La grève politique de masse, Maurice Thorez (1930)

, par  Jean Jullien , popularité : 2%

Présentation

« La grève politique de masse » numérisé ici est extrait du livre 2 du tome premier des œuvres de Maurice Thorez éditées en 1950.

Le texte avait été publié en janvier 1930 dans le premier numéro des Cahiers du bolchévisme.

En février, le n° 2 en reprend les thèmes sous le titre « la préparation de la grève politique de masse, centre de la discussion de la conférence nationale ».

Thorez fut arrêté le 9 juin 1929, d’autres communistes peu après, pour atteinte à la sûreté de l’état. Il fut libéré le 23 avril contre paiement d’une amende, et l’Humanité du 27 avril 1930 publia le troisième texte de ce recueil : « L’action de masse doit briser le complot », qui définit le lien dialectique entre l’action légale et illégale.

Le même livre comprend entre autres textes significatifs « la Tactique du front unique  », portant notamment sur les sujets « chefs et ouvriers socialistes ».

Et les « Discours à la Conférence nationale des 28 février et 1er mars 1931 » :

- la caractéristique de la crise économique

- le travail des communistes dans les syndicats

J’ai ajouté aux notes d’origine des notes complémentaires (JJ) destinées à éclaircir des faits et des noms alors familiers mais aujourd’hui peut-être oubliés.


Le document « La grève politique de masse » se situe dans une période qui présente des similarités avec celle que nous vivons, et quelques différences sous d’autres aspects.

Thorez écrit ce texte en prison, dans la tourmente d’une crise inégalée du capitalisme, dix ans après la boucherie de 14, qui n’a résolu en rien les contradictions européennes, sauf en donnant naissance au premier Etat socialiste et aux partis communistes, et au moment où les impérialismes cherchent à exploiter davantage le prolétariat et préparent un nouveau conflit.

Aujourd’hui la crise de 2008 se prolonge et s’aggrave. L’essor des pays émergents menace la domination impérialiste occidentale, tandis que la superpuissance américaine essaie de répercuter ses propres difficultés sur ses propres alliés. L’Europe est ainsi prise en étau, constituant pour ainsi dire le maillon faible de l’impérialisme, et se fissure suivant ses propres contradictions : luttes de classes, rejet populaire de l’Europe, domination et oppression en son sein, concurrence pour le leadership, comme l’illustrent les événements de ces derniers mois.

En 1930 le parti socialiste était qualifié d’allié de la bourgeoisie.

Pendant des décennies il a été gratifié de parti de gauche par le PCF.

On ne peut plus en dire autant aujourd’hui. Car il a exercé durablement le pouvoir d’Etat sans partage. Le parti socialiste ne se distingue plus fondamentalement des autres partis bourgeois, avec lesquels il pratique une alternance qui ne modifie en rien la politique nationale et internationale, et qui ne préoccupe ni ne surprend les milieux financiers. Il fait désormais intégralement partie de la grande bourgeoisie monopoliste qui l’applaudit dans ses réunions.

Par ailleurs les « ouvriers socialistes » ont été remplacés par des « bobos, diplômés, urbains et fonctionnaires ouverts sur la mondialisation » voire des grands bourgeois, de sorte qu’il n’est « plus du tout un parti des milieux populaires » [Rémi Lefebvre].

Dans la lutte contre la loi Travail, en l’espace de trois mois, les masses populaires ont reconnu dans le Parti Socialiste un ennemi à part entière et non plus un allié inconséquent.

C’est un fait historique nouveau, expérimenté par les larges masses, y compris dans les classes intermédiaires, et qui en ont rapidement tiré la leçon. Elle raye des décennies de mauvais calculs électoraux et remet en cause la théorie du passage pacifique au socialisme.


Le second fait historique est le retour fracassant de la classe ouvrière sur le devant de la scène, après bientôt quarante ans d’humiliation et de dénigrement, renouant avec de légitimes actions violentes de masse et n’hésitant plus à bloquer le pays. Elle s’impose de nouveau comme seule classe pouvant diriger la révolution prolétarienne.

Ainsi et différemment de mai 68, la jeunesse instruite dont l’avenir est assombri par le capitalisme, manifeste en brandissant les drapeaux de la CGT.

Le texte de Thorez analyse longuement le rôle dirigeant et révolutionnaire de la classe ouvrière, de la grève de masse et politique et de ses perspectives insurrectionnelles.

Il n’hésite pas non plus à préconiser l’autodéfense ouvrière face à la répression policière.

Là encore le sujet redevient d’actualité, après les agressions délibérées de manifestants pacifiques par les CRS, impliquant la protection des cortèges et l’abandon des promenades et déambulations débonnaires pour les remplacer par des rangs organisés et disciplinés.


Un troisième tournant est la soumission totale et définitive des dirigeants cédétistes au grand capital, appelant le gouvernement à défendre la loi Travail contre vents et marées. La CFDT qui fait front commun avec Valls et Gattaz contre les salariés est devenue la courroie de transmission du PS et de la grande bourgeoisie, brisant de fait la stratégie unitaire de la CGT à son endroit. Il apparaît qu’une réunification syndicale ne pourrait pas se réaliser dans les mêmes conditions que celle de la CGTU et de la CGT.

Sur le terrain syndical, le texte de Thorez nous invite aussi à une réflexion sur la direction révolutionnaire de l’action syndicale et sur la conception communiste de la Charte d’Amiens.

Celle-ci garantit la liberté d’opinion et de croyance, et par là même l’indispensable caractère de masse du syndicat, qui dépasse nécessairement de loin les adhésions du parti communiste.

