Les communistes et l’Etat (3)

, par  Pascal Brula , popularité : 2%

Dans la série de positions relatives au rôle de l’Etat, est publié ci-dessous un dernier extrait du livre "Les communistes et l’Etat" [1] pour mettre en avant Antonio Gramsci et son concept d’hégémonie. Mort en 1937, Gramsci était philosophe, cofondateur du PCI, et fut condamné en 1925 par le pouvoir fasciste à vingt ans de prison du fond de laquelle il écrivit ses fameux Cahiers de prison. Il faut faire attention, car ses écrits ont été et sont utilisés encore aujourd’hui pour mettre son auteur en contradiction avec la révolution d’octobre et Lénine. Car si Gramsci analyse la prise de pouvoir des bolcheviks comme un fait conjoncturel par une guerre de mouvement, ce n’est pas pour la dénigrer, mais pour bien faire ressortir qu’il s’agit d’un moment exceptionnel du à la conjonction d’une "société civile primitive", d’une organisation forte des communistes et d’une crise économique et sociale sans précédent (dans le cadre d’une boucherie, la 1ère guerre mondiale) au sein du maillon faible du continent européen, la Russie. De ce fait et compte tenu des conditions de l’Italie des années trente, il va développer son concept d’hégémonie en pensant certainement que les conditions réunies en Russie ont été le fruit d’un hasard qui a peu de chances de se reproduire, concept d’hégémonie qui s’appuie quelque part sur ce que Marx soutient avec juste raison, à savoir qu’une idée devient force matérielle lorsqu’elle s’empare des masses. Et contrairement à ce que certains voudraient lui faire dire, il conjugue bien la nécessité pour le mouvement révolutionnaire d’être hégémonique face à la bourgeoisie capitaliste avec celle d’exercer par le biais de l’État un pouvoir coercitif dans le cadre du socialisme.

Pascal Brula


L’apport de Gramsci

De tous ces points de vue – analyse des difficultés et possibilités particulières de la révolution dans un pays capitaliste avancé, et des tâches qui en résultent – l’œuvre de Gramsci est une source théorique des plus riches. Encore faut-il ne pas en faire à son tour l’objet d’une lecture dogmatique, oublieuse de l’époque et des conditions où elle fut écrite, un tiers de siècle avant d’être largement "découverte" hors d’Italie. Car l’Italie, telle que la connut Gramsci, n’était pas, à beaucoup près, l’un des pays capitalistes les plus développés. Elle n’occupait pas une place centrale dans le système impérialiste, les monopoles y jouaient un rôle encore modeste, son unité nationale était encore récente, son appareil d’État présentait bien des traits d’archaïsme. Ces conditions aident à comprendre que Gramsci accorde une attention aux problèmes que pose l’Italie méridionale sous-développée ou au rôle des intellectuels "organiques" de la classe dirigeante italienne, idéologues et juristes – tout en ayant fortement perçu dans le technicien le nouveau type d’intellectuel caractéristique de la société capitaliste développée –, mais que sa réflexion soit moins riche, par exemple, sur les nouvelles politiques économiques à travers lesquelles le grand capital cherche à répondre aux problèmes que lui pose la crise de 1929. Plus encore, il importe de se souvenir que, mort en 1937, Gramsci a réfléchi pendant les dix dernières années de sa vie dans les geôles de Mussolini, à partir de la défaite du mouvement ouvrier démocratique italien devant le fascisme, et pour l’essentiel avant que les analyses et leçons du fascisme aient été tirées au clair par le VIIème Congrès de l’Internationale communiste en 1935, avant le développement et les succès de la stratégie de Front populaire, bien que sa réflexion profondément originale s’oriente dans le sens général des voies nouvelles qu’elle ouvrait à la lutte des communistes.

