Le mirage économique allemand

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Ce texte n’émane pas d’une plume communiste, mais de Philippe Legrain, conseiller économique du président de la Commission européenne jusqu’en février 2014, un économiste pro-capitaliste. C’est dire s’il en est éloigné. Pourtant, même s’il commence à dater (septembre 2014), ce texte laisse transparaitre pour l’Allemagne, une réalité économique qui est bien à l’opposé de celle que l’on cherche à nous faire gober... et nous donne ainsi des arguments importants, notamment pour comprendre le sens des élections récentes dans ce pays.

Lepcf.fr


Londres, le 23 septembre 2014 – Depuis 60 ans, les gouvernements allemands successifs ont toujours cherché à plus européaniser l’Allemagne. Or, aujourd’hui, l’administration de la chancelière Angela Merkel veut remodeler les économies européennes à l’image de l’Allemagne. C’est une idée imprudente sur le plan politique et dangereuse au niveau économique. Loin d’être l’économie la plus réussie de l’Europe – comme le ministre allemand des Finances, Wolfgang Schäuble, et d’autres s’en vantent – l’économie allemande est dysfonctionnelle.

Bien sûr, l’Allemagne a ses points forts : des entreprises de renommée mondiale, un faible taux de chômage et une excellente note de crédit. Mais elle connait aussi une stagnation des salaires, des banques en faillites, une insuffisance des investissements, des gains de productivité faibles, une démographie maussade et une croissance anémique de la production. Son modèle économique protectionniste – qui consiste à tailler dans les salaires pour subventionner les exportations – ne doit pas servir d’exemple à suivre pour le reste de la zone euro.

L’économie allemande s’est contractée au deuxième trimestre de l’année 2014 et a connu une croissance d’à peine 3,6% depuis la crise financière mondiale de 2008 – un peu plus que la France et le Royaume-Uni, mais moins de la moitié du taux de la Suède, de la Suisse et des États-Unis. Depuis 2000, la croissance du PIB n’a été en moyenne que de 1,1% par an, ce qui classe le pays à la treizième place sur les 18 pays membres de la zone euro.

L’Allemagne "l’homme malade de l’Europe"

Décriés comme "l’homme malade de l’Europe" lorsque l’euro a été lancé en 1999, l’Allemagne a répondu non pas en stimulant le dynamisme, mais en réduisant les coûts. L’investissement a chuté de 22,3% du PIB en 2000 à 17% en 2013. L’infrastructure, comme les routes, les ponts et même le canal de Kiel, est en ruine après des années de négligence. Le système d’éducation est grinçant : le nombre de nouveaux apprentis est au niveau le plus bas depuis la réunification, le pays a moins de jeunes diplômés (29%) que la Grèce (34%) et ses meilleures universités peinent à se hisser parmi les meilleures 50 universités au monde.

Entravée par un sous-investissement, l’économie arthritique de l’Allemagne a du mal à s’adapter. Malgré les réformes du marché du travail de l’ancien chancelier Gerhard Schröder, il est plus difficile de licencier un employé permanent en Allemagne que partout ailleurs dans l’OCDE. L’Allemagne languit à la 111ème place au niveau mondial pour la facilité à créer une entreprise, selon le classement Doing Business de la Banque mondiale. Ses plus grandes entreprises sont vieilles et n’innovent plus guère ; le pays n’a pas produit d’équivalent de Google ou Facebook. Le secteur des services est particulièrement rigide. Le gouvernement a présenté moins de réformes favorables à la croissance au cours des sept dernières années que n’importe quelle autre économie avancée, selon l’OCDE. La moyenne de croissance annuelle de la productivité au cours de la dernière décennie, ne s’établissant qu’à un faible 0,9%, a même été plus lente que celle du Portugal.

Le poids de la stagnation a été supporté par les travailleurs allemands. Bien que leur productivité ait augmenté de 17,8% au cours des 15 dernières années, leur rémunération réelle est aujourd’hui moindre qu’en 1999, lorsqu’un accord tripartite entre le gouvernement, les entreprises et les syndicats a plafonné les salaires. Les propriétaires d’entreprise peuvent se réjouir, mais la suppression des salaires nuit aux perspectives à plus long terme de l’économie en décourageant les travailleurs à améliorer leurs compétences, ainsi que les entreprises à investir dans une production à plus forte valeur.

