Les communistes et l’Etat (4)

, par  Pascal Brula , popularité : 2%

Impossible de parler de l’analyse du rôle de l’État par les communistes, sans mettre en avant les apports de Louis Althusser sur le sujet. Les développements de ce philosophe marxiste et communiste ont d’abord été très discutés, puis par la suite très controversés au sein du PCF dont il divergera politiquement petit à petit à partir de la démarche du programme commun au début des années soixante-dix. Néanmoins, à l’époque, sa théorie des Appareils idéologiques d’État fera un tabac parmi les communistes français et au niveau international. Son texte sera publié dans le n°151 de mai-juin 1970 de La Pensée : "Idéologie et Appareils idéologiques d’État (Notes pour une recherche)". Et ses réflexions provoqueront notamment chez les révolutionnaires, de nombreux développements concernant le rôle de l’enseignement et de l’école dans la mise en œuvre de l’idéologie des classes dominantes. Pourtant, bien au-delà des seules institutions scolaires, ce texte approfondit de manière originale les théories de Marx et de Lénine sur l’État. Il tente d’aller au-delà de ce qu’il appelle une « représentation descriptive de l’État », pour formuler une vision plus cohérente et analytique, faisant rejoindre les aspects politiques (appareil répressif) et les aspects idéologiques (appareil idéologique) de l’État. L’article publié dans La Pensée en 1970 n’est pas reproduit dans son intégralité, mais l’essentiel y est ; toutefois, ce qui est publié ici se termine par des questions auxquelles Louis Althusser répond dans son texte intégral que l’on peut trouver parmi d’autres textes de l’auteur aux éditions Le Temps des Cerises sous le titre "Penser, Louis Althusser (les dossiers de Pensée)", 2006.

Pascal Brula


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L’État

La tradition marxiste est formelle : l’État est conçu explicitement dès Le Manifeste et Le 18 Brumaire (et dans tous les textes classiques ultérieurs, avant tout de Marx sur la Commune de Paris, et de Lénine sur l’État et la Révolution) comme appareil répressif. L’État est « une machine » de répression, qui permet aux classes dominantes (au XIXème siècle, à la classe bourgeoise et à la « classe » des grands propriétaires terriens) d’assurer leur domination sur la classe ouvrière pour la soumettre au procès d’extorsion de la plus-value (c’est-à-dire à l’exploitation capitaliste).

L’État, c’est alors avant tout, ce que les classiques du marxisme ont appelé l’appareil d’État. On comprend sous ce terme : non seulement l’appareil spécialisé (au sens étroit) dont nous avons reconnu l’existence et la nécessité à partir des exigences de la pratique juridique, à savoir la police – les tribunaux – les prisons ; mais aussi l’armée, qui (le prolétariat a payé de son sang cette expérience) intervient directement comme force répressive d’appoint en dernière instance quand la police, et ses corps auxiliaires spécialisés, sont « débordés par les évènements » ; et au-dessus de cet ensemble, le chef de l’État, le gouvernement et l’administration.

Présentée sous cette forme, la « théorie » de l’État marxiste-léniniste touche à l’essentiel, et il n’est pas question un seul instant de ne pas prendre conscience que c’est bien là l’essentiel. L’appareil d’État, qui définit l’État comme force d’exécution et d’intervention répressive, « au service des classes dominantes », dans la lutte de classe menée par la bourgeoisie et ses alliés contre le prolétariat, est bel et bien l’État, et définit bel et bien sa « fonction » fondamentale.

De la théorie descriptive à la théorie tout court

Pourtant, cette présentation de la nature de l’État reste en partie descriptive.

Comme nous aurons souvent l’occasion d’employer cet adjectif (descriptif), un mot d’explication est nécessaire, pour lever toute équivoque.

