Immigration : le bal masqué des fausses évidences

, par  Gilbert Remond , popularité : 2%

Un point de vue fin et étayé de Gilbert Rémond sur la polémique autour des propos d’André Gerin sur l’immigration en réponse au communiqué de Marie-France Vieux-Marcaud

Il faut se méfier de la langue et de ses formules toutes faites.

Réutiliser a l’intention d’André Gerin ce qui avait été créé pour désigner Le Pen n’est pas seulement faire de l’amalgame, car la langue parle, elle nous parle, et en l’occurrence, elle dévoile les intentions de ceux qui l’utilisent. Ce désavantage qui résulte du manque de créativité, de cette attitude qui consiste à céder à la facilité en décalquant une métaphore taillée a l’intention d’un fasciste notoire suite à une déclaration scandaleuse aux effets calculés, le fameux "détail de l’histoire", est en effet un indicateur assez transparent des enjeux politiques sous-tendus par les formules employées. (je parle ici des "propos nauséabonds" qui reviennent trop souvent dans la panoplie des pourfendeurs des mauvaises pensées).

Sans compter que procéder ainsi revient à attribuer une fois de plus à André Gerin des intentions qui ne sont pas les siennes, -André Gerin n’est pas raciste-, mais plus encore elles banalisent celles de Le Pen, qui elles participaient d’un tout autre projet : restaurer l’idéologie nationale socialiste, blanchir ses représentants après leur actes de barbarie, redonner rang a l’antisémitisme en France, et surtout pouvoir surfer sur ce qu’il savait être demeuré dans l’inconscient de beaucoup de nos concitoyens, parce que l’on n’extrait pas la puanteur du racisme et particulièrement de l’antisémitisme avec de la morale et du politiquement correcte.

Si André Gerin participe de ce qui lui est reproché en revenant sur ses déclarations, c’est parce qu’il est blessé par les réactions de "ses camarades", blessé de n’être pas compris et qu’il a le sentiment que ses propos sont déformés, comme le montre à qui veux la lire sans instruire un procès a charge, cette lettre adressée a deux de ses accusateurs. Bien sûr, je pense que lorsqu’on est un homme politique à dimension nationale et que l’on a accès aux grands médias, on est responsable de ce que l’on dit et qu’en conséquence on parle avec mesure, on prend des précautions pour être bien sûre de ne pas être déformé dans ce qui va essayer de se dire, mais je pense qu’il faut aussi appliquer à André Gerin ce que je vous reproche à vous ses accusateurs, à savoir que la langue parle au travers de chacun d’entre nous et que chaque situation doit avoir son expression originale, doit faire l’objet d’un travail de représentation qui lui est propre, tout en sachant que la visée est toujours imparfaite, qu’elle n’atteint jamais totalement son but, (d’où l’importance du travail critique et de son expression collective).

Marx disait dans "l’histoire de la lutte des classes" :

"les hommes font leur propre histoire, mais ils ne la font pas de plein gré, dans des circonstances librement choisies ; celle-ci ils les trouvent au contraire toute faites, données, héritage du passé. La tradition de toutes les générations mortes pèse comme un cauchemar sur le cerveau des vivants. C’est ainsi que Luther pris le masque de l’apôtre Paul, que la révolution de 1793-1814 se déguisa alternativement en République romaine et en empire romain, et que la révolution de 1848 ne sût rien faire de mieux que de parodier tantôt 1789, tantôt la tradition révolutionnaire de 1793-1795. Il en est ainsi du débutant qui, ayant appris la langue nouvelle, la retraduit toujours en sa langue maternelle, mais il n’aura assimilé l’esprit de la langue apprise et ne pourra créer librement dans celle-ci que le jour où il saura s’y mouvoir sans nul ressouvenir et oubliera, en s’en servant, sa langue d’origine" (ed folio histoire page 176).

André Gerin s’appuie lui sur les positions que le PCF tenait dans les années 80 et en appelle à Georges Marchais. Sauf à dire que Marchais et le PCF de l’époque étaient fascistes ce qui tout de même poserait un sérieux problème épistémologique, je trouve un peu rapide, de lui en décerner les emblèmes (du fascisme). Autre chose est l’appréciation politique que l’on peut porter sur ces analyses. Mais c’est là justement que devraient porter nos débats et non alimenter la seul posture inquisitoriale qui reprenant celle des procès Staliniens, ferme la porte à la confrontation et donc à la pensée dans ses dimensions contradictoires.

