoire et l’accès à celui-ci (jusqu’à 10.000 hommes des forces terrestres) » [4].

Comment ne pas voir l’ombre de ce dispositif appelé « Contrat 10.000 hommes » [5] derrière les déclarations de messieurs Fillon et Hortefeux sur l’opposition à l’occupation des raffineries et des dépôts d’essence à l’heure où j’écris cet article (octobre 2010) ? Ces déclarations tendent à opérer un amalgame entre des menaces à la sécurité de l’État et une crise sociale remettant en cause l’action de l’État.

Le général de réserve Loup Francart a récemment déclaré : « Derrière le problème du terrorisme il y a le problème des violences urbaines dans les banlieues » [6]. Ainsi s’opère une jonction entre sécurité intérieure et sécurité extérieure donc entre le policier et le militaire. « Nous ne sommes plus dans une stratégie de défense mais dans une stratégie de sécurité nationale » [7], dit Alain Joxe spécialiste des questions de défense. Mais il n’est pas certain que cette conception de la guerre menée au peuple soit partagée au sein même de l’armée française. Ainsi le colonel Durieux récapitule : « Chaque fois qu’elle [l’armée] a été engagée sur le territoire national contre des Français, cela s’est mal passé et l’institution militaire en est sortie profondément blessée » [8].

Une autre conception du maintien de l’ordre

Cette confusion entre danger intérieur et danger extérieur risque de déboucher sur une militarisation du ministère de l’Intérieur avec une logique du maintien de l’ordre empruntée au domaine militaire. Une logique ne pouvant qu’amener à considérer la population comme un ennemi et le traiter comme tel, c’est-à-dire l’anéantir. L’autre aspect de la confusion c’est faire pratiquer un contrôle de foule par une unité militaire, alors qu’elle n’a pas l’appareil judiciaire derrière elle lui donnant le pouvoir d’interpellation. Dans les deux cas, on ne sait plus trop où se trouve la ligne de partage entre le champ de bataille et le maintien de l’ordre dans la rue.

On a pu voir les manœuvres d’encerclement des jeunes par la police sur la place Bellecour à Lyon. On a pu voir les mêmes manœuvres d’encerclement et de filtrage sur la place Grenette en Juillet dernier lors de la venue du Président Sarkozy à Grenoble. Derrière cette stratégie de l’encerclement se glisse de manière pernicieuse l’idée suivante toujours avancée par le général Henri Paris : « La guérilla urbaine latente dans les banlieues défavorisées peut se répandre hors de celles-ci et se transformer en guerre civile. Et une manipulation étrangère n’est cependant pas à exclure... Elle peut prendre la forme de quelques commandos infiltrés, peu nombreux et bien organisés qui viendraient provoquer l’explosion d’une réaction en chaîne » [9]. Cette autre conception du maintien de l’ordre mène tout droit à tirer sur la foule.

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Une conception dévoyée de la démocratie

Quelle conception de la démocratie cela sous-entend-il pour en arriver là ? Le gouvernement actuel se dirige vers une forme de pouvoir qui fabrique un ennemi afin de l’entretenir pour pouvoir provoquer le désordre afin d’imposer un rétablissement de l’ordre à sa dévotion. Le tout se faisant dans l’appel à une société assainie débarrassée de sa "racaille" et des "clandestins étrangers". Une démocratie où le nécessaire débat politique est présenté comme un combat contre l’État. Une démocratie qui se dilue dans un temps de paix indistinct d’un temps de guerre. Les mesures d’exception deviennent la règle. La politique gouvernementale se mue en répression dans tous les domaines de la vie sociale sans que ceux qui en sont victimes puissent faire valoir leurs droits par l’expression démocratique.

Mais si la voie est ainsi ouverte pour une guerre faite au peuple, un autre chemin peut se prendre avec les forces qui s’y opposent.

Voir en ligne : Dans la revue "L’arme et la Paix"

[1Mathieu Rigouste, L’ennemi intérieur, Ed. La découverte, p.265.

[2Hacène Belmessous, Opération banlieues, Ed. La découverte, p.45.

[3Henri Paris, La menace terroriste et insurrectionnelle, Revue de la Défense Nationale, Avril 1998.

[4Défense et Sécurité nationale - Le Livre blanc, Ed.Odile Jacob-La Découverte, p.222

[5Hacène Belmessous, ibid.

[6Hacène Belmessous, ibid. p.31.

[7Alain Joxe, Cohérence du Livre blanc sur la sécurité nationale, Le Débat Stratégique n°98.

[8Hacène Belmessous, ibid. p.41.

[9Henri Paris, ibid.

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