Lorsque nous disons, en parlant de la « théorie » marxiste de l’État, que ce sont des conceptions ou représentations descriptives de leur objet, nous n’avons pas d’arrière-pensée critique. Nous avons au contraire tout lieu de penser que les grandes découvertes scientifiques ne peuvent éviter de passer par la phase de ce que nous appellerons une « théorie » descriptive. Ce serait la première phase de toute théorie, au moins dans le domaine qui nous occupe (celui de la science des formations sociales). Comme telle, on pourrait – et à notre sens on doit – envisager cette phase comme une phase transitoire, nécessaire au développement de la théorie. Qu’elle soit transitoire, nous l’inscrivons dans notre expression : « théorie descriptive », en faisant apparaître, dans la conjonction des termes que nous employons, l’équivalent d’une sorte de « contradiction ». En effet, le terme de théorie « jure » en partie avec l’adjectif « descriptive » qui lui est accolé. Cela veut dire très précisément : 1) que la « théorie descriptive » est bien, sans aucun doute possible, le commencement sans retour de la théorie, mais 2) que la forme « descriptive » dans laquelle se présente la théorie, exige, par l’effet même de cette « contradiction », un développement de la théorie qui dépasse la forme de la « description ».

Précisons notre pensée, en revenant à notre objet présent : l’État.

Lorsque nous disons que la « théorie » marxiste de l’État, dont nous disposons, reste en partie « descriptive, cela signifie d’abord et avant tout que cette « théorie » descriptive est, sans aucun doute possible, le commencement même de la théorie marxiste de l’État, et que ce commencement nous donne l’essentiel, c’est-à-dire le principe décisif de tout développement ultérieur de la théorie.

Nous dirons en effet que la théorie descriptive de l’État est juste, puisqu’on peut parfaitement faire correspondre à le définition qu’elle donne de son objet, l’immense majorité des faits observables dans le domaine qu’elle concerne. Ainsi la définition de l’État comme État de classe, existant dans l’appareil d’État répressif, éclaire d’une manière fulgurante tous les faits observables dans les divers ordres de la répression, quels qu’en soient les domaines : depuis les massacres de juin 48 et de la Commune de Paris, du dimanche sanglant de mai 1905 à Pétrograd, de la Résistance, de Charonne, etc… jusqu’aux simples (et relativement anodines) interventions d’une « censure » qui interdit La Religieuse de Diderot ou une pièce de Gatti sur Franco ; elle éclaire toutes les formes directes ou indirectes de l’exploitation et de l’extermination des masses populaires (les guerres impérialistes) ; elle éclaire cette subtile domination quotidienne où éclate, par exemple dans les formes de la démocratie politique, ce que Lénine a appelé après Marx, la dictature de la bourgeoisie.

Cependant la théorie descriptive de l’État représente une phase de la constitution de la théorie qui exige elle-même le « dépassement » de cette phase. Car il est clair que si la définition en question nous donne bien de quoi identifier et reconnaître les faits d’oppression en les rapportant à l’État, conçu comme appareil répressif d’État, cette « mise en rapport » donne lieu à un genre d’évidence très particulier, dont nous aurons l’occasion de dire un mot dans quelques instants : « oui, c’est bien ainsi, c’est bien vrai !.. ». Et l’accumulation des faits sous la définition de l’État, si elle multiplie son illustration, ne fait pas avancer réellement la définition de l’État, c’est-à-dire sa théorie scientifique. Toute théorie descriptive court ainsi le risque de « bloquer » le développement, pourtant indispensable, de la théorie.

C’est pourquoi nous pensons qu’il est indispensable, pour développer cette théorie descriptive en théorie tout court, c’est-à-dire pour comprendre plus avant les mécanismes de l’État en son fonctionnement, nous pensons qu’il est indispensable d’ajouter quelque chose à la définition classique de l’État comme appareil d’État.

L’essentiel de la théorie marxiste de l’État

Précisons d’abord un point important : l’État (et son existence dans son appareil) n’ont de sens qu’en fonction du pouvoir d’État. Toute la lutte des classes politique tourne autour de l’État. Entendons : autour de la détention, c’est-à-dire de la prise et de la conservation du pouvoir d’État, par une certaine classe, ou par une alliance de classes ou de fractions de classes. Cette première précision nous oblige donc à distinguer le pouvoir d’État (conservation du pouvoir d’État ou prise de pouvoir d’État), objectif de la lutte de classe politique d’une part, et l’appareil d’État d’autre part.