Je n’étais pas d’accord à l’époque avec cette conception de la lutte des classes, qui divisait dangereusement le mouvement ouvrier et pouvait alimenter, ce qui ne manquera pas d’être fait quelques année plus tard, les récupérations fascistes aujourd’hui dénoncées ; S’il me parait évident que le patronat s’est servit et se sert de la main d’œuvre émigrée pour faire pression sur les salaires et l’organisation du travail ce n’est pas en réclamant plus de contrôle aux frontières que l’on pourra lui faire pièce mais en pratiquant la solidarité travailleurs français/travailleurs immigrés comme la résistance sût le lier, pour lui faire front, mais aussi en dénonçant et en transformant le système qui permet cet état par le pillage des pays de provenance et la misère qu’instaure avec la guerre et la dictature les gouvernements qui lui sont nécessaire et qu’il entretient.

La situation n’est plus celle des années 80. La crise et ses conséquences s’aggravent. Le rapport des forces a changé. Les illusions sur la nature des pays socialistes cèdent le pas à un pessimisme et des interdits moraux qui entravent la conscience de classe et donc la perspective d’un projet révolutionnaire. Raison de plus pour ne pas accréditer la mystification qui consiste à mettre sur le même plan, par la construction d’analogies et de symétries bricolées, le communisme et le nazisme selon le théorème des affinités électives qui prétendent mettre main dans la main, communistes défenseur de la nation et front national, Andre Gerin et Marine Le Pen ou encore, qui essaient d’attribuer à ce même André Gerin, une ressemblance de trajectoire avec celle de Doriot.

Ainsi que le constate Dominico Losurdo dans son ouvrage "Staline histoire et critique d’une légende noire",

"si les débuts de la guerre froide voient chacun des antagonistes stigmatiser l’autre en nouvelle version du nazisme et de sa folie génocidaire,le jeu des analogies, au fur et a mesure que se profile le triomphe de l’occident, se développe de façon de plus en plus exclusive dans la direction souhaitée par les vainqueurs. En particulier, c’est devenu une "obsession pour l’idéologie dominante d’assimiler Staline à Hitler de la façon la plus totale possible, jusqu’au point de les présenter comme deux monstre jumeaux"

. Depuis , cette tendance s’est étendue a tous ceux qui rentre en opposition heurté avec les intérêts impérialistes. Nous l’avons vu avec Saddam Hussein, avec l’iranien Ahmadinedjad, et dernièrement, avec Kadhafi. Même Chavez a reçu de certain cette distinction. Or pour comprendre le nazisme, il conviendrait en premier lieux

"d’enquêter sur le projet politique qui en est la base : ce projet politique, non seulement ne renvoie pas a une personnalité singulière criminelle, ou folle, mais, au delà de l’Allemagne et du nazisme, met en cause, avec des modalités diverses, d’autre pays et d’autres mouvements politiques.(....) Le nazisme plonge ses racines dans une période historique où l’évidence est constituée au contraire par la hiérarchie des races et par un expansionnisme colonial à l’enseigne, souvent, de pratiques génocidaires". (p255,258,)

Et Domenico Losurdo de rajouter ce commentaire éclairant pour la situation qui nous occupe :

"Certes, héritier d’une telle tradition à un moment où elle commence à être durement contestée, et la radicaliser même en Europe orientale est une terrible escalade, mais il s’agit bien justement d’escalade et non de création ex nihilo."(p258)

. Le but recherché par les nazis était de se constituer un empire colonial à l’est en recourant aux massacres et à des pratiques génocidaires au détriment de races jugées inférieures et en tout état de cause, ainsi que l’expose Sven Lindqvist dans un essai sur la littérature anglaise "exterminez toutes ces brutes" en suivant "l’exemple expérimenté de expansionnisme colonial de l’occident". ( Losurdo p260). En effet Lindqvist remarque

"l’histoire des colonies européennes en Amérique, en Afrique et en Australie, présente partout les mêmes grands traits -une destruction massive et rapide des races indigènes par la violence incontrolées de certains individus si ce n’est des autorités coloniales..."

ou encore p185

"au cours du XIXe siècle, les européens s’étaient appropriés d’énormes territoires en Asie du Nord, en Amérique du Nord,en Amérique du Sud, en Afrique et en Australie. Et les "Nations mourantes" étaient précisément mourantes parce que leurs terres leur avaient été confisquées.

Le mot "génocide" n’avait pas encore été inventé. Mais le fait existait. Kurtz (le personnage du roman de Konrad "au coeur des ténèbre " qui sera adapté par Coppola au cinéma sous le nom "d’apocalypse now", faisant un lien remarquable entre colonialisme du XIXe et impérialisme du XXé ) l’appelait :"Exterminate all the brutes". Ainsi, conclue Lindqvist, l’air que respirait Hitler dans son enfance avait-il ce parfum nauséabond. Comme tous les autres occidentaux, il baignait dans cette conviction que "l’impérialisme est un processus nécessaire biologiquement et qui, selon les lois de la nature, conduit à l’élimination inévitable des races inférieures. C’était là une conviction qui avait déjà couté la vie à des millions de personnes, avant que Hitler n’en donne son application hautement personnelle" (exterminez toutes ces brutes p186).

