Les communistes et l’Etat (2)

, par  Pascal Brula , popularité : 4%

Dans l’extrait ci-dessous, les auteurs du livre "Les communistes et l’Etat" [1] nous exposent comment la conception du rôle de l’Etat dans la société capitaliste s’est forgée au fil de la propre histoire des auteurs et acteurs révolutionnaires que sont Marx, Engels et Lénine, dans leur rapport avec la réalité sociale, politique, économique de leur époque.

Pour ces derniers, l’Etat est non pas un compromis neutre de gestion de la société, qui aurait été créé par les hommes de manière bienveillante, mais bien un instrument de dictature de la classe dominante, la bourgeoisie capitaliste, lui permettant d’empêcher que la contradiction antagonique Capital/Travail générée par la propriété des moyens de production et l’exploitation de l’homme par l’homme, se règle en sa défaveur.

Posé comme cela, la transformation socialiste de la société passe obligatoirement par la résolution de ce problème de fond. C’est une question que se sont posés de tous temps les communistes, y compris bien sûr les communistes français… sauf de nos jours. Dans l’article précédent, j’ai daté les dernières réflexions au PCF sur le sujet vers la fin des années soixante-dix avec le XXIIème congrès et le "Programme commun". Depuis, c’est le néant. Le congrès des "étoiles" nous a même entraînés dans une nuit permanente : la direction du PCF n’évoque plus ce problème depuis longtemps, elle l’ignore ! Et je ne parle même pas du Front de gauche et de son programme "L’Humain d’abord" dont la revendication d’une VIème république n’est qu’un slogan d’une vacuité insondable, en tous cas sans rapport avec le rôle réel joué par l’Etat.

Face à ce déni de réalité, il est urgent de réarmer les militants communistes et de rappeler que l’Etat n’est pas une structure technique qui devrait être gérée par des techniciens, mais qu’il s’agit d’un instrument de coercition dont la logique doit être renversée. Il faut donc s’y préparer : c’est un devoir politique.

Comme je l’ai signalé, il n’est pas question de publier les 250 pages du livre ; j’ai notamment éludé la partie consacrée à la question centrale à laquelle amène toute réflexion communiste sur le rôle de l’Etat : pour répondre à la dictature de la bourgeoisie, doit-on préconiser à l’inverse la dictature du prolétariat ou non ? Et qu’est-ce que le concept de dictature du prolétariat ? Ce sujet pourrait faire l’objet d’un développement ultérieur, d’autant plus que le débat est loin d’être clos et qu’il demande encore de nombreux échanges. En tous cas, l’analyse du rôle de l’Etat est bien au cœur de la réflexion qui a amené notamment la direction du PCF à rejeter Marx (en tous cas une partie de ses travaux) et Lénine. Et refuser de prendre ce problème à bras-le-corps, correspond à un refus de remettre en cause le capitalisme. En cela, il serait urgent d’analyser comment s’insère cette superstructure qu’est l’Union européenne au profit de la dictature de la bourgeoisie capitaliste, dans les mécanismes étatiques.

Considérer l’Etat pour ce qu’il est, revient également à s’interroger sur l’utilisation à outrance du mot libéralisme en lieu et place du mot capitalisme. Cela n’est pas innocent, l’idéologie dominante est celle de la classe dominante ; que le libéralisme corresponde à une philosophie ne signifie pas qu’il puisse être confondu avec un système, le système capitaliste… Un des trois coauteurs (ironie, est-ce Lucien Sève ?) du bouquin, dans une partie non publiée ici, nous dit que la « non-intervention dans la sphère de la production et des échanges économiques, tarte à la crème de l’idéologie libérale, est pure fiction »… On ne peut qu’être d’accord. Il faut également rapprocher cette fausse notion de "libéralisme" de la réalité de l’appareil répressif d’Etat, de plus en plus violent et sophistiqué ; c’est une contradiction totale. Il est alors légitime de s’interroger sur l’absurdité dans laquelle l’idéologie dominante a acculé le débat : la gauche et à fortiori les communistes seraient forcément pour plus d’Etat et donc moins de liberté, alors que la droite portant le libéralisme, serait forcément moins interventionniste et donc pour plus de liberté. Il est grand temps de réhabiliter le véritable rôle de l’Etat, et de remettre d’aplomb notre système de pensée : nous ne sommes pas antilibéraux, nous sommes communistes !