Nous savons que l’appareil d’État peut demeurer en place, comme le prouvent les « révolutions » bourgeoises du XIXème siècle en France (1830, 1848) ou les coups d’État (le Deux décembre, mai 1958) ou les effondrements d’État (chute de l’Empire en 1870, chute de la IIIème République en 1940), ou la montée politique de la petite bourgeoisie (1890-95 en France), etc…, sans que l’appareil d’État en soit affecté ou modifié : il peut rester en place, sous les évènements politiques qui affectent la détention du pouvoir d’État.

Même après une révolution sociale comme celle de 1917, une grande partie de l’appareil d’État est restée en place sous la prise du pouvoir d’État par l’alliance du prolétariat et de la paysannerie pauvre : Lénine l’a assez répété.

On peut dire que cette distinction du pouvoir d’État et de l’appareil d’État fait partie de la « théorie marxiste » de l’État », de manière explicite depuis Le 18 Brumaire et Les Luttes de classes en France de Marx.

Pour résumer sur ce point la « théorie marxiste de l’État », nous pouvons dire que les classiques du marxisme ont toujours affirmé : 1) l’État c’est l’appareil répressif d’État ; 2) il faut distinguer le pouvoir d’État de l’appareil d’État ; 3) l’objectif de la lutte de classes concerne le pouvoir d’État, et par voie de conséquence l’utilisation, par les classes (ou alliance de classes, ou de fractions de classe) détentrices du pouvoir d’État, de l’appareil d’État en fonction de leurs objectifs de classe ; et 4) le prolétariat doit s’emparer du pouvoir d’État pour détruire l’appareil d’État bourgeois existant, et dans une première phase le remplacer par un appareil d’État tout différent, prolétarien, puis dans les phases ultérieures, mettre en œuvre un processus radical, celui de la destruction de l’État (fin du pouvoir d’État et de tout appareil d’État).

De ce point de vue par conséquent, ce que nous proposerions d’ajouter à la « théorie marxiste » de l’État, y figure d’ores et déjà en toutes lettres. Mais il nous semble que cette théorie, ainsi complétée, reste encore en partie descriptive, bien qu’elle comporte désormais des éléments complexes et différentiels dont le fonctionnement et le jeu ne peuvent être compris sans le recours à un approfondissement théorique supplémentaire.

Les appareils idéologiques d’État

Ce qu’il faut ajouter à la « théorie marxiste » de l’État, c’est donc autre chose.

Nous devons ici avancer avec prudence dans un terrain où, en fait, les classiques du marxisme nous ont depuis longtemps précédé, mais sans avoir systématisé, sous une forme théorique, les progrès décisifs que leurs expériences et leurs démarches impliquent. Leurs expériences et démarches sont en effet restées avant tout sur le terrain de la pratique politique.

Les classiques du marxisme ont, en fait, c’est-à-dire dans leur pratique politique, traité l’État comme une réalité plus complexe, que la définition qui en est donnée dans la « théorie marxiste de l’État », même complétée comme nous venons de le faire. Ils ont reconnu cette complexité dans leur pratique, mais ils ne l’ont pas exprimée dans une théorie correspondante [1].

Nous voudrions tenter d’esquisser très schématiquement cette théorie correspondante. A cette fin, nous proposons la thèse suivante.

Pour faire progresser la théorie de l’État, il est indispensable de tenir compte, non seulement de la distinction entre pouvoir d’État et appareil d’État, mais aussi d’une autre réalité qui est manifestement du côté de l’appareil (répressif) d’État, mais ne se confond pas avec lui. Nous appellerons cette réalité par son concept : les Appareils idéologiques d’État.

Qu’est-ce que les appareils idéologiques d’État (AIE) ?

