Les héritiers de 1940 : Marine, Jordan et les oligarques

, par  Bernard Frederick , popularité : 0%

« Les milliardaires français cherchent un nouveau président », titrait, il y a peu, l’hebdomadaire allemand Die Zeit, un journal plutôt sérieux, proche des socio-démocrates. C’était au lendemain de la rencontre, le 20 avril, de Jordan Bardella et les membres du bureau exécutif du Medef, dont Patrick Martin, le patron des patrons.

Marine Le Pen avait dîné chez Drouant, à Paris, le 7 avril, avec un groupe de très grands patrons dont Bernard Arnault (LVMH), Patrick Pouyanné (TotalEnergies), ainsi que ceux d’Accor, Engie, Renault, Capgemini ou encore Cyrille Bolloré (le fils de), tous membres du club informel, fondé à l’arrivée au pouvoir de François Mitterrand, Entreprise et Cité.

« Je ne suis pas de gauche, je n’ai pas l’entreprise honteuse », expliquait Bardella, ajoutant : « Je crois que nous avons un programme résolument tourné vers la production, vers la croissance et les dirigeants d’entreprise pourront trouver avec nous des alliés parce que nous avons besoin d’eux pour redresser l’économie française ».

Le président du Medef, Patrick Martin, invitait lui au « pragmatisme » : il est « dans l’ordre des choses » que les chefs d’entreprise « se préparent à l’avenir », avait-il expliqué sur France Inter, en janvier. « Peut-on exclure le Rassemblement national de nos contacts politiques ? Dit-il lors d’une conférence de presse, Évidemment non, parce que c’est une formation qui pèse lourd au Parlement ».

Écho à une déclaration du président du RN sur France 2 : « Nous sommes un parti politique qui est le premier groupe de députés à l’Assemblée nationale, qui est donné aujourd’hui en capacité de remporter la prochaine élection présidentielle. Il est naturel, évident que nous dialoguions avec les milieux économiques », félicitant au passage ces « grands groupes qui créent des milliers d’emplois, qui font la fierté du génie français en Europe, mais aussi partout dans le monde », citant Dassault, LVMH ou encore Airbus.

Il est loin le temps où la patronne du Medef (2005-2013), Laurence Parisot, publiait, chez Calmann-Lévy un véritable pamphlet contre Marine Le Pen : « Un piège bleu Marine ». Laurence Parisot, cependant, était lucide. « Je connais des chefs d’entreprises, avouait-elle, tentés par le vote FN, et pas seulement dans l’univers des TPE ou du petit commerce. Hélas, certains dirigeants de très grandes entreprises se laissent aller. Mais ce n’est pas pour le volet économique du programme, mais pour tout le reste » (Les Echos 1 déc. 2015). Mais, pour elle, l’ex FN restait « un parti très dangereux, qui constitue une menace pour notre pays et même porte en lui un risque mortel » (VSD 27 avril 2017).

Hélas pour Laurence Parisot et, surtout, pour le peuple français, le révisionnisme a, peu à peu, cessé d’être tabou en Europe et en France pour ce qui nous concerne particulièrement. Le contrat moral et politique passé en 1944-45, entre les pays et ses élites économiques et politiques a été rompu ; lui qui consistait à empêcher que puisse se reproduire ce qui s’était passé dans les années trente et sous l’occupation : la collusion entre le patronat et les forces diverses du fascisme jusqu’à la totale trahison de 1940.

Ceux qui s’étonnent, aujourd’hui, du « glissement » de l’oligarchie française vers l’extrême droite, ont oublié ou feignent d’avoir oublié, les accointances entre le patronat et l’extrême droite dans les années trente jusqu’à la totale trahison de 1940.

La Confédération générale de la production française, créée en 1919, rassemble le patronat français dont le célèbre Comité des forges. Cette confédération, la CGPF, va se compromettre sans complexe avec le fascisme. Elle contribue de façon active à la Cagoule, aux groupes factieux jusqu’au putsch raté de 1934. Le mouvement populaire qui va s’ensuivre et la réaction du Peuple, qui va porter au pouvoir les élus du Front populaire, va contrecarrer ses plans et le patronat va être obligé de subir les décisions de l’exécutif sur lequel, à l’époque il n’avait pas de prise au sein des mouvements de gauche. Les délégués du Personnel, les congés payés, la semaine de quarante heures, les Conventions collectives etc.