Pascal Brula


Les communistes et l’Etat, 1977, p.19 à 37 :

Marx, Engels, Lénine sur l’Etat et la révolution

L’un des apports décisifs du marxisme à la pensée socialiste et à l’action révolutionnaire, c’est la théorie scientifique de l’Etat. En découvrant la nature historique et le contenu de classe de l’Etat, Marx et Engels ont fait apparaître la nécessité de la lutte et de l’organisation politiques de la classe ouvrière pour en faire la conquête avec l’appui des plus larges masses, lui substituer son propre pouvoir d’Etat, créer ainsi les conditions d’une société sans classes où l’Etat lui-même dépérira. Cette découverte, fruit de la réflexion la plus profonde sur l’expérience des premières luttes prolétariennes et leurs échecs, si elle a une portée universelle et plus que jamais actuelle, n’en est pas moins historiquement datée. La mettre en œuvre dans les conditions d’aujourd’hui présuppose son assimilation exacte, c’est-à-dire à la fois la compréhension de ses enseignements fondamentaux et la connaissance des situations historiques concrètes auxquelles ils se rapportaient : idéologies en rupture avec lesquelles le marxisme s’est constitué en la matière, formes de domination politique bourgeoise qu’il a dû affronter, rapport des forces de classe auquel il a dû adapter sa stratégie.

L’idéologie bourgeoise et l’Etat

Au début des années 1840, deux courants de pensée dominent les représentations idéologiques de l’Etat. Le premier, prépondérant en Allemagne, fait de l’Etat un absolu qui s’impose d’en haut à la société et dont la source est la volonté divine ou le mouvement d’une "idée" qui n’a d’autre fondement qu’elle-même. C’est cette théorie de Hegel, variante raffinée de l’« Etat de droit divin », justification de la monarchie prussienne, que Marx, très jeune, est conduit à critiquer. La seconde conception, reflet de la pratique des gouvernements parlementaires et libéraux d’Angleterre, des Etats-Unis et de France, produit déjà abâtardi au milieu du XIXème siècle de la pensée politique des Lumières, est encore très vivace dans la France d’aujourd’hui, où le réformisme aussi bien que les forces conservatrices la véhiculent à leur manière et où souvent dès l’école, elle se présente comme l’évidence même. Selon elle, les individus isolés, préexistent à la société et à l’Etat. Celui-ci résulte d’un libre contrat passé entre les hommes, convaincus par leur expérience que la vie sociale ne peut échapper à l’anarchie et à la violence si elle n’est pas réglée par une loi. L’Etat serait donc l’expression de l’intérêt général s’imposant aux intérêts particuliers, la chose de tous. Ces deux courants idéologiques s’accordent sur un point capital : présenter l’Etat bourgeois comme incarnant l’intérêt supérieur de la société dans son ensemble.

Partant d’une réflexion critique de philosophe et d’une expérience de journaliste politique en Allemagne, puis de révolutionnaire exilé en France, où les luttes politiques sont plus vives que partout ailleurs, et aussi grâce à l’apport d’Engels, qui a étudié sur place la situation et les luttes du prolétariat anglais. Marx découvre que ce n’est pas l’Etat qui produit la société, mais au contraire la société qui produit l’Etat, et plus précisément que la structure de l’économie, les rapports de production déterminent fondamentalement la structure de l’Etat, les rapports juridiques et politiques. Il découvre qu’en réalité dans les régimes mêmes qui prétendent plus ou moins à la démocratie, – la monarchie constitutionnelle, la république parlementaire – l’Etat, loin d’être la chose de tous, sert les intérêts des propriétaires fonciers et des capitalistes. Lorsque ses recherches économiques commencèrent à lui dévoiler le secret de l’exploitation capitaliste et que la fréquentation des prolétaires parisiens lui eût fait reconnaître la force sociale capable d’abolir cette exploitation et l’Etat qui la sanctionne, les pièces maîtresses du matérialisme historique se trouvèrent mises en rapport les unes avec les autres et le socialisme scientifique fut fondé dans ses grandes lignes. Son acte de naissance est le Manifeste du Parti communiste, qui ne donne pas seulement la clef d’une compréhension de la société et de son histoire, mais trace le programme de sa transformation révolutionnaire. On y trouve déjà esquissée la réponse au problème contemporain de l’Etat et de la révolution : « Le premier pas dans la révolution ouvrière est la constitution du prolétariat en classe dominante, la conquête de la démocratie » [2].

