‎La jeunesse interroge notre histoire ! Repris de Avant-Garde, le journal des jeunes communistes

, par  communistes , popularité : 7%

‎Danielle Bleitrach est une universitaire, militante communiste, sociologue, elle entre au Comité Central du PCF en 1981. Elle publie ses mémoires Le Temps retrouvé d’une Communiste chez Delga en juillet 2019.

Avant-Garde (AG) : Qu’est ce qui vous a motivé à écrire ces Mémoires ?

Danielle Bleitrach (DB) : Il s’agit d’une réponse à la manière dont est présentée l’histoire des communistes qui ne me convient pas du tout. En particulier sur la période que j’ai vécue en tant que dirigeante. Nous sommes face à une manipulation historique qui fait douter les communistes eux-mêmes. Le but de ce livre est donc de faire partager certaines idées sur le communisme, qui est bien sûr une politique, mais aussi une éthique et une civilisation. J’ai aussi la conviction que face à ce qui se prépare, la jeunesse aura besoin de communistes aguerris.

AG : Vos Mémoires donnent parfois l’impression que l’engagement communiste s’est imposé à vous plus que vous ne l’avez choisi

DB : Je suis évidemment un produit de l’histoire, le nazisme et la guerre d’Algérie sont au cœur de cette période historique et de mon engagement. Ce à quoi s’ajoutent bien sûr les origines ouvrières de ma famille maternelle. Contrairement à de nombreuses personnes de ma génération, mai 68 n’est pas pour moi un moment essentiel. C’est la guerre qui est fondamentale. Je nais dans une famille juive contrainte de fuir les nazis alors que les communistes restent et se battent, ils m’apparaissent alors comme des héros. Les communistes n’étaient pas destinés à être déportés dans les camps. Ils l’ont été en se battant contre l’injustice. La guerre d’Algérie est l’autre événement fondateur de mon militantisme. Il marque la rencontre avec mon mari, un résistant, torturé pendant la guerre, pour qui la lutte pour l’indépendance de l’Algérie est le juste prolongement de son engagement dans la Résistance. A l’époque nous luttons contre l’OAS. Ces moments de lutte dans lesquels on peut jouer sa vie sont extrêmement différents des autres. Dans les manifestations de 1962, tous les morts français sont membres du PCF ou de la JC. Au sortir de la guerre, les militants communistes sont toujours armés. Comme le disait mon mari, nous avons des camarades paysans dont les poules couvent des grenades.

AG : Votre engagement vous a mené jusqu’au comité central du PCF. Quel était votre rôle à la direction du Parti ?

DB : Je faisais partie de l’équipe de la revue Révolution, à destination des intellectuels, tout en étant paradoxalement assez peu appréciée par le secteur desdits intellectuels. J’étais beaucoup plus proche de Gaston Plissonnier et de Maxime Gremetz, qui m’envoyaient dans les délégations internationales. J’ai toujours développé un intérêt particulier pour les questions internationales et pour la paix. Je reste profondément convaincue que le socialisme a besoin de la paix, autant que le capitalisme a besoin de la guerre.

AG : Vous avez été conseillère régionale, quelle est votre conception du rôle des élus communistes ?

DB : Dans une élection, on ne change pas le terrain, on l’utilise. C’est pourquoi un Parti révolutionnaire avec une stratégie de changement de société doit parallèlement utiliser les institutions et se donner les moyens de transformer le rapport des forces. Il doit toujours tenir compte des mouvements sociaux et des luttes, dans lesquelles le Parti lui-même a un rôle immense. La bourgeoisie a l’État pour défendre ses intérêts, nous devons lui opposer une organisation aussi forte, ce qui implique un ancrage fort dans les luttes et une grande discipline militante.

AG : En tant que sociologue, quelle est votre analyse sur le PCF en tant qu’organisation ?

DB : Le PCF était une forme sociale exceptionnelle, certainement l’instrument le plus démocratique jamais inventé afin de favoriser l’intervention populaire, aujourd’hui réduite au silence. Les lieux les plus épanouissants pour moi ont été le Comité Central et la cellule. C’était deux lieux où nous inventions véritablement une politique et travaillions à son exécution.

AG : Vous avez vécu à Cuba, y avez vous retrouvé la même exigence de démocratie ?