D’autre part elle proclame regrouper « tous les travailleurs conscients de la lutte à mener pour la disparition du salariat et du patronat » et affirme que le syndicalisme « prépare l’émancipation intégrale, qui ne peut se réaliser que par l’expropriation capitaliste ».

Thorez insiste longuement sur le lien indispensable entre les revendications économiques et corporatives les plus ordinaires et l’objectif final. Il signale aussi que le Parti communiste ne doit pas se substituer au syndicat ni lui imposer ses mots d’ordre.


Il existe évidemment une différence majeure entre le parti de Maurice Thorez et celui de Pierre Laurent, lequel ne saurait être inquiété aujourd’hui pour « atteinte à la sûreté de l’Etat ». Chose qu’on ne lui souhaite nullement bien entendu.

Toutefois, la classe ouvrière a impérativement besoin de son parti communiste, mais d’un parti révolutionnaire, qui se soit réapproprié les principes marxistes-léninistes.

Ce texte peut contribuer au nécessaire retour aux sources.

LA GREVE POLITIQUE DE MASSE

Le mouvement ouvrier se développe actuellement sur une courbe ascendante. Les conditions générales de la crise du régime, l’approfondissement des contradictions essentielles du système capitaliste, leur évolution certaine vers de prochaines et formidables explosions, sont à la base du nouvel essor révolutionnaire.

Le nombre des grèves qui éclatent, leur caractère plus politique, indiquent que nous sommes entrés dans cette phase « d’essor révolutionnaire des masses ». C’est ainsi que se trouve mis à l’ordre du jour du mouvement ouvrier, comme forme supérieure de la lutte, dans cette étape décisive : la grève politique de masse.

LA GREVE, ARME DU PROLETAIRE

La grève a toujours été l’arme principale du prolétaire.

La grève est une manifestation consciente de la lutte des classes.

Mais les grèves sont très diverses quant à leurs causes, à leur durée.

La majeure partie des grèves se déclenche pour des revendications strictement professionnelles, pour des questions de salaires et de drée du travail. Elles se limitent fréquemment aux ouvriers d’une entreprise, et ne s’étendent que peu aux ouvriers d’une même industrie, et à l’échelle régionale ou nationale. Parfois la grève corporative, longue ou courte, se déroule dans un calme relatif ; le plus souvent elle connaît des épisodes violents et même sanglants.

Pour un communiste toute manifestation de la lutte des classes porte un caractère politique. C’est vrai pour la grève corporative la plus élémentaire. Nous réfutons à ce sujet les bobards anarcho-réformistes des jaunes confédérés et de leurs amis les minoritaires de la CGTU [1]. Toute grève, même peu importante, même provoquée uniquement pour des motifs économiques et professionnels, comporte toujours un aspect social et politique. C’est ce dont se convainquent rapidement les ouvriers eux-mêmes en présence de l’intervention, aux côtés de leur patron et contre leurs revendications, de l’appareil d’Etat bourgeois.

Le caractère politique de toute grève - même si les objectifs des grévistes sont purement professionnels - apparaît plus nettement dans les périodes de grandes difficultés pour la bourgeoisie, dans les moments de crise économique et d’instabilité politique. Alors la revendication corporatiste ajoute aux embarras des capitalistes, et peut se répercuter sur toutes ou presque toutes les branches de la production capitaliste, aggravant la crise économique. Mais la grève en elle-même, la manifestation de lutte prolétarienne, si elle entraîne un grand nombre de prolétaires, accroît l’instabilité politique et porte un rude coup à tout l’appareil de domination bourgeoise.

C’est ce qui se produit actuellement. Chaque grande grève de ces dernières années a bien éclaté pour la satisfaction des revendications corporatives. Mais comme elle se produisait dans une époque où la bourgeoisie impérialiste doit, à tout prix, rationaliser, surexploiter, et, en vue de la guerre impérialiste, briser la capacité de résistance et de contre-offensive de la classe ouvrière, chacune de ces grèves a été une grande bataille politique. L’efficacité de la grève est toujours conditionnée par la combativité des grévistes. De ce point de vue la grève est une incomparable école de la lutte des classes, et elle forme les meilleurs combattants du prolétariat. Aussi devons-nous accorder une attention toute spéciale aux méthodes politiques et d’organisation qui assurent la manifestation maximum de la force prolétarienne : préparation et direction de la grève, liaisons entre la masse, ses comités de grève, les syndicats, le Parti ; constitution des organismes de protection, etc. Il faut, en particulier, envisager l’application résolue de la violence prolétarienne. Cela nous a conduit à une nouvelle dénonciation du réformisme dont le rôle « pacificateur » et « légaliste » tend à l’affaiblissement du prolétariat en lutte et provoque la défaite.

Les « souvenirs émus » d’un Marty-Rollan sur Clemenceau [2] ne ressusciteront pas les ouvriers de vingt villes ou centres industriels de France assassinés par le Tigre et ses pareils. La violence dans la grève n’est pas le fait des ouvriers « ignorants obéissant à leurs instincts primaires  » (style Peuple [3]).

La violence, c’est le fait social qui résulte de la division en classes et qui ne disparaîtra qu’avec l’extinction des classes. Dès lors tous les appels hypocrites à des « méthodes plus civilisées » (la civilisation des tanks et des gardes mobiles !) ne font que désarmer la classe ouvrière devant son ennemi, la bourgeoisie armée jusqu’aux dents.

Les ouvriers en grève ne peuvent renoncer à la violence collective sans se condamner eux-mêmes à l’impuissance et à la défaite. La grève « des bras croisés » est une bêtise et une faute. Les grévistes, lorsqu’ ils groupent la majorité du personnel, ont raison d’assurer, au besoin par la violence, l’arrêt total de l’entreprise et ne doivent pas permettre à une équipe de jaunes racolés tant bien que mal de briser le mouvement. Les grévistes ont raison de se protéger et de protéger leurs militants contre les arrestations en faisant front courageusement à l’attaque policière. Cette violence organisée et collective du prolétariat en lutte ne peut même pas s’arrêter devant le fétiche du légalisme.

