Discours de Maurice Thorez du 27 février 1937
La pause ? Aux trusts ! Supplément à l’Humanité du 4 mars 1937

, par  pam , popularité : 2%

Il parait utile de rappeler les analyses des communistes sur le Front Populaire de 1933 à 1938... du choix de la stratégie de Front Populaire jusqu’aux alertes sur la menace de dislocation sous la pression de la finance et de la guerre en 1937...

Les textes de Maurice Thorez sont peu disponibles en ligne. Ils sont cependant rendus disponibles sous forme de document scanné par un service de la BNF (numilog).

Voici un discours prononcé en février 1937 à Paris qui analyse la bataille menée par le patronat, la droite et l’extrême-droite contre le Front Populaire. Les arguments nous paraissent étonnement actuels et la conclusion aussi, l’appel à la mobilisation populaire et au renforcement du parti.

Reste ce sentiment que malgré ces alertes et ces appels, tout est allé très vite ensuite dans le mauvais sens...

pam

Discours prononcé par Maurice THOREZ devant l’assemblée des militants communistes de la Région Parisienne le 27 février 1937 à MAGIC CITY.

Fidèle aux principes démocratiques qui font la force de notre grand Parti communiste, le comité central a cru bon de convoquer, un mois à peine après notre conférence nationale, cette assemblée des militants de la région parisienne.

Nous voulons vous soumettre, selon notre habitude, notre opinion sur les problèmes de l’heure, sur le bilan et les perspectives du front populaire, et notamment sur les moyens propres à assurer une application résolue du programme de réformes sociales, de redressement économique, de défense de la liberté et de la paix, qui a obtenu en mai 1036 l’approbation du suffrage universel.

Nous, communistes, la chair de la chair de la classe ouvrière, la chair de la chair du peuple de France, nous luttons pour un monde meilleur qui ne connaître plus l’exploitation de l’homme par l’homme, l’asservissement de l’immense majorité des producteurs par une minorité de parasites.

Nous, communistes, nous luttons pour une société où le travail souverain permettra, dans la liberté et la paix, l’épanouissement des facultés créatrices de l’homme, maître de la nature.

Nous luttons pour une société où l’ouvrier dans son usine, où le savant dans son laboratoire, où le paysan enfin assuré de la possession de sa terre collaborent ensemble au progrès de l’humanité.

Mais notre noble idéal communiste de justice sociale et de fraternité humaine, loin de faire de nous des rêveurs utopistes, de vains prophètes dédaigneux du présent misérable, nous fait travailler avec ardeur et enthousiasme, dans le présent, à l’amélioration du sort des exploités, des malheureux, des déshérités.

Un journal ultra-réactionnaire que vous connaissez bien, au moins de réputation, La Liberté, a publié le 24 janvier, au lendemain de notre conférence nationale, le compte rendu d’une réunion d’un comité dit de « Prévoyance et d’action sociales ». Un certain monsieur Brenat, président de la Chambre syndicale des industries radioélectriques a déclaré : « Il est tout à fait regrettable de constater que c’est toujours le Parti communiste qui a l’initiative en matière de réformes et de progrès. »

L’assaut de la réaction et du fascisme

En effet, notre idéal communiste nous a inspiré cette initiative heureuse entre toutes, celle du front populaire pour le pain, la paix et la liberté.

Nous avons eu la joie de faire aboutir notre conception : une étroite alliance entre la classe ouvrière et les travailleurs des classes moyennes et la paysannerie, une collaboration féconde entre les travailleurs manuels et intellectuels ; de l’union pour l’action entre tous les républicains : communistes, socialistes radicaux, démocrates et plus largement encore entre tous les hommes de bonne volonté soucieux d’éviter à notre pays le triste régime d’esclavage et de sang que connaissent malheureusement les peuples d’Allemagne et d’Italie.

Or, voici que notre Front populaire au pouvoir subit l’assaut furieux de la réaction et du fascisme.