Ils ne se confondent pas avec l’appareil (répressif) d’État. Rappelons que dans la théorie marxiste, l’Appareil d’État (AE) comprend : le Gouvernement, l’Administration, l’Armée, la Police, les Tribunaux, les Prisons, etc…, qui constituent ce que nous appellerons désormais l’Appareil Répressif d’État. Répressif indique que l’Appareil d’État en question « fonctionne à la violence » - du moins à la limite (car la répression, par exemple administrative, peut revêtir des formes non physiques).

Nous désignons par Appareils Idéologiques d’État un certain nombre de réalités qui se présentent à l’observateur immédiat sous la forme d’institutions distinctes et spécialisées. Nous en proposons une liste empirique, qui exigera naturellement d’être examinée en détail, mise à l’épreuve, rectifiée, remaniée. Sous toutes les réserves qu’implique cette exigence, nous pouvons, pour le moment, considérer comme Appareils Idéologiques d’État, les institutions suivantes (l’ordre dans lequel nous les énumérons n’a pas de signification particulière) :
- l’AIE religieux (le système des différentes Églises),
- l’AIE scolaire (le système des différentes « Écoles », publiques et privées),
- l’AIE familial [2],
- l’AIE juridique [3],
- l’AIE politique (le système politique, dont les différents partis),
- l’AIE syndical,
- l’AIE de l’information (presse, radio-télé, etc…)
- l’AIE culturel (Lettres, Beaux-Arts, sports, etc…)

Nous disons : les AIE ne se confondent pas avec l’Appareil (répressif) d’État. En quoi consiste leur différence ?

Dans un premier moment, nous pouvons observer que s’il existe un Appareil (répressif) d’État, il existe une pluralité d’Appareils idéologiques d’État. A supposer qu’elle existe, l’unité qui constitue cette pluralité d’AIE en corps n’est pas immédiatement visible.

Dans un second moment, nous pouvons constater qu’alors que l’Appareil (répressif) d’État, unifié, appartient tout entier au domaine public, la plus grande partie des Appareils idéologiques d’État (dans leur apparente dispersion) relève au contraire du domaine privé. Privés sont les Églises, les partis, les syndicats, les familles, quelques écoles, la plupart des journaux, des entreprises culturelles, etc…

Laissons de côté pour le moment notre première observation. Mais on ne manquera pas de relever la seconde, pour nous demander de quel droit nous pouvons considérer comme Appareils idéologiques d’État des institutions qui, pour la majorité d’entre elles, ne possèdent pas de statut public, mais sont tout simplement des institutions privées. En marxiste conscient, Gramsci avait déjà, d’un mot, prévenu cette objection. La distinction du public et du privé est une distinction intérieure au droit bourgeois, et valable dans les domaines (subordonnés) où le droit bourgeois exerce ses « pouvoirs ». Le domaine de l’État lui échappe car il est « au-delà du Droit » : l’État, qui est l’État de la classe dominante, n’est ni public, ni privé, il est au contraire la condition de toute distinction entre public et privé. Disons la même chose en partant cette fois de nos Appareils idéologiques d’État. Peu importe si les institutions qui les réalisent sont « publiques » ou « privées ». Ce qui importe c’est leur fonctionnement. Des institutions privées peuvent parfaitement « fonctionner » comme des Appareils idéologiques d’État. Il suffirait d’une analyse un peu poussée de n’importe lequel des AIE pour le montrer.

Mais allons à l’essentiel. Ce qui distingue les AIE de l’Appareil (répressif) d’État, c’est la différence fondamentale suivante : l’Appareil répressif d’État « fonctionne à la violence », alors que les Appareils idéologiques d’État fonctionnent « à l’idéologie ».

Nous pouvons préciser, en rectifiant cette distinction. Nous dirons en effet que tout Appareil d’État, qu’il soit répressif ou idéologique, « fonctionne » à la fois à la violence et à l’idéologie, mais avec une différence très importante, qui interdit de confondre les Appareils idéologiques d’État avec l’Appareil (répressif) d’État.