La loi est l’expression de la domination capitaliste, et le prolétariat est en rébellion légitime et permanente contre le capitalisme et ses lois. Au contraire les grévistes parviennent plus facilement et plus rapidement à leurs fins lorsqu’ils usent de tous les moyens en leur pouvoir, sans s’arrêter aux dommages qui peuvent en résulter pour l’entreprise. L’Humanité (3 décembre 1929) a publié un article suggestif de la revue patronale le Nord Industriel sur la grève victorieuse de Trith-Saint-Léger, dont nous extrayons le passage suivant :

La grève devint générale, 3000 ouvriers quittèrent hauts fourneaux, aciéries et autres ateliers. Les dirigeants communistes [c’est-à-dire le Comité de grève M.T.] empêchèrent une équipe d’alimenter les hauts fourneaux en marche. En présence du grave préjudice que ce conflit allait occasionner à la société, la direction dut s’imposer un sacrifice en augmentant les salaires de tout son personnel ouvrier.

LA GREVE POLITIQUE

Jusqu’ici nous avons eu uniquement en vue les grèves déclenchées pour la satisfaction de revendications corporatives.

Leur caractère politique, plus ou moins apparent selon le cas, n’est pas toujours clair dans l’esprit des grévistes eux-mêmes. Avec le développement de la conscience de classe, avec la création des organisations ouvrières (syndicats et Parti), nous commençons à trouver des grèves politiques. C’est-à-dire des grèves dont les ouvriers eux-mêmes ont souligné consciemment le caractère politique en ajoutant des mots d’ordre politiques aux revendications économiques, et même en mettant au premier plan la revendication politique.

De nombreux exemples illustrent cette notion de la grève politisée. En septembre 1893 les mineurs du Pas-de-Calais et d’Aniche se mettaient en grève. La grève dura 45 jours et entraîna au début l’unanimité des 30 000 mineurs des puits touchés. Elle se déroula dans une atmosphère de violence et de provocations policières. Il y eut un tué, des dizaines de blessés, des centaines de condamnations. Toute l’équipe des députés et avocats socialistes était mobilisée dans le Pas-de-Calais y compris le fameux Millerand, qui défendait les mineurs poursuivis.

Aux revendications corporatives les mineurs avaient ajouté en sixième point : « Interdiction de renvoi pour condamnation ». Il s’agissait de mettre un terme à l’odieux congédiement comme conséquence de la moindre condamnation correctionnelle encourue pour des faits étrangers à la mine. Les patrons et les ministres d’alors ne manquèrent point de parler de grève extra-corporative et de protester contre l’intervention des élus et militants socialistes appartenant aux différents groupements de l’époque. A quoi Basly et Millerand [4] répondaient en soulignant dans les corons que le socialisme devenait ainsi l’enjeu de la bataille.

Cet été les terrassiers et les cimentiers de Paris ont développé leur agitation pour les revendications corporatives. A la suite de l’arrestation des deux secrétaires, Le Gall [5] et de Guillemin, les ouvriers firent grève en ajoutant aux mots d’ordre : « Libération de Le Gall et de Guillemin. » [6] Les travailleurs du bâtiment intéressés dans le conflit ont admirablement compris le problème de la lutte politique contre l’Etat bourgeois et contre ses prisons, inséparable de la revendication économique.

Des grèves ont été réalisées essentiellement et parfois même exclusivement sur des mots d’ordre politiques. En général ces grèves touchent presque toutes les corporations, sont de courte durée et la plupart constituent une manifestation de solidarité. En premier lieu nous placerons le 1er Mai. Chaque année, à la revendication fondamentale des 8 heures, les ouvriers ont ajouté les mots d’ordre politiques du moment. C’est ainsi que depuis quelques années nous avons constamment manifesté le 1er Mai pour la défense de la Révolution soviétique. Avant la guerre la CGT déclencha plusieurs mouvements de solidarité avec des corporations en lutte, avec des militants traqués, ou encore comme protestation contre les assassinats de militants ouvriers au cours des grèves.

Depuis la guerre il y eut ainsi plusieurs grèves politiques, telles celle du 28 août 1922 contre l’assassinat des ouvriers havrais et surtout celle du 12 octobre 1925 contre la guerre du Maroc, ainsi que les mouvements multiples du 1er août pour la défense de l’Union soviétique.

LA GREVE GENERALE

La grève élève les prolétaires à la conscience de classe plus que ne saurait faire la simple propagande. Victorieux ou défaits, les ouvrier se rendent comptent que le but, le terme de leur lutte ne peut être que la disparition totale du régime d’exploitation capitaliste. L’idée de la grève générale en tant que moyen unique et décisif du prolétariat révolutionnaire pour la subversion du capitalisme ne pouvait manquer de naître. Elle suscita d’âpres discussions au sein du mouvement ouvrier entre les différentes tendances ou écoles, particulièrement entre les anarcho-syndicalistes et les social-démocrates.

Nous devons souligner que la formule la grève générale s’entend pour un mouvement d’ensemble du prolétariat en faveur de revendications politiques, et surtout de l’assaut final au régime. Par conséquent il faut mettre hors de discussion la grève corporative même étendue, que l’on dit trop souvent grève générale, et la grève intercorporative de solidarité et de courte durée. Dans notre presse communiste on trouve ainsi trop fréquemment grève générale de telle ou telle corporation, alors qu’il s’agit simplement de mouvements corporatifs généralisés, c’est-à-dire englobant la totalité ou presque des ouvriers de l’industrie considérée.