La CGPF changea de nom en juillet 1936, devenant Confédération générale du patronat français pour rendre plus efficace la guerre de classes. En février 1936, à la suite d’une réunion organisée chez Peyerimhoff, vice-président puis président (1925-1940) du Comité central des houillères de France, en présence des « grands intérêts », François de Wendel, dirigeant du Comité des forges, régent de la Banque de France et industriel bien connu, constatait, avec amertume que l’on « ne fait pas grand-chose », qu’il y a « peu d’entrain, peu d’argent, pas de plan, quelques combines seulement sur lesquelles on est à peu près d’accord ». Un mois plus tard, le 19 mars 1936, lors d’une autre rencontre, organisée chez Duchemin, alors président de la Confédération générale de la production française, les oligarques s’entendent sur le projet de demander au maréchal Pétain de lancer un appel contre le Front populaire à la veille des élections. L’appel reste sans suite.

L’oligarchie va alors se radicaliser.

En cette même année 36, des éléments pour la plupart issus de l’Action française, fondent l’Organisation secrète d’action révolutionnaire nationale (OSARN), groupe clandestin, plus connu sous le surnom de la « Cagoule ». Ses membres viennent essentiellement de milieux aisés et leurs liens avec certaines grandes entreprises industrielles leur donnent accès à de nombreux moyens matériels. On peut citer L’Oréal, Michelin, Renault, Lesieur, Saint-Gobain pour les plus connues, ainsi que la banque Worms.

La cagoule bénéficie de rapports privilégiés avec les milieux industriels et économiques. Ainsi, pour satisfaire ses besoins financiers, il peut compter sur les apports de la Fédération nationale des contribuables dirigée par le PDG de Lesieur, Jacques Lemaigre Dubreuil. Le fondateur de la société L’Oréal, Eugène Schueller met ses moyens personnels à la disposition de la Cagoule qui organise des réunions dans son propre bureau du siège de la société. En outre, il aide financièrement l’organisation. Michelin finance également le mouvement à hauteur de trois millions.

En 1940, Schueller contribue au financement du parti collaborationniste fondé par Eugène Deloncle en accord avec les autorités allemandes, le Mouvement social révolutionnaire (MSR) qui rejoint le Rassemblement national populaire (RNP) de Marcel Déat, Schueller est nommé président du comité technique d’économie générale du RNP. Il prend la parole en tant que tel lors du premier congrès du RNP en juin 1941.

En novembre 1946, le comité d’épuration de l’industrie chimique requerra contre Eugène Schueller une interdiction d’exercer toute fonction dirigeante « pour avoir favorisé les desseins de l’ennemi par son attitude publique pendant la collaboration ». Il échappera, cependant, aux sanctions. L’Oréal emploiera également plusieurs anciens collaborateurs et cagoulards en même temps que …François Mitterrand nommé par Schueller président-directeur général des éditions du Rond-Point (et directeur du magazine Votre beauté).

C’est à cette époque que le général de Gaulle aurait lancé à une délégation de patrons français :« Je n’ai vu aucun de vous, messieurs, à Londres ». Et d’ajouter : « Ma foi, après tout, vous n’êtes pas en prison ».

Que cette apostrophe soit vraie ou non, elle témoigne en tout état de cause d’un total changement de paradigme. Si l’histoire ne repasse pas les plats, elle fait très mal sa vaisselle.  [1]

Pour approfondir

D’Annie Lacroix-Riz :

Le Choix de la défaite : les élites françaises dans les années 1930, Paris, Armand Colin, 2009, rééd. 2024.

De Munich à Vichy : l’assassinat de la Troisième République, 1938-1940, Paris, Armand Colin, 2008,

Les Élites françaises entre 1940 et 1944 : de la collaboration avec l’Allemagne à l’alliance américaine, Paris, Armand Colin

Voir en ligne : Publié sur Liberté Actus : abonnez-vous !

[1La fameuse apostrophe de De Gaulle au patronat français - «  Je n’ai vu aucun de vous, Messieurs, à Londres  » - n’aurait jamais été prononcée. Elle était cependant vraisemblable.1

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