C’est que pour son compte, l’Appareil (répressif) d’État fonctionne de façon massivement prévalente à la répression (y compris physique), tout en fonctionnant secondairement à l’idéologie (il n’existe pas d’appareil purement répressif). Exemples : l’Armée et la Police fonctionnent aussi à l’idéologie, à la fois pour assurer leur propre cohésion et reproduction, et par les « valeurs » qu’elles proposent au dehors.

De la même manière, mais à l’inverse, on doit dire que, pour leur propre compte, les Appareils idéologiques d’État fonctionnent de façon prévalente à l’idéologie, mais tout en fonctionnant secondairement à la répression, fût-elle à la limite, mais à la limite seulement, très atténuée, dissimulée, voire symbolique (Il n’existe pas d’appareil purement idéologique). Ainsi l’Ecole et les Eglises « dressent » par des méthodes appropriées de sanctions, d’exclusions, de sélection, etc…, non seulement leurs officiants, mais aussi leurs ouailles. Ainsi la Famille… ainsi l’Appareil IE culturel (la censure pour ne mentionner qu’elle), etc…

Est-il utile de mentionner que cette détermination du double « fonctionnement » (de façon prévalente, de façon secondaire) à la répression et à l’idéologie, selon qu’il s’agit de l’Appareil (répressif) d’État ou des Appareils idéologiques d’État, permet de comprendre qu’il se tisse constamment de très subtiles combinaisons explicites ou tacites entre le jeu de l’Appareil (répressif) d’État et le jeu des Appareils idéologiques d’État ? La vie quotidienne nous en offre d’innombrables exemples, qu’il faudra toutefois étudier dans le détail pour dépasser cette simple observation.

Cette remarque nous met pourtant sur la voie de comprendre ce qui constitue l’unité du corps apparemment disparate des AIE. Si les AIE « fonctionnent » de façon massivement prévalente à l’idéologie, ce qui unifie leur diversité, c’est ce fonctionnement même, dans la mesure où l’idéologie à laquelle ils fonctionnent est toujours en fait unifiée, malgré sa diversité e ses contradictions, sous l’idéologie dominante, qui est celle de « la classe dominante ». Si nous voulons bien considérer que dans le principe, la « classe dominante » détient le pouvoir d’État (sous une forme franche, ou, le plus souvent, par le moyen d’alliances de classes ou de fractions de classes), et dispose donc de l’Appareil (répressif) d’État, nous pourrons admettre que la même classe dominante soit active dans les Appareils idéologiques d’État, dans la mesure où c’est, en définitive, au travers de ses contradictions mêmes, l’idéologie dominante qui est réalisée dans les Appareils idéologiques d’État. Bien entendu, c’est tout autre chose que d’agir par lois et décrets dans l’Appareil (répressif) d’État, et que »d’agir » par l’intermédiaire de l’idéologie dominante dans les Appareils idéologiques d’État. Il faudra entrer dans le détail de cette différence – mais elle ne saurait masquer la réalité d’une profonde identité. A notre connaissance, aucune classe ne peut durablement détenir le pouvoir d’État sans exercer en même temps son hégémonie sur et dans les Appareils idéologiques d’État. Je n’en veux qu’un seul exemple et preuve : le souci lancinant de Lénine de révolutionner l’Appareil idéologique d’État scolaire (entre autres) pour permettre au prolétariat soviétique, qui s’était emparé du pouvoir d’État, d’assurer tout simplement l’avenir de la dictature du prolétariat, et le passage au socialisme [4].

Cette dernière remarque nous met en mesure de comprendre que les Appareils idéologiques d’État puissent être non seulement l’enjeu, mais aussi le lieu de la lutte des classes, et souvent de formes acharnées de la lutte des classes. La classe (ou l’alliance de classes) au pouvoir ne fait pas aussi facilement la loi dans les AIE que dans l’Appareil (répressif) d’État, non seulement parce que les anciennes classes dominantes peuvent y conserver longtemps de fortes positions, mais aussi parce que la résistance des classes exploitées peut trouver le moyen et l’occasion de s’y exprimer, soit en utilisant les contradictions qui y existent, soit en y conquérant par la lutte des positions de combat [5].