C’est en France que la grève générale trouva ses apôtres les plus fervents. La pensée des anarcho-syndicalistes et des politiciens socialistes, qui les appuyaient, était que, dans les conditions modernes de la production capitaliste et avec la force grandissante du mouvement ouvrier, les grèves, en s’élargissant et en gagnant toutes les corporations, ne pouvaient manquer d’aboutir à une grande catastrophe. Le congrès syndical de Bordeaux en 1888 déclara : seule la grève générale ou la révolution pourra réaliser l’émancipation de la classe ouvrière.

La grève générale fut aussi préconisée comme moyen d’empêcher la guerre impérialiste. Au sein de la 1e Internationale cette conception trouva des adeptes et elle fut reprise vers 1890 par des social-démocrates notoires, dont Nieuwenhuis, qui la défendit dans les congrès de la IIe Internationale, et... Hervé, qui s’en fit le champion en France.

Naturellement cette conception simpliste de la grève générale fut condamnée par la social-démocratie, y compris les éléments révolutionnaires qui devaient ultérieurement fonder l’Internationale communiste. Il était naïf d’imaginer toute la masse prolétarienne obéissant subitement au mot d’ordre de grève générale, abandonnant partout le travail, se croisant les bras, et par ce simple refus de travail rendant la guerre impossible ou provoquant la chute de la bourgeoisie. C’était s’illusionner grandement sur les effets de la seule grève et surtout sur les moyens de la bourgeoisie. L’esprit utopique et réactionnaire des anarcho-syndicalistes se découvrait complètement dans cette abstraction et cette méconnaissance de la lutte quotidienne et de sa liaison avec les luttes plus décisives.

La social-démocratie faisait observer avec raison que l’on ne saurait se désintéresser des revendications les plus minimes de la classe ouvrière et négliger la lutte politique sous ses différentes formes. Elle insistait aussi sur le besoin de l’organisation, alléguant que les cadres et la masse, mieux éduqués par la propagande et mieux organisés dans les combats économiques et politiques seraient plus aptes au combat final, qui serait l’insurrection armée.

Jusqu’alors rien que de très juste. Mais au début du siècle la façon dont la social-démocratie officielle jugea les mouvements engagés par les ouvriers belges pour conquérir le suffrage universel, et les conclusions qu’elle en tira, firent apparaître, sous la critique orthodoxe, l’esprit opportuniste et laissèrent prévoir la faillite ignominieuse du 2 août 1914 [7].

En 1891 et en 1893, aux débuts du Parti ouvrier belge, le prolétariat, privé du droit de vote, arracha par la grève de masse une première révision de la Constitution et l’obtention du vote plural, qui toutefois continuait à l’inférioriser.

Le 14 avril 1902, sous la pression de la masse, ainsi que le reconnurent les chefs du POB par la suite, la grève générale éclatait à nouveau pour le suffrage universel total. Les masses étaient enthousiastes et ardentes. Il y eut des collisions avec la police, qui tua et blessa de nombreux ouvriers. Mais les chefs, effrayés par le mouvement, se raccrochèrent à de vagues négociations parlementaires pour le briser net et ordonner le 19, la reprise du travail.

Une grande polémique s’engagea alors dans l’Internationale ouvrière pour et contre la grève générale, sur la base de l’exemple de l’expérience belge. Rosa Luxembourg, par exemple, critiquant justement l’attitude équivoque, parlementariste et « légaliste » des Vandervelde et Cie estimait en substance que la défaite du prolétariat belge ne condamnait pas la grève politique de masse come arme du prolétariat, mais soulignait seulement l’esprit borné et opportuniste des dirigeants belges.

Au contraire les opportunistes de tous les pays proclamèrent que la défaite belge signifiait la fin de l’action révolutionnaire et la reconnaissance de l’action réformiste. Jaurès avait déjà écrit (La Petite République, 15 février 1902) : « La seule méthode qui reste au prolétariat est celle de l’organisation légale et de l’action légale. » Ses « adversaires » orthodoxes de la social-démocratie allemande se mirent à proclamer à leur tour que non seulement la conception anarchiste de la grève générale, panacée utopique, mais aussi la grève politique de masse, l’action de rue, devaient être condamnées. Les méthodes de lutte directe se révélaient surannées et devaient faire place à

l’éducation politique et l’organisation de la classe ouvrière considérées comme la seule préparation sûre pour la conquête du pouvoir politique.

Cette phrase, comme Lénine et les bolcheviks surent le montrer, n’avait rien de répréhensible, à condition que, « l’éducation politique et l’organisation de la classe ouvrière » se fassent dans la lutte directe, y compris et surtout par la grève politique. Mais pour les opportunistes elle signifiait le renoncement à la lutte directe et l’enlisement dans le marécage parlementariste et démocratique.

Cependant, dix ans après, presque jour pour jour, le prolétariat belge se lançait dans une nouvelle grève générale qui dura cette fois dix jours. Encore une fois les chefs saisirent la première occasion de compromis pour arrêter le mouvement qu’ils avaient reculé indéfiniment. Cette fois la critique vigoureuse de Rosa Luxembourg la conduisit partiellement à l’erreur. Pour elle, le problème essentiel n’était plus tellement dans les conditions de la grève elle-même, mais dans sa préparation. Rosa Luxembourg, mettant en parallèle « les fautes d’organisation » des chefs et l’entrain spontané des masses, ne concluait plus seulement au sabotage des chefs, mais aussi à la nocivité de la longue préparation (elle avait duré neuf mois et avait mobilisé tout l’ensemble du P.O.B., coopératives comprises, parce que les chefs avaient dû compter avec la poussée des masses qui voulaient la lutte) et, de là, à la supériorité de l’action spontanée sur l’action trop minutieusement organisée.