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Essence et formes de l’Etat

Qu’est-ce donc que l’Etat dans la société capitaliste, comme plus généralement dans toute société de classes ? C’est « un produit de la société à un stade déterminé de son développement ; il est l’aveu que cette société s’empêtre dans une insoluble contradiction avec elle-même, s’étant scindée en oppositions inconciliables qu’elle est impuissante à conjurer. Mais pour que les antagonistes, les classes aux intérêts économiques opposés, ne se consument pas, elles et la société, en une lutte stérile, le besoin s’impose d’un pouvoir qui, placé en apparence au-dessus de la société, doit estomper le conflit, le maintenir dans les limites de l’"ordre" ; et ce pouvoir, né de la société, mais qui se place au-dessus d’elle et lui devient de plus en plus étranger, c’est l’Etat ». « Comme l’Etat est né du besoin de réfréner des oppositions de classe, mais comme il est né, en même temps du conflit de ces classes, il est, dans la règle, l’Etat de la classe la plus puissante, de celle qui domine au point de vue économique et qui, grâce à lui, devient aussi classe politiquement dominante et acquiert ainsi de nouveaux moyens pour mater et exploiter la classe opprimée » [3].

Ainsi l’Etat, loin d’exprimer une nécessité éternelle, de l’ordre de la nature ou de l’Esprit, est un produit historique transitoire, lié à la division de la société en classes antagonistes : né avec elle, il disparaîtra avec elle. Il est dans la société dont il traduit la structure de classe, concentre les rapports économiques, qui ne pourraient se reproduire jusqu’au bout sans lui et au sein desquels il intervient activement pour le compte de la classe dominante ; et, en même temps, il est jusqu’à un certain point hors de la société, non seulement pour la conscience des hommes auxquels il apparaît spontanément comme ce qu’il n’est pas : incarnation de principes supérieurs, arbitre au-dessus des classes, mais aussi dans les faits, pour autant qu’il se constitue en réalité relativement autonome, intervenant sous des formes spécifiques, ce dont justement il tire sa puissance d’illusion et une part importante de son efficacité : si tous les opprimés voyaient clairement la nature de classe de l’Etat, ses jours seraient rapidement comptés.

Il importe au plus haut point d’être en garde contre deux interprétations fausses de ce rapport entre l’Etat et la base économique de la société. L’Etat, c’est « l’organisation que les classes dominantes – propriétaires fonciers et capitalistes – se sont données pour défendre leurs privilèges sociaux » [4]. Il n’est donc pas, comme se l’imaginent les anarchistes, le fondement de la domination des classes exploiteuses : ce fondement, il faut le chercher dans les rapports de production, et une révolution politique qui ne révolutionne pas ces rapports n’a aucune chance de mettre fin à l’oppression de classe. « Bakounine prétend que l’Etat a créé le capital, que le capitaliste ne détient son capital que par la grâce de l’Etat ». En conséquence, il suffirait de supprimer l’Etat « et le capital s’en irait alors de lui-même au diable. A l’opposé, nous disons, nous : abolissez le capital, l’appropriation de l’ensemble des moyens de production entre les mains de quelques-uns, alors l’Etat s’effondrera de lui-même » [5]. Mais l’Etat n’est pas davantage, comme se l’imaginent les réformistes bourgeois, un organisme neutre par vocation, indépendant des classes sociales, qui ne viendrait à se trouver du côté des possédants que par l’effet d’une mauvaise administration, d’une mauvaise politique, de mauvais gouvernants : il suffirait donc de les remplacer par d’autres pour le ramener à son "vrai" rôle d’arbitre impartial. L’Etat, c’est au contraire, par essence, le « résumé officiel de l’antagonisme dans la société civile » [6], le garant de l’exploitation.