Gramsci a enrichi la réflexion marxiste sur l’État et la révolution en montrant notamment que l’État ne se réduit pas à l’appareil de contrainte gouvernemental [2]. C’est aussi, plus largement, un appareil d’hégémonie, c’est-à-dire un vaste réseau de "casemates" et de "tranchées", d’organismes à caractère de classe qui innervent toute la "société civile", et qui redoublent la domination économique et le pouvoir politique de la classe dirigeante par une persuasion idéologique, morale et culturelle, cimentant le bloc politique des forces sur lesquelles elle s’appuie. Face à la bourgeoisie hégémonique, le prolétariat et les autres couches populaires sont maintenues dans une position subordonnée à une multiplicité de niveaux et par une multiplicité de canaux. La révolution, c’est la rupture de l’hégémonie de la bourgeoisie et la constitution de l’hégémonie de la classe ouvrière, ce qui suppose que la lutte révolutionnaire soit menée elle aussi à tous ces niveaux et par tous ces canaux. C’est pourquoi la transition révolutionnaire peut être fort longue : une vraie « guerre de positions », une « guerre de tranchées », et non pas une « guerre de mouvement », qui n’a pu réussir en Russie que parce que « la société civile était primitive et gélatineuse [3] ». La classe ouvrière, en Occident, peut et doit conquérir des positions, notamment idéologiques, isoler la classe dominante et s’assurer la direction du nouveau bloc politique qu’elle constitue autour d’elle, avant d’avoir conquis le pouvoir, à l’instar de la bourgeoisie française au XVIIème siècle. Pour Gramsci, la crise révolutionnaire s’annonce lorsque la classe ouvrière exerce déjà le rôle politique dirigeant, mais pas encore le pouvoir d’État, dont la conquête est bien plutôt la conséquence que la cause de ce rôle dirigeant. « On peut et on doit détenir une hégémonie politique avant même d’aller au gouvernement, et il ne faut pas compter sur le pouvoir et sur la force matérielle qu’il donne pour exercer la direction ou hégémonie politique [4] ».

Combinaison de l’hégémonie et de la coercition

Cette idée est importante aussi bien pour la conception du pouvoir socialiste que pour celle de la lutte révolutionnaire. Si l’État est, en effet, essentiellement l’appareil de coercition et de persuasion par lequel l’hégémonie se cuirasse, pour Gramsci la persuasion est l’élément fondamental. « A partir du moment où un groupe social subalterne devient réellement autonome et hégémonique en suscitant un nouveau type d’État, naît concrètement l’exigence de construire un nouvel ordre intellectuel et moral, c’est-à-dire un nouveau type de société, et donc l’exigence d’élaborer les concepts les plus universels, les armes idéologiques les plus raffinées et décisives » [5]. Une classe ne peut durablement gouverner qu’en captant et en entretenant un consensus, qu’en tenant compte des intérêts des groupes sur lesquels s’exerce son hégémonie, jusqu’au point du moins où ses intérêts fondamentaux ne sont pas remis en cause. Gramsci va jusqu’à expliquer la domination du fascisme non point essentiellement par la répression, mais par sa capacité à unir la bourgeoisie italienne et à la faire apparaître comme classe nationale – et pour ce qui concerne l’Italie, il y a là une analyse convaincante. Si la coercition se substitue à la persuasion, c’est que le bloc politique et idéologique hégémonique se rétrécit et se fissure, que la classe dominante épuise sa fonction historique. Symétriquement, « la dictature du prolétariat est expansive et non répressive. Un continuel mouvement se vérifie de bas en haut, un échange permanent à travers toutes les capillarités sociales, une circulation continuée des hommes [6] ».

Les communistes et l’État (1)
Les communistes et l’État (2)
Les communistes et l’État (4)
Les communistes et l’État (5)

[1Jean Fabre, François Hincker, Lucien Sève : Les communistes et l’Etat, Ed. sociales, 1977, 250 p.

[2Voir Gramsci dans le texte - De l’avant aux derniers écrits de prison (1916-1935), Ed. Sociales, 1975, 798 p.

[3Voir J. Texier, "Gramsci, théoricien des superstructures", La Pensée, n°139, 1968.

[4Cahiers de la prison, I, Fragment 44, Trad. de Christine Buci-Glucksman : Gramsci et l’État, Fayard, p.216.

[5Gramsci dans le texte - De l’avant aux derniers écrits de prison (1916-1935), Ed. Sociales, 1975, 798 p.

[6Article de l’Ordine Nuovo, "Gramsci et l’Etat", p.43.

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