La semaine dernière, prenant leurs désirs pour des réalités, les ennemis du peuple faisaient annoncer la fin du Front populaire, soit sous la forme de l’abandon pur et simple du programme en voie de réalisation, soit même, disaient-ils, par une modification dans la composition du ministère et de la majorité parlementaire.

Les parasites sociaux, les financiers, les politiciens à leur service, ne se consolent pas de la stabilité gouvernementale, de la cohésion de la majorité.

Ils étaient habitués aux crises ministérielles fréquentes qui désorganisaient le pays, et font le jeu des adversaires de la démocratie.

Ils avaient supposé que notre Parti communiste pourrait se livrer au « jeu de massacre » ministériel et pratiquer le « soutien à éclipses »..Mais notre Parti communiste, qui sait que les forces du Front populaire résident surtout dans l’union de la volonté des masses à travers le pays, a soutenu, soutient et soutiendra loyalement au parlement, le gouvernement chargé d’appliquer le programme du Front populaire.

La réaction s’efforce donc de déclencher la panique financière pour disloquer et briser le Front Populaire.

Les raisons de l’attaque

La réaction veut briser le Front Populaire pour ce qu’il a donné déjà aux masses laborieuses.

Personne de bonne foi qui puisse contester les avantages procurés aux travailleurs de tontes conditions par notre Front populaire :
- Aux ouvriers : outre l’augmentation des salaires, le bénéfice des lois sociales, les congés payés, la semaine de quarante heures, l.es conventions collectives et l’institution de délégués d’ateliers ;
- Aux petits fonctionnaires, aux anciens combattants, l’abrogation des décrets-lois Doumergue-Laval, qui avaient amputés les traitements, les indemnités, les pensions et les allocations ;
- Aux petits commerçants et artisans, dont le chiffre d’affaires a augmenté avec l’accroissement du pouvoir d’achat des travailleurs salariés, ce qui allège leur situation, l’arrêt des saisies, de nouvelles facilités de crédit, le moratoire, l’aménagement des billets de fonds, l’amorce d’une réforme fiscale comportant notamment la suppression de la taxe sur le chiffre d’affaires ;
- Aux paysans : la revalorisation des produits agricoles. On ne répète jamais trop que le Front populaire a fait plus pour les paysans qu’aucun des précédents gouvernements de la IIIème République.

L’Office du blé a permis à nos paysans de vendre cette année leur grain à 140 francs le quintal, quand ils avaient dû le céder l’année dernière 70, 60 et parfois moins de 55 francs le quintal. Et les prix du vin, du bétail, des autres produits de la terre ont augmenté notablement à la production.

Mais la réaction veut briser le Front populaire, non seulement pour ce qu’il a donné, mais pour ce qu’il doit encore donner aux masses laborieuses.

Le grand patronat, les oligarchies financières qui organisent la vie chère veulent empêcher les rajustements des salaires et des traitements ; l’institution de l’échelle mobile, l’attribution d’une indemnité de vie chère aux salariés de l’industrie, de l’État et des grands services publics.

Une pension pour les vieux

Ils veulent même empêcher le relèvement des secours insuffisants accordés aux chômeurs, dont le nombre reste encore, hélas, trop élevé.

Ils veulent empêcher, retarder la mise en route des grands travaux utiles à la collectivité, réclamés avec tant d’insistance et par les chômeurs et par la C.G.T.

Le grand patronat veut empêcher le vote et l’application des nombreuses mesures encore attendues par le petit commerce et l’artisanat et par les travailleurs de la terre qui voudraient être effectivement protégés et contre les trusts qui les rançonnent, et contre les calamités qui réduisent, et parfois anéantissent leurs récoltes.