Ce qui est décisif dans l’Etat, c’est, par conséquent, le pouvoir d’Etat de la classe économiquement dominante, c’est sa maîtrise effective sur l’appareil d’Etat, c’est-à-dire l’ensemble historiquement mouvant des forces et des formes socialement organisées dont elle dispose comme classe au pouvoir pour réprimer, administrer, intervenir dans toutes les sphères de la vie sociale selon les besoins de sa politique, dont le but fondamental est toujours de maintenir et de reproduire, en fonction de la conjoncture, sa domination et les rapports d’exploitation qui la fondent. Rien de plus aisément mystificateur à cet égard que le vocabulaire des fonctions et des "appareils" d’Etat, qui risque de masquer derrière la spécificité de choses et de mécanismes, l’unité d’ensemble et le fond de classe de l’Etat et du pouvoir. Si les classes successivement dominantes n’ont fait que développer et perfectionner l’appareil d’Etat à travers l’histoire, cela ne signifie pas que chaque pouvoir de classe se superpose simplement à des appareils ou des fonctions qui existeraient à titre plus ou moins indépendant. On a coutume de dire que, si les gouvernements passent, les administrations demeurent. Mais si les administrations demeurent, c’est que le pouvoir d’Etat est resté fondamentalement celui de la même classe à travers la succession des gouvernements. Il n’y a pas, par exemple, d’appareil militaire en soi, quoi qu’en dise l’opportunisme de droite ou de gauche, qui tend à "naturaliser" les formes actuelles de l’appareil d’Etat – que ce soit pour les légitimer ou pour en appeler à leur destruction pure et simple – comme si le budget ou l’armée étaient naturellement ce qu’ils sont. En réalité, c’est de la nature de classe du pouvoir d’Etat que la machine d’Etat reçoit sa configuration et son extension, sa nature et son rôle politiques, le caractère de ses organes, et c’est la lutte révolutionnaire pour la transformation, puis le dépérissement de ce pouvoir qui permettra de les modifier, ou selon les cas, de les abolir.

L’illusion de l’Etat-arbitre

S’il a été difficile de découvrir, s’il demeure difficile de faire saisir par tous ce caractère de classe de l’Etat, c’est qu’il est sous le masque, sous plusieurs masques.

D’abord, la classe dirigeante de la société et de l’Etat a en règle générale bénéficié du soutien ou de la neutralité d’une grande partie des masses pour accéder au pouvoir. Evoquant l’appui apporté par le peuple des villes et de la campagne à la bourgeoisie française contre la noblesse et le clergé pendant la Révolution de 1789, et transposant l’idée aux perspectives de la révolution ouvrière elle-même, Marx écrivait en 1844 : « Pour que la révolution d’un peuple et l’émancipation d’une classe particulière de la société civile-bourgeoise coïncident, (…) il faut qu’une sphère sociale particulière personnifie le crime notoire de toute la société, en sorte que se libérer de cette sphère apparaisse comme se libérer soi-même de toutes chaînes ». Et aucune classe ne peut jouer ce rôle sans connaître « un moment où elle fraternise et converge avec la société en général, où celle-ci sent et reconnaît en elle son représentant universel, où ses revendications et ses droits sont véritablement les droits et les revendications de la société elle-même, où elle est réellement la tête et le cœur de la société » [7]. Remarque très forte : une classe ne peut diriger une révolution durablement victorieuse si elle n’est pas reconnue par les autres couches opprimées comme porteuse de l’intérêt général, et la plus capable de le faire prévaloir face à la faillite historique de l’ancienne classe dominante. C’est pourquoi le pouvoir d’Etat de la bourgeoisie devait d’emblée apparaître avec force et durablement passer pour un pouvoir exercé « au nom du peuple ».