Des exportations en baisse

La compression des salaires sape la demande intérieure, tout en subventionnant les exportations, sur lesquelles la croissance de l’Allemagne est basée. L’euro, qui est sans aucun doute beaucoup plus faible que le mark n’aurait été, a également contribué à cette situation, en réduisant les prix des produits allemands et en empêchant la France et l’Italie de recourir à une dépréciation de la monnaie. Jusqu’il y a peu, l’euro a également généré une augmentation rapide de la demande extérieure en Europe méridionale, tandis que le développement industriel effréné de la Chine a augmenté la demande pour les exportations traditionnelles de l’Allemagne.

Cependant, aujourd’hui, alors que les pays du sud de l’Europe sont déprimés et que l’économie de la Chine croît moins vite et se détourne des dépenses d’investissement, la machine à exporter allemande a ralenti. Sa part dans les exportations mondiales est passée de 9,1% en 2007 à 8% en 2013 – aussi bas que durant l’ère de "l’homme malade", lorsque l’Allemagne était aux prises avec la réunification. Parce que les voitures et les autres exportations "made in Germany" contiennent maintenant de nombreuses pièces produites en Europe centrale et orientale, la part de l’Allemagne dans les exportations mondiales n’a jamais été aussi basse en termes de valeur ajoutée.

Les décideurs politiques allemands se targuent du vaste excédent du compte courant du pays – 197 milliards d’euros (262 milliards de dollars) en juin 2014 – le considérant comme un signe de la compétitivité supérieure de l’Allemagne. Pourquoi, dès lors, les entreprises ne veulent-elles pas investir davantage dans le pays ?

Les excédents extérieurs sont en fait symptomatiques d’une économie en difficulté. La stagnation des salaires augmente les excédents des sociétés, tandis que la réduction des dépenses, le secteur des services étouffé et les start-ups qui peinent à décoller, suppriment l’investissement intérieur, le surplus d’épargne qui en résulte étant souvent dilapidé à l’étranger. L’institut DIW basé à Berlin calcule que, entre 2006 et 2012, la valeur de portefeuille des avoirs étrangers de l’Allemagne a diminué de 600 milliards d’euros, soit 22% du PIB.

Pire encore, au lieu de représenter un "ancrage de stabilité" pour la zone euro, comme Schäuble l’affirme, l’Allemagne propage de l’instabilité. La mauvaise approche de ses banques consistant à prêter leurs excédents d’épargne a formé des bulles sur les prix des actifs au cours de la période qui a précédé la crise financière, et a imposé une déflation de la dette depuis lors.

Faiblesse de la demande intérieure

L’Allemagne n’est pas non plus un "moteur de croissance" pour la zone euro. En fait, la faiblesse de sa demande intérieure a ralenti la croissance au-delà de ses frontières. En conséquence, les banques et les contribuables allemands sont moins susceptibles de récupérer leurs créances douteuses détenues dans les pays du sud de l’Europe.

Quand on voit combien la compression des salaires a été néfaste pour l’économie de l’Allemagne, imposer des réductions de salaires au reste de la zone euro serait catastrophique. Les coupes dans les revenus dépriment les dépenses intérieures et rendent les dettes encore moins gérables. Étant donné la faiblesse de la demande mondiale, la zone euro dans son ensemble ne peut pas compter sur les exportations pour se développer et rembourser ses dettes. Pour les économies en difficulté du sud de l’Europe, dont les exportations traditionnelles ont été affaiblies par la concurrence chinoise et turque, la solution consiste à investir dans le déplacement vers le haut de la chaîne de valeur grâce à la production de nouveaux et de meilleurs produits.

L’économie allemande a besoin d’une révision. Les décideurs politiques devraient se concentrer sur le renforcement de la productivité, et non de la "compétitivité", en payant les travailleurs ce qu’ils méritent. Le gouvernement devrait profiter des taux d’intérêt proches de zéro pour investir, et encourager les entreprises – en particulier les start-ups – à faire de même. Enfin, l’Allemagne devrait accueillir davantage de jeunes immigrés dynamiques pour enrayer son déclin démographique.

Ce serait un meilleur modèle économique pour l’Allemagne… qui montrerait le bon exemple pour le reste de l’Europe.

Philippe Legrain, le 23 septembre 2014

Tiré du site Médias24

Article paru en anglais sur le site Project Syndicate et traduit de l’anglais par Timothée Demont

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