Rosa Luxembourg voyait bien la confiance qu’il faut accorder aux masses, amenées par les conditions objectives à l’action révolutionnaire, et cela la séparait des futurs social-chauvins et social-fascistes qui attendaient tout de la complaisance des adversaires bourgeois et craignaient l’action populaire, mais elle ne comprenait pas toute l’importance de l’organisation pour la conduite victorieuse du mouvement de masse, et cela la séparait de Lénine et des bolcheviks.

L’EXPERIENCE BOLCHEVIK

Lénine avait écrit dès 1905 :

On ne saurait se représenter la révolution sous la forme d’un acte unique : la révolution sera une succession rapide d’explosions plus ou moins violentes, alternant avec des phases de calme plus ou moins profond.

Cette perspective avisée nécessitait une action multiforme où la grève et la combinaison de la grève avec d’autres formes de la lutte prolétarienne tenaient une grande place.

En 1905 Lénine, étudiant les conditions et les aspects du développement dialectique des grèves, écrit :

Un mouvement large et qui ait vraiment un caractère de masse est impossible sans une liaison étroite entre les grèves économiques et les grèves politiques : la forme concrète de cette liaison c’est qu’au début du mouvement et lors de l’entraînement de nouvelles couches dans le mouvement, 1a grève purement économique réveille les retardataires et les mette en mouvement, qu’elle généralise et étende le mouvement et l’élève à nu degré supérieur.

Puis contre les chefs opportunistes de la IIe Internationale et leur variété menchévik russe qui condamnaient, au fond, avec la conception erronée de la grève générale, toute action révolutionnaire, Lénine mit en relief le contenu révolutionnaire de la grève politique de masse. Les opportunistes répétaient alors : Generalstreik ist Generalunsinn (la grève générale est un non-sens général). Lénine rejeta l’enveloppe utopique et anarchisante qui masquait, sous la formule grève générale, l’immense capacité révolutionnaire des masses mises en branle par la grève politique. Sous son influence le IIIe congrès du Parti ouvrier social-démocrate russe (premier congrès bolchévik), réuni à Londres en avril 1905, vota sur la question de l’insurrection armée une résolution soulignant particulièrement comme moyen d’y parvenir les grèves politiques de masse.

La clairvoyance révolutionnaire de Lénine et des bolchéviks ne tarda pas à se vérifier. Les grèves se succédaient à travers les grandes villes et les centres industriels de l’ancienne Russie. Les grèves éclataient pour des revendications économiques, puis s’élargissaient aux mots d’ordre politiques. Les ouvriers manifestaient dans les rues, malgré les forces armées.

En octobre 1905 éclata une grande grève générale et enfin, en décembre, le prolétariat de Moscou passait partiellement à l’insurrection. On sait que la révolution fut battue. Cependant, loin d’infirmer les méthodes bolchéviks de préparation et d’organisation de l’action de masse, la révolution de 1905 en montra l’efficacité.

Durant les années de dépression Lénine maintint l’orientation bolchévik. Et quand apparut la nouvelle vague d’assaut il rappela une fois de plus l’importance des grèves et leur signification. En 1912 les ouvriers d’une grande entreprise de la Léna firent une grève courageuse qui fut noyée dans le sang. Lénine y vit l’aube de la nouvelle révolution. Les événements ne le démentirent pas. En 1913, au début de 1914, à la veille de la guerre, les grèves se multipliaient. A Saint Pétersbourg il y eut même de nouvelles barricades. Lénine répond alors à la question : « Comment unifier et élargir le mouvement ? »

Ce moyen est la grève révolutionnaire, la grève tenace qui saute d’un endroit à un autre, d’un bout du pays à l’autre, la grève répétée, la grève qui élève les retardataires à une nouvelle phase de la lutte pour les améliorations économiques, - la grève qui stigmatise et flagelle tout acte de ce gouvernement de violence, d’arbitraire et de crime qu’est le tsarisme, la grève démonstrative qui déploie dans les rues de la capitale le drapeau rouge, qui lance dans la foule, dans la masse du peuple des discours et des mots d’ordre révolutionnaires.

LES EXPERIENCES FRANÇAISES D’APRES GUERRE

La grève politique de masse n’est pas quelque de tout à fait nouveau pour les prolétaires de France.

Le 26 août 1922 [8] quatre ouvriers grévistes étaient assassinés au Havre. Une grande émotion s’empara de toute la France prolétarienne. Sans délai ; les anarchisants de la Fédération Unitaire du Bâtiment poussèrent la direction communiste ou sympathisante de la CGT unitaire à déclencher une grève générale de 24 heures. Cette grève fut fixée au 28 août. Elle connut un succès très limité.

La grève fut évoquée devant le Comité exécutif de l’Internationale communiste qui en fit ne critique sérieuse. Mais quel fut le sens de cette critique ?

Contre la grève de protestation ? Nullement. Contre la hâte invraisemblable et, par suite, contre l’impréparation désastreuse du mouvement, qui reflétaient toute la vieille mentalité anarcho-syndicaliste. Les ouvriers de plusieurs centres ne connurent l’ordre de grève que le jour même, sinon le lendemain.