Deuxième remarque : le rôle de l’Etat est d’assurer la domination de la classe exploiteuse dans son ensemble, les conditions les plus générales de la reproduction des rapports de production. Or, la classe exploiteuse est composée de couches diverses aux intérêts différents, et même divergents, elle est animée par le souci prioritaire, sinon exclusif, de l’intérêt privé. Dans Le Capital, Marx montre, par exemple, comment l’Etat bourgeois a dû adopter une législation de fabrique – les premières « lois sociales », à vrai dire élémentaires et bien peu respectées par les capitalistes – sur la durée, la sécurité, l’hygiène du travail et sur l’éducation, pour endiguer quelque peu la tendance du capital à pousser l’exploitation jusqu’à mettre en péril la reproduction même de la force du travail dans son ensemble. Faire prévaloir l’intérêt général de la classe exploiteuse dans sa totalité suppose donc que l’Etat n’hésite pas à léser des intérêts bourgeois particuliers, jugés par lui secondaires. De plus, il lui faut passer des compromis temporaires avec les masses populaires si la situation engendrée par leur lutte vient à l’exiger. Autant d’illusions sont ainsi créées sur son apparence d’arbitre.

D’ailleurs, troisième remarque, rien ne serait plus erroné en principe que d’isoler abstraitement et d’opposer rôle de classe de l’Etat et accomplissement de tâches mises à l’ordre du jour par le développement général de la nation. C’est au contraire, dans la mesure même où il a effectivement ces tâches en charge que l’Etat remplit le mieux sa fonction de classe, et, s’il en devient incapable, c’est le sûr indice de sa crise, de la crise de la domination de cette classe. C’est ce que note Engels : « Partout une fonction sociale est à la base de la domination politique ; et la domination politique n’a subsisté à la longue que lorsqu’elle remplissait cette fonction sociale qui lui était confiée » [8]. Briser l’Etat bourgeois ne peut donc signifier que disparaissent les fonctions sociales publiques qu’il remplit, ni même telle ou telle forme que l’Etat leur a donnée, mais qu’il faut les transformer en les dépouillant de leur caractère de classe actuel.

« Quelle transformation subira l’Etat dans une société communiste ? Autrement dit : quelles fonctions sociales s’y maintiendront analogues aux fonctions actuelles de l’Etat ? Seule la science peut répondre à cette question ; et ce n’est pas en accouplant de mille manières le mot Peuple avec le mot Etat qu’on fera avancer le problème d’un saut de puce » [9]. La polémique avec les anarchistes devait conduire Marx et Engels à souligner ce double aspect de la transformation révolutionnaire de l’Etat et de son dépérissement futur : « Tous les socialistes sont d’avis que l’Etat politique et avec lui l’autorité politique disparaîtront à la suite de la prochaine révolution sociale, et cela signifie que les fonctions publiques perdront leur caractère politique et se transformeront en simples fonctions administratives qui seront les gardiennes des vrais intérêts sociaux » [10]. On comprend comment la conscience plus ou moins confuse de ce double aspect de l’Etat contribue à son tour à brouiller les pistes et à masquer son essence de classe.

Etat et société : un rapport variable

D’autan que, dernière remarque capitale, l’Etat bourgeois ne remplit pas sa fonction permanente de classe de la même manière aux diverses phases de développement du mode de production capitaliste. Marx a analysé de façon remarquable les deux grandes étapes historiques de sa constitution – et son analyse a sans doute une portée beaucoup plus générale. Dans une première phase, les rapports capitalistes ne peuvent se déployer qu’en bouleversant les conditions économiques et sociales préalables, héritées des modes de production précapitalistes, afin de les mettre en accord avec ses exigences. Il y a, par exemple, à transformer la masse des petits producteurs marchands en "travailleurs libres", en prolétaires n’ayant à vendre que leur force de travail, et cette transformation ne peut guère se faire que par l’intervention despotique, voire sanguinaire de l’Etat, par la violence directe : c’est là le secret de l’accumulation primitive du capital. De même, il vient un moment où l’Etat bourgeois doit bouleverser de façon voyante l’ensemble des rapports sociaux, juridiques, idéologiques préexistants. Ce n’est pas un hasard si c’est précisément au plus fort de cette période que le secret du caractère de classe de l’Etat a pu être percé à jour.