Le grand patronat et les financiers veulent empêcher une véritable politique de protection de l’enfance qui nécessiterait l’extension aux paysans travailleurs du système des allocations familiales ; l’augmentation des crédits pour l’aide aux familles nombreuses ; la construction de logements spacieux, bien aérés. de crèches, de dispensaires, d’écoles, de terrains de jeux, de stades,. de piscines etc.

ils veulent empêcher l’attribution du milliard que nous réclamons pour régénérer le sport, pour faire échapper le sport aux influences pernicieuses des brasseurs d’affaires en quête de profits et pluys soucieux de publicité tapageuse que d’émulation sportive. Alors que nous, nous voulons faciliter à nos jeunes gens, à nos filles, la pratique du sport qui fortifie les corps et stimule les énergies.

Le.s privilégiés veulent surtout empêcher l’institution d’une Caisse nationale de solidarité en faveur des vieux travailleurs.

Une pension pour les vieux

Notre campagne pour les vieux trouve un écho favorable dans tout le pays, chez les intéressés d’abord qui nous écrivent pour nous remercier et nous encourager à persévérer, chez tous les hommes de cœur décidés à faire aboutir une réforme si nécessaire.

Le président Herriot, à différentes reprises, a insisté sur l’urgence des mesures pour ceux dont la détresse est si poignante, si profonde.

Hier, j’ai reçu d’un vieux une coupure de presse concernant la retraite aux vieillards. Mon correspondant a ajouté au bas les quelques lignes suivantes :

« Ce serait noble, juste et humain, nulle loi ne saurait vous procurer plus de reconnaissance et vous en auriez sûrement ! Provisoirement, s’il le faut réduisez un peu les taux, fixez à un age un peu plus avancé l’age de l’assistance mais de grâce, par pitié, faites quelque chose. »

Ceux qui n’ont rien demandent un secours immédiat, et c’est à eux que nous pensons lorsque, dédaigneux de la vaine démagogie, nous proposons une allocation annuelle de 3.600 francs, plus 1200 pour le conjoint. On nous avait dit que cela coûterait 3 milliards de Francs. La commission de prévoyance sociale à la chambre a étudié notre proposition. Le rapporteur conclut que si la retraite des vieux coûterait bien 4 milliards, plus de 3 milliards seront récupérés, sur d’autres chapitres du budget, certains crédits affectés à différentes œuvres d’assistance aux vieillards devenant disponibles. Le rapporteur indique que notre proposition comporterait une contribution financière supplémentaire de 800 millions seulement à répartir entre les départements, les communes et l’Etat qui prendrait 50 % à sa charge, soit, en chiffres ronds, 400 millions de francs.

Reprise économique

Enfin, le grand patronat, les hommes de la réaction et du fascisme veulent porter un coup aux lois sociales et notamment aux 40 heures.

Pour parvenir à leurs fins, les exploiteurs et leurs porte-paroles à la chambre prétendent que la politique de réformes sociales entreprise par le Front populaire conduit le pays à la catastrophe ; qu’elle interdit le retour à la prospérité : que cette politique dispendieuse « provoque de sérieuses difficu1tés financières, qu’elle ruine les particuliers et l’État. Dans ces conditions, il convient, parait-il, de renoncer au moins provisoirement au programme du Front Populaire, d’en retarder l’application, de différer la réalisation des réformes voulues par le peuple.

Heureusement, la situation n’est ,pas du tout telle que la décrivent, telle que la voudraient les ennemis du peuple. Il est incontestable que se manifeste en France un mouvement de reprise économique. industrielle et commerciale. Le Bulletin Quotidien du Comité des Forges reconnaît à la page 4 de son numéro du 24 février 1937 :

La production a continué, dans les dernières semaines, à bénéficier du regain d’activité qui depuis l’automne, s’est manifesté dans les branches essentielles (le bâtiment toujours excepté). La reprise paraît avoir été caractérisée moins par son ampleur qui reste encore limitée que par sa généralité. Les centres provinciaux de première et de deuxième importance, paraissent en avoir ressenti tes effets plus directement