La grève politique de protestation était un mot d’ordre juste, mais il fallait la préparer et ne pas compter seulement avec la spontanéité. Il fallait aussi que le Parti communiste soit appelé à organiser et à diriger conjointement avec les syndicats unitaires cette action politique. Or la grève fut décidée sans même l’avis du Parti. On exigea simplement de pouvoir disposer de l’Humanité, organe central du Parti. Cette attitude hostile au Parti, et contraire à l’intérêt du mouvement ouvrier, de la part des anarcho-syndicalistes qui dirigeaient alors la Fédération du Bâtiment, n’avait rien qui pût surprendre. Mais le pire, c’est qu’elle était soutenue par les éléments se disant communistes et même adhérents du Parti. Au congrès de Paris, un délégué niait au Parti le droit d’intervenir dans le mouvement autrement que comme auxiliaire relégué aux besognes subalternes dont on voudrait bien le charger.

La grève du 12 octobre 1925 [9] contre la guerre du Maroc fut un mouvement plus considérable. L’idée de la grève de 24 heures fut lancée dans les congrès ouvriers qui se tinrent à Paris et dans les grands centres du pays en juillet et en août. La préparation du mouvement fut confiée à un Comité central d’action, qui réalisa en cette période l’unité de lutte ente le Parti, la CGTU et les autres grandes organisations du prolétariat révolutionnaire. Mais cette fois le Parti apparaissait clairement dans la bataille. C’est lui qui lança et fit adopter les mots d’ordre essentiels, tels que l’évacuation du Maroc et la fraternisation (on commit même à l’époque la faute d’imposer les mots d’ordre intégraux du Parti comme condition de la participation aux comités d’action). Les congrès ouvriers lancèrent aussi le mot d’ordre d’organisation des comités d’unité prolétarienne qui devaient unir la lutte pour les revendications immédiates de l’entreprise à la lutte générale contre la guerre du Maroc. Le congrès de la CGTU ratifia le mot d’ordre de grève de 24 heures.

L’exécution en fut décidée pour le 12 octobre. Près d’un million d’ouvriers chômèrent complètement. La banlieue parisienne fut soumise à un véritable état de siège. Dans la matinée, un jeune prolétaire de 25 ans, Sabatier, fut assassiné aux portes d’une usine de Suresnes par un employé patronal que les tribunaux bourgeois acquittèrent. A Saint Denis il y eut de violentes collisions avec la police municipale et la garde républicaine ; la circulation fut interrompue pendant plusieurs heures. A Paris de nombreuses bagarres éclatèrent, au cours desquelles l’acharnement policier se manifesta contre les militants.

La grève du 12 octobre fut une grande bataille politique. Elle plaça le prolétariat de la métropole aux côtés des esclaves coloniaux pour une lutte commune contre l’impérialisme. Pour la première fois le prolétariat français, guidé par un Parti communiste, menait la guerre, pendant la guerre, à sa propre bourgeoisie et faisait sienne la doctrine léniniste du défaitisme révolutionnaire.

Du point de vue politique, la grève du 12 octobre montra plus nettement qu’auparavant la politique impérialiste de la social-démocratie, dont les cadres s’unirent à la bourgeoisie pour tenter d’empêcher la grève et essayer, le lendemain, d’en diminuer l’étendue et la portée. Elle provoqua aussi une différenciation dans les organisations révolutionnaires et une élimination, salutaire de social-impérialistes des rangs du Parti communiste.

Du point de vue de l’organisation, la grève du 12 octobre révéla de grandes faiblesses : campagne insuffisante, quoique longue, pour la réalisation de la grève, puis précipitation du mouvement ; travail insuffisant pour la création des comités d’unité prolétarienne ; absence de travail des fractions syndicales, sinon inexistence de ces fractions. Au contraire, à l’actif, on put mettre la grève totale dans les entreprises où avaient travaillé une cellule et fonctionné un comité d’unité prolétarienne et surtout dans les corporations où l’on avait su lier intelligemment les revendications économiques aux mots d’ordre généraux du Comité d’action.

Enfin, du point de vue de la tactique révolutionnaire, la journée du 12 octobre montra l’efficacité des actions combinées allant de la grève à la manifestation de rue avec ou sans interdiction gouvernementale.

LE 1er AOUT

Le 1er août [10], le prolétariat, à l’appel de l’Internationale communiste, se proposait de manifester contre la guerre impérialiste et pour la défense de l’URSS. La liaison établie avec les revendications immédiates ne soulignait que plus fortement le caractère profondément politique du mot d’ordre principal et de celui qui le suivait immédiatement : lutte contre la social-démocratie.

Les formes de la manifestation du 1er août ont été multiples. La plus efficace a été la grève. Des centaines de milliers de prolétaires ont réalisé le 1er août une importante grève politique de masse. Le chômage a été presque total pour les mineurs ; le bâtiment, les métallurgistes, les ouvriers du textile ont fourni de gros bataillons de grévistes. Les ouvriers des services publics, en nombre encore restreint il est vrai, ont aussi participé à la grève politique.

Souvent loin de se croiser les bras et de rester tranquillement chez eux, les grévistes ont manifesté dans les rues et ont soutenu de violents combats contre les forces policières. Les manifestations commencèrent même dans les usines, et la lutte contre la police en uniforme fut menée à l’intérieur des entreprises. Chez Citroën ce fut dans la journée une succession d’actions partielles qui aboutirent à la grève sur le tas et au chômage de milliers d’ouvriers, et ce malgré la terreur policière et le mouchardage « rationalisé ».

Il se produisit des cas de fraternisation entre grévistes et soldats, notamment à Troyes, Sète et Anzin.

Ce qui donne toute leur signification à la grève politique du 1er août et aux autres moyens de lutte révolutionnaires qui l’accompagnèrent, c’est leur application dans les conditions d’un régime d’exception, qui démontre un effort formidable de la bourgeoisie contre le prolétariat révolutionnaire, mais qui souligne aussi le passage à un degré plus élevé de l’action de masse contre l’impérialisme.