Mais une fois créées les conditions sociales générales de son fonctionnement et de son développement, le mode de production capitaliste tend à se reproduire et à s’étendre par son mouvement propre, et l’intervention de l’Etat peut se faire, hors les périodes de crise, beaucoup moins directe, beaucoup moins visible pour les masses. « Dans le progrès de la production capitaliste, il se forme une classe de plus en plus nombreuse de travailleurs qui, grâce à l’éducation, la tradition, l’habitude, subissent les exigences du régime aussi spontanément que le changement des saisons. Dès que ce mode de production a acquis un certain développement, son mécanisme brise toute résistance ; la présence constante d’une surpopulation relative maintient la loi de l’offre et de la demande du travail, et, partant, le salaire dans des limites conformes aux besoins du capital, et la sourde pression des rapports économiques achève le despotisme du capital sur le travailleur. Parfois, on a bien encore recours à la contrainte, à l’emploi de la force brutale, mais ce n’est que par exception. Dans le cours ordinaire des choses, le travailleur peut être abandonné à l’action des "lois naturelles" de la société, c’est-à-dire à la dépendance du capital, engendrée, garantie et perpétuée par le mécanisme même de la production » [11]. C’est justement lorsqu’il peut se permettre de prendre ainsi du champ par rapport à la réalité quotidienne de l’exploitation, que l’Etat de classe obtient avec le moins de difficultés un assentiment plus ou moins général, un consensus populaire – qu’on pense à la longue stabilité de la IIIème République en France après la période tumultueuse qui va de 1848 à la Commune de Paris – et qu’il atteint, si l’on peut dire, son rendement de classe optimum.

Voila pourquoi, en définitive, l’Etat de la classe dominante, qui n’est au service réel que de la minorité exploiteuse, parvient à se concilier durablement des soutiens de classe beaucoup plus larges : des prolétaires exploités peuvent appuyer de plus ou moins bon gré, mais parfois de bon gré, l’Etat de classe qui les opprime sans leur apparaître sous ce jour. Cette mystification idéologique, on le voit, n’est pas une simple illusion de la conscience subjective, mais le reflet tronqué de rapports réels. C’est pourquoi rien n’est plus nécessaire que la lutte politique et idéologique pour faire coïncider la conscience de classe et le comportement politique des travailleurs avec la lutte économique qui est leur pain quotidien.

Cela ne veut pas dire que l’essence de classe commune à toutes les sortes d’Etat bourgeois doive faire négliger la variété de ses formes, qui traduit dans une certaine mesure les changements dans le rapport des forces de classe. « C’est toujours dans le rapport immédiat entre le propriétaire des moyens de production et le producteur direct (…) qu’il faut chercher le secret le plus profond, le fondement caché de tout l’édifice social et, par conséquent, de la forme politique que prend le rapport de souveraineté et de dépendance, bref, la base spécifique que revêt l’Etat à une période donnée. Cela n’empêche pas qu’une même base économique (la même, quant à ses conditions fondamentales) sous l’influence d’innombrables conditions empiriques différentes, de conditions naturelles, de rapports raciaux, d’influences historiques extérieures, etc… peut représenter des variations et des nuances infinies que seule une analyse de ces conditions empiriques pourra élucider » [12].

Ce qui varie et ce qui ne varie pas

Cette variété de formes de l’Etat bourgeois est loin d’être indifférente à la classe ouvrière et à son combat. D’une manière générale, tout progrès démocratique qu’elle réussit à imposer avec l’appui des larges masses, pour limité qu’il soit, toujours dans le cadre du capitalisme, favorise les développements ultérieurs de ses luttes, et c’est pourquoi le combat pour les libertés est partie intégrante du combat pour le socialisme. La République démocratique, dont le suffrage universel et le parlement sont les aspects caractéristiques, est le régime le plus favorable pour le mouvement ouvrier : les travailleurs peuvent y transformer le droit de vote « de moyen de duperie qu’il a été jusqu’ici en instrument d’émancipation », parce que l’élection est un moyen d’apprécier le rapport des forces, facilite la propagande, permet aux députés des ouvriers de s’adresser aux masses avec une plus grande audience. La légalité démocratique aide le parti ouvrier à se faire « des muscles fermes et des joues roses » [13]. Engels va même jusqu’à écrire de la République démocratique qu’elle « est même la forme spécifique de la dictature du prolétariat, comme l’a montré la grande Révolution française » [14]. Phrase que reprend Lénine tout en lui donnant un sens plus limité : « Engels reprend ici, en la mettant tout particulièrement en relief, cette idée fondamentale qui marque comme d’un trait rouge toutes les œuvres de Marx, à savoir que la République démocratique est le chemin le plus court conduisant à la dictature du prolétariat » [15].