"Ces citoyens du monde qui vivent parmi nous" comme le dit André Gerin sont d’abord les descendants des survivants de ces peuples soumis au régime de ces politiques brutales et radicales. Mais ils sont aussi les victimes de leur actuelles performances. Les génocides ne se sont pas arrêtés avec la fin du régime nazi. De l’Indonésie au Kenya en passant par le Rwanda , le Congo et toutes ces guerres post-coloniales qui perpétuent pour le compte de puissances concurrentes les intérêts d’un capitalisme mondialisé, poussent sous l’effet des massacres qu’ils perpétuent des fractions toujours plus larges vers l’exil. Elles formes ces vagues d’immigrés qui s’ajoutent les une aux autres pour survivre. Les pays de l’occident sont les premiers responsables de ce qui leur arrive. Notre solidarité doit être entière envers ces victimes, mais les responsabilités doivent être dénoncées vigoureusement sans se tromper de cible. Pour autant , il ne dois pas y avoir deux poids et deux mesures dans le choix de nos indignations. Pourquoi Andre Gerin parce qu’il réclame un débat sur ces questions, en dénonçant les politiques de droite et de gauche qui n’ont plus pour objectif "d’accueillir, d’intégrer mais d’opposer, pour que le capital mondialisé règne sans partage" est-il voué aux gémonies, quand un maire d’une ville de la région parisienne, ancien communiste, passé chez les verts, se voie délivré des droits d’entrée bienveillants dans les médias pour appeler l’intervention de l’armée dans des quartiers devenus ingérables. Ne dira -t-on jamais assez quel rôle cette armée a tenu dans la colonisation et les périodes ultérieures qui l’on suivi et dont la Cote d’Ivoire est la dernière péripétie bruyante ?

Si l’idéologie fasciste, l’écho qu’elle trouve chez un nombre toujours plus grand de nos concitoyens, pose un vrais problème, cela mérite autre chose que les raccourcis empruntés ces derniers temps. La reconquête des classes populaires ne se fera pas en fabriquant des boucs émissaires ou en biaisant les cartes avec des dénonciations démagogiques qui reprennent les vielles ficelles de la guerre froide ou des procès de toute nature qui l’on encadrés. A quoi sert tout ce tapage aujourd’hui ? N’est -il pas tentant de se débarrasser a bon compte d’une opposition qui gène en faisant planer sur elle par effet de proximité, l’ombre de l’infamie. Ainsi comme ont cherché a le faire croire les auteurs du" livre noir" et avant eux bien des acteurs de l’anti-communisme le plus réactionnaire, défendre des valeurs de lutte et la nécessité d’une organisation de classe structurée, autonome dans un front plus large, serait l’expression d’idées fascisantes et totalitaires. Ultime sursaut avant le grand saut liquidateur qui permettra de justifier la mutation en désignant le mal qu’il faut traiter !

Cependant loin de me laisser aller à la déprime devant un tel tableau, je terminerais sur ce passage "des luttes de classe en France" au risque de passer moi-même par cette tendance qui consiste a faire comme le débutant qui retraduit dans sa langue maternelle ce qu’il devrait appréhender dans sa langue propre :

"Les révolutions bourgeoises,comme celles du XVIIIème siècle, s’élancent toujours plus rapidement de succès en succès, leurs effets dramatiques se surpassent, hommes et choses semblent enchâssés dans des diamants de feu, chaque jour l’esprit est en extase ; mais leur vie éphémère, leur point culminant est bientôt atteint, et la société est prise d’un long mal aux cheveux, avant d’apprendre, une fois dessoulée a assimiler les résultats de son "sturm und drang". Les révolutions prolétariennes, au contraire, comme celles du XIXé siècle, se soumettent elles-mêmes à une critique permanente, ne cessent d’interrompre leur propre cours, reviennent sur ce qui semble déjà avoir été acquis, pour le recommencer une fois de plus, raillent sans complaisance les velléités, faiblesses et misères de leurs première tentatives, semblent n’assommer leur adversaire que pour le laisser tirer du sol des forces nouvelles et se redresser encore grandi en face d’elles, ne cessent de reculer devant l’immensité chaotique de leurs propre buts, jusqu’à ce qu’enfin la situation créée rende tout retour en arrière impossible et que les circonstances elles-même lancent ce cri : "hic rhodus, hic salta !". Voici la rose, ici tu dois danser !"

Quel souffle et quelle puissance évocatrice pour dire ceci que Mao Tsé Toung disait plus brièvement et avec autant de force "la révolution n’est pas un diner de gala"

Gilbert

Bibliographie :
- Karl Marx les luttes de classes en France folio histoire
- Sven Lindqvit exterminer toute ces brutes -le serpent à plume
- Dominico Losurdo Staline histoire et critique d’une légende noire - edition aden

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