La grève politique du 1er août s’est réalisée contre la coalition gouvernementale, patronale et social-démocrate. Le gouvernement bourgeois a mobilisé pour la première fois à l’échelle nationale ses nouvelles formations de guerre civile ; il a fait procéder à une occupation militaire ostensible des centres industriels. La presse bourgeoise a donné à fond contre le communisme et la « Journée rouge ». Mais c’est la social-démocratie qui a fourni les arguments idéologiques contre le « putsch » communiste, qui a dénoncé la « violence » communiste et qui a engagé, parallèlement au complot gouvernemental, une abominable campagne de calomnies et de ragots policiers contre le Parti communiste et ses militants.

La grève politique a permis de démasquer les opportunistes du Parti et leurs amis de la CGTU. Les dirigeants de certains syndicats unitaires, sous l’inspiration des Monatte [11] et Cie, sont allés jusqu’au sabotage direct de la « grève communiste », tandis que dans le Parti les éléments « légalistes » et passifs se sont découverts et ont suscité contre eux l’indignation des éléments combatifs du Parti et des sympathisants qui participèrent ardemment à l’action du 1er août.

Une constatation de prix, c’est la nécessité pour le succès de la grève politique de savoir bien relier les revendications les plus minimes aux mots d’ordre principaux. Partout où cette liaison a été opérée de façon satisfaisante la grève fut presque totale (par exemple chez les mineurs). Ainsi il apparaît que, bien loin de conduire à la méconnaissance et à la sous-estimation des revendications partielles, la grève politique de masse exige leur parfaite élaboration et vulgarisation et une aptitude à les rattacher aux objectifs plus généraux du prolétariat.

Le 1er août a montré l’influence grandissante du Parti communiste, la reconnaissance dans la bataille de son rôle dirigeant, c’est-à-dire, par conséquent, la maturité politique déjà grande de larges couches de la classe ouvrière. Sous l’influence des facteurs objectifs et subjectifs, un nombre considérable de prolétaires se sont assimilé « pratiquement » la « grève politique de masse ».

Enfin l’action du 1er août a mis en relief la valeur de la grève politique de masse combinée avec d’autres formes de lutte, en premier lieu la manifestation d’usine et de rue. On a vu comment l’usine était vraiment la base d’opérations du prolétariat révolutionnaire, le pivot de son action, comment il partait de là pour opposer un front solide aux attaques policières et réussir à tenir.

Mais on a vu aussi l’importance des problèmes d’’organisation. L’initiative des masses s’est manifestée avec une étonnante variété ; elle s’est surtout déployée là où l’organisation en avait créé les prémisses, elle n’a pu nulle part suppléer totalement à l’absence d’organisation. Deux questions principales sont posées à ce sujet : 1o le rassemblement des ouvriers de l’entreprise dans une large organisation qui prépare activement la grève et en assure la réussite ; c’était le rôle dévolu aux comités du 1er août, dont bien peu furent effectivement constitués ; 2o la constitution, avec l’aide des groupes de défense ouvrière pour l’organisation du débauchage, la protection des cortèges ouvriers, et la lutte contre la police.

L’ETAPE ACTUELLE

Nous avons essayé de donner sur la question de la « grève politique de masse » ce rapide aperçu historique et critique, sans prétendre à épuiser un sujet aussi vaste. Notre but est de montre l’importance de la grève comme arme de lutte du prolétariat, et surtout à l’étape actuelle la portée de la « grève politique de masse ».

La situation présente est caractérisée par la poussée grandissante du mouvement de masse. La préparation de la guerre impérialiste contre l’Union soviétique et des guerres entre impérialistes est notoirement la préoccupation centrale de la bourgeoisie dans tous les grands Etats capitalistes. La bourgeoisie française y est poussée par le besoin irrésistible de s’ouvrir de nouveaux marchés ou de se défendre contre ses concurrentes. Parallèlement à la préparation matérielle, diplomatique, politique, psychologique de la guerre impérialiste, la bourgeoisie, soutenue par les socialistes, déploie un immense effort de rationalisation qui pèse et pèsera toujours plus sur le prolétariat et les masses laborieuses. Et pour briser la résistance croissante des prolétaires et des paysans pauvres à la politique impérialiste, la bourgeoisie, son gouvernement et sa Chambre d’Union nationale traquent le mouvement révolutionnaire, emprisonne les militants communistes, assassinent les travailleurs.

Nous allons vers des batailles toujours plus larges, toujours plus élevées. Nous allons donc vers des grèves toujours plus nombreuses, toujours plus violentes, toujours plus « politiques ». La bourgeoisie et la social-démocratie se rendent exactement compte de ces perspectives. Aussi elles cherchent par tous les moyens à empêcher l’éclosion des grèves et à briser celles qu’elles n’ont pu prévenir. Les réformistes essayent de faire imposer « l’arbitrage obligatoire » dans les conflits corporatifs. Ils savent bien, ceux qui nous accusent hypocritement de « faire de la politique », que toute grève, dans la situation présente, est un gros événement politique et un coup porté à la politique générale de l’impérialisme.

Nous, les communistes, nous devons toujours mieux organiser les ouvriers en vue des grèves corporatives, en les liant à la lutte générale du prolétariat contre la bourgeoisie et sa guerre impérialiste, contre la dictature du capital et pour la dictature du prolétariat.

Nous devons donc prévoir les moyens d’unifier les actions locales et corporatives, de fondre les grèves de toute nature, les manifestations des paysans et des soldats en un large mouvement général et conscient. La « grève politique de masse » nous fournit ces moyens.

Par la grève politique de masse nous franchirons victorieusement l’étape actuelle et nous préparerons politiquement et organiquement le prolétariat à l’étape ultérieure qui ne pourra être que la lutte directe pour le pouvoir et qui nécessitera l’insurrection armée.