Mais la variété des formes de l’Etat bourgeois, pour importante qu’elle soit, ne doit susciter aucune illusion quant à sa nature profonde : « L’Etat n’est rien d’autre qu’une machine pour l’oppression d’une classe par une autre, et cela, tout autant dans la République démocratique que dans la monarchie » [16]. Idée que Lénine formule ainsi dans L’Etat et la révolution : « Les formes de l’Etat bourgeois sont extrêmement variées, mais leur essence est une : en dernière analyse, tous ces Etats sont d’une manière ou d’une autre, mais nécessairement, une dictature de la bourgeoisie  » [17]. C’est là le cœur de la conception marxiste de l’Etat dans la société de classes, dans la société capitaliste.

Quelle est donc, dans ces conditions, la tâche historique du prolétariat ? Le Manifeste l’exposait ainsi : « Le premier pas dans la révolution ouvrière est la constitution du prolétariat en classe dominante, la conquête de la démocratie. Le prolétariat se servira de sa suprématie politique pour arracher peu à peu à la bourgeoisie tout capital, pour centraliser tous les instruments de production entre les mains de l’Etat, c’est-à-dire du prolétariat organisé en classe dominante, et pour augmenter au plus vite la masse des forces productives. Cela ne pourra se faire naturellement, au début, que par une intervention despotique dans le droit de propriété et les rapports bourgeois de production (…). Les différences de classes une fois disparues dans le cours du développement, toute la production étant concentrée dans les mains des individus associés, le pouvoir public perd alors son caractère politique. Le pouvoir politique, à proprement parler, est le pouvoir organisé d’une classe pour l’oppression d’une autre. Si le prolétariat, dans sa lutte contre la bourgeoisie, se constitue forcément en classe, s’il s’érige par une révolution en classe dominante et, comme classe dominante, abolit par la violence les anciens rapports de production, il abolit en même temps que ces rapports, les conditions de l’antagonisme des classes, il abolit les classes en général et, par là même, sa propre domination de classe. A la place de l’ancienne société bourgeoise, avec ses classes et ses antagonismes de classes, surgit une association dans laquelle le libre développement de chacun est la condition du libre développement de tous » [18].

Les communistes et l’État (1)
Les communistes et l’État (3)
Les communistes et l’État (4)
Les communistes et l’État (5)

[1Jean Fabre, François Hincker, Lucien Sève : Les communistes et l’Etat, Ed. sociales, 1977, 250 p.

[2K.Marx, F.Engels : Manifeste du Parti communiste, 1848, Ed. sociales, p.56.

[3F.Engels : L’origine de la famille, de la propriété privée et de l’Etat, 1884, Ed. sociales, p.178.

[4K.Marx, F.Engels : Critique des programmes de Gotha et d’Erfurt, 1875, Ed. sociales.

[5Ibid.

[6K.Marx : Misère de la philosophie, 1847, Ed. sociales, p. 179, 1968.

[7K.Marx : Critique du droit politique hégélien, 1843, Ed. sociales, p. 208-209, 1975.

[8F.Engels : Anti-Dühring, 1878, Ed. sociales, p.208.

[9K.Marx, F.Engels : Critique des programmes de Gotha et d’Erfurt, 1875, Ed. sociales, p.43.

[10F.Engels : De l’autorité, Marx-Engels Werke, Dietz Verlag, t.18, p.308 (Trad. Cl. Prévost).

[11K.Marx : Le Capital, Ed. sociales, livre I, t.III, p.178.

[12K.Marx : Le Capital, Ed. sociales, livre III, t.III, p.172.

[13F.Engels, Introduction à K.Marx : Les luttes de classes en France, 1850, Ed. sociales, p.25 et 34.

[14K.Marx, F.Engels : Critique des programmes de Gotha et d’Erfurt, 1875, Ed. sociales, p.103.

[15Lénine : Œuvres, t.25, p.481.

[16F.Engels, Introduction à K.Marx : La guerre civile en France, 1871, Ed. sociales, p.301.

[17Lénine : Œuvres, t.25, p.446.

[18K.Marx, F.Engels : Manifeste du Parti communiste, 1848, Ed. sociales, p.56 et 57.

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