Faisons le point de nos remarques.

Si la thèse que nous avons proposée est fondée, nous sommes conduits à reprendre, tout en la précisant sur un point, la théorie marxiste classique de l’État. Nous dirons qu’il faut distinguer le pouvoir d’État (et sa détention par…) d’une part, et l’Appareil d’État d’autre part. Mais nous ajouterons que l’Appareil d’État comprend deux corps : le corps des institutions qui représentent l’Appareil répressif d’État d’une part, et le corps des institutions qui représentent le corps des Appareils idéologiques d’État d’autre part.

Mais s’il en est ainsi, on ne peut manquer de se poser la question suivante, même en l’état, très sommaire, de nos indications : quelle est exactement la mesure du rôle des Appareils idéologiques d’État ? Quel peut bien être le fondement de leur importance ? En d’autres termes : à quoi correspond la « fonction » de ces Appareils idéologiques d’État, qui ne fonctionnent pas à la répression, mais à l’idéologie ?

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Louis Althusser, La Pensée, mai-juin 1970.

Les communistes et l’État (1)
Les communistes et l’État (2)
Les communistes et l’État (3)
Les communistes et l’État (5)

[1Gramsci est, à notre connaissance, le seul qui se soit avancé sur la voie que nous empruntons. Il a eu cette idée, « singulière », que l’État ne se réduisait pas à l’appareil (répressif) d’État, mais comprenait, comme il disait, un certain nombre d’institutions de la « société civile » : l’Eglise, les Ecoles, les syndicats, etc... Gramsci n’a malheureusement pas systématisé ses intuitions, qui sont restées à l’état de notations aigües, mais partielles (Cf. Gramsci Œuvres Choisie, Ed. Sociales, p.290, 291 (note 3), 293, 295, 436. Cf. Lettres de la Prison, Ed. Sociales, p.313).

[2La Famille remplit manifestement d’autres fonctions » que celle d’un AIE. Elle intervient dans la reproduction de la force de travail. Elle est, selon les modes de production, unité de production et (ou) unité de consommation.

[3Le « Droit » appartient à la fois à l’Appareil (répressif) d’État et au système des AIE.

[4Dans un texte pathétique, daté de 1937, Kroupskaïa a raconté l’histoire des efforts désespérés de Lénine, et de ce qu’elle considérait comme son échec (« Le chemin parcouru »).

[5Ce qui est dit ici, en quelques mots rapides, de la lutte des classes dans les AIE, est évidemment loin d’épuiser la question de la lutte des classes. Pour aborder cette question, il faut garder présent à l’esprit deux principes.

Le premier principe a été formulé par Marx dans la Préface à la Contribution : « Lorsqu’on considère de tels bouleversements (une révolution sociale), il faut toujours distinguer entre le bouleversement matériel des conditions de production économique – qu’on peut constater d’une manière scientifiquement rigoureuse –, et les formes juridiques, politiques, religieuses, artistiques ou philosophiques dans lesquelles les hommes prennent conscience de ce conflit et le mènent jusqu’au bout ». La lutte de classe s’exprime et s’exerce donc dans les formes idéologiques, donc aussi dans les formes idéologiques des AIE. Mais la lutte des classes déborde largement ces formes, et c’est parce qu’elle les déborde, que la lutte des classes exploitées peut aussi s’exercer dans les formes des AIE, donc retourner contre les classes au pouvoir, l’arme de l’idéologie.

Cela en vertu du second principe : la lutte des classes déborde les AIE parce qu’elle est enracinée ailleurs que dans l’idéologie, dans l’Infrastructure, dans les rapports de production, qui sont des rapports d’exploitation, et qui constituent la base des rapports de classe.

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