Germinal [12]

(Cahiers du bolchévisme, n° 1, janvier 1930)

[1Les anarcho-réformistes sont les dirigeants de la CGT ralliant l’Union Sacrée en 1914 et proches de la SFIO. Les minoritaires de la CGTU sont les libertaires du courant anarcho-syndicaliste, opposés à Gaston Monmousseau, à l’ISR et à la SFIC qu’ils jugent incompatibles avec la Charte d’Amiens. Ils considèrent aussi que les conditions révolutionnaires ne sont pas réunies et qu’il faut donc abandonner le mot d’ordre de grève insurrectionnelle. (JJ)

[2Eugène Marty-Rollan, toulousain d’origine ouvrière, serrurier, puis employé de commerce avant d’entrer à la compagnie du Gaz de Toulouse, milita dès 1897 dans les organisations socialistes et syndicales. Pacifiste il hésita à rejoindre la IIIe internationale mais resta à la SFIO et dans la CGT. Dirigeant l’Union interdépartementale réformiste de sa région, il entre au bureau confédéral en 1920, devient « délégué permanent à la propagande » aux côtés de Jouhaux au 19e congrès en 1927. Il collabore au Peuple et à la Voix du peuple. Clémenceau, radical-socialiste devenu premier flic de France et dit Le Tigre, était farouchement hostile à la lutte de classe du prolétariat. Il révoqua les fonctionnaires qui réclamaient le droit de grève, compromet et diffame Marcellin Albert lors de la révolte des vignerons, envoie la troupe à Courrières en 1907, fait massacrer les grévistes en 1908 et arrêter massivement les syndicalistes, envoie un agent provocateur dans la CGT pour essayer de la dissoudre, pourchasse, censure la presse et exécute les pacifistes et les mutins, envoie les troupes coloniales au front, et échoue finalement dans la mer noire face au pouvoir bolchévique et aux Mutins, pour ne citer que quelques exemples illustrant son passage du républicanisme « social » au social-fascisme et au social-chauvinisme. Il meurt le 24 novembre 1929. (JJ)

[3Le Peuple, journal quotidien, était alors l’organe de la direction réformiste de la Confédération Générale du Travail (NR)

[4Emile Basly secrétaire du syndicat des mineurs d’Anzin à sa création en 1882, à une époque où le syndicalisme n’est pas encadré par la loi, puis président en 1891. Il s’illustre pendant la grande grève des mineurs d’Anzin de 1884 et est surnommé « le Mineur indomptable » un des pionniers du syndicalisme réformiste. Il devient député du Pas-de-Calais.Alexandre Millerand, ministre de la guerre en 1914 et 1915, président du Conseil en 1920, président de la République de 1920 à 1924 sous Poincaré, évolua du socialisme au bloc national. (JJ)

[5Le Gall fut plus tard conseiller municipal communiste de Paris. Fusillé par les Allemands le 7 mars 1942 à Clairvaux (NR)

[6L’Humanité du 24 juin 1929 sur Gallica : « terrassiers et cimentiers à 13 heures désertez les chantiers ! ». Sur la même page : « Evacuez le Maroc ! Dans la région d’Ait-Yacoub c’est toujours la guerre – Tandis que socialistes et radicaux palabrent sur la pénétration pacifique avions et chars d’assaut opèrent de concert dans la région insoumise » (JJ)

[7Il s’agit de la trahison des chefs socialistes, dont la chronologie ci-dessous se passe de commentaires :
- 27 juillet 1914 manifestations de la CGT contre la guerre
- 28 juillet manifeste de la SFIO « à bas la guerre ! Vive la république ! »
- 31 juillet assassinat de Jaurès
- 1er août mobilisation générale – le lendemain la SFIO se rallie à l’Union Sacrée
- 4 août enterrement de Jaurès - Le groupe parlementaire socialiste vote à l’unanimité les crédits de guerre et l’état de siège restreignant les libertés – la CGT rallie l’Union sacrée
- 1er juillet 2016, une semaine après le Brexit, et afin de le conjurer, Hollande, Cameron et la famille royale commémorent la boucherie de la Somme qui tua 1,2 millions de soldats. (JJ)

[9Pour la campagne menée contre la guerre du Rif P. Semard est appelé à comparaître avec 12 autres camarades pour appel à la désobéissance de militaires ; nous le retrouvons là encore avec Marcel Cachin, Gaston Monmousseau, et Lucien Midol. Il sera condamné à 8 mois de prison qu’il effectuera de mai 1927 à janvier 1928. (JJ)

[10A l’initiative de l’Internationale Communiste, et jusqu’en 1933, chaque 1er août, jour anniversaire de la première guerre mondiale, se déroule la journée d’action antimilitariste contre la guerre impérialiste et pour la défense de l’Union soviétique. (JJ)

[11Monatte représentant de la « Gauche Ouvrière » avait soutenu Souvarine après la mort de Lénine. Attaqué par Treint dans le Bulletin communiste qui les accusait d’être liés à l’opposition russe et de favoriser les thèses de Trotski, il fut exclu du PCF en novembre 1924. (JJ)

[12Pseudonyme utilisé par Maurice Thorez pour signer les articles qu’il écrivit alors qu’il était en prison (NR)

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    Texte nr 3, Unir les communistes, le défi renouvelé du PCF et son résumé.

    Signé par 626 communistes de 66 départements, dont 15 départements avec plus de 10 signataires, présenté au 37eme congrès du PCF comme base de discussion. Il a obtenu 3.755 voix à la consultation interne pour le choix de la base commune (sur 24.376 exprimés).