DB : Une île comme Cuba n’aurait jamais résisté aux assauts américains si les Cubains n’avaient pas la profonde conviction d’être maîtres de leur destin. Ils sont parfaitement conscients que sans eux Fidel n’aurait rien pu faire. Rien n’est parfait évidement, mais je reste convaincue, comme le disait Ernst Bloch, que le pire des systèmes socialistes vaut mieux que le meilleur des régimes capitalistes parce qu’il y reste le principe espérance, une aspiration à une autre vie. Risquet (dirigeant cubain, second compagnon de DB ndlr) expliquait simplement ce qu’est un dirigeant cubain : un homme au service de sa patrie. Élevé lui-même dans les soleras, il a connu une misère terrible, qui le place définitivement aux côtés de son peuple. Les Cubains ont également une profonde conscience que la défense de leur île face au géant états-unien nécessite la solidarité internationaliste. Ils mènent donc une politique internationale très généreuse, qui fait vivre cette solidarité, en donnant la moitié de ce qu’ils ont, mêmes s’ils ont peu. Les peuples du Tiers Monde et les Résistants partagent cette même conviction qu’il faut savoir s’oublier pour survivre. J’ai pris des leçons de résistance dans mes séjours, au Bénin notamment.

AG : Vous évoquez longuement dans vos Mémoires la relation du Parti aux intellectuels, en quoi est-elle si particulière ?

DB : Le PCF est le seul Parti à avoir proposé aux intellectuels de ne pas être les serviteurs du pouvoir. Le Parti leur a offert une alliance leur permettant de se battre aux côtés de la classe ouvrière et de faire vivre la notion d’avant garde, héritée de Saint Simon, selon laquelle les Sciences et les Arts doivent être les attributs du progrès. Quoi qu’il en dise, le PCF reste une avant-garde. L’avant-garde est celle qui sait observer la rue. L’invention est populaire. Par exemple, beaucoup de grands couturiers en ont conscience et vont dans la rue saisir la créativité populaire, et lui donnent ensuite, par leur métier, leur formation, une élégance plus grande. Pour les intellectuels communistes, le partage doit se faire dans la lutte commune. C’est l’une des idées qui me sont restées de l’amitié d’Aragon. Un citoyen éduqué doit combattre, et le combat est la meilleure éducation. L’intellectuel communiste doit tenir cet objectif de former des citoyens émancipés. C’est l’exigence de Gramsci : donner à la politique un enjeu de civilisation. Le Parti en tant qu’avant-garde doit profiter de cette créativité populaire toujours en éveil et pour construire le rapport de force victorieux.

AG : Les syndicats, les associations, sont étonnamment peu présents dans vos Mémoires

DB : J’ai pourtant fondé un syndicat partout où j’ai travaillé, j’ai fait partie de la direction du SNESup, j’ai fondé différentes associations féministes et des organisations pour la solidarité internationales, comme Marseille veut la Paix, mais dans chaque cas ma motivation profonde était de changer de société, ce qui me ramenait à la nécessité du Parti.

AG : Quel était le rôle de la revue Révolution ?

DB : Je dois d’abord saluer le dévouement des camarades qui ont animé cette revue. J’y ai beaucoup appris, notamment auprès de Claude Prévost qui avait une immense culture allemande. J’avais, avant de me lancer dans l’aventure de cette revue, une belle carrière universitaire. J’étais élue au comité national du CNRS, directrice d’un laboratoire de sociologie de l’urbanisation, un domaine dominé par les marxistes qui savaient entraîner le reste de la discipline. J’ai accepté de rompre avec cela pour animer la revue. Nous étions en lien avec les luttes, nous descendions dans les mines, nous organisions des rencontres entre les viticulteurs et les mineurs. J’ai étudié la sidérurgie à Fos et à Longwy, en étant frappée par la beauté des paysages industriels et par l’intensité de cette vie de lutte. J’avais l’impression de vivre vraiment, je pouvais en trois jours déjeuner avec Aragon, aller soutenir la lutte des métallos, rencontrer les mineurs. Nous étions le contraire des intellectuels coupés du peuple et flattés par Mitterrand. Nous travaillions à être en lien avec le peuple tout en fournissant l’analyse la plus fine de la société. C’est par cette unité dans les combats et cette volonté de connaissance de la réalité que nous posions les bases d’une nouvelle civilisation. Le plus bel exemple de cette démarche des intellectuels communistes est sans doute Aragon. Au coeur des combats en Algérie, il écrit Le Fou d’Elsa et montre ce que la poésie française doit au monde arabe qui a inventé l’amour courtois. Au coeur du combat commun, les échanges entre la classe ouvrière et les intellectuels relevaient d’un besoin mutuel.

AG : Pour conclure en quelques mots, comment résumeriez-vous la démarche de ces Mémoires ?

DB : Ce livre veut dire aux communistes que l’on ne recréera pas le passé, mais qu’il faut se donner les moyens de transformer le monde en fonction de la réalité en assumant l’héritage d’une éthique et d’une civilisation en construction. Le but de ce livre n’est pas de faire croire qu’il faut refaire ce qui a été, mais de montrer à quel point cela était magnifique pour permettre aux communistes de ne plus être brisés, de se retrouver. Ce sera primordial dans la lutte pour renverser le rapport de force. Il faut prendre conscience qu’à partir de 1974, nous avons manqué de stratégie face à la violence du capital.

Voir en ligne : Sur le site de l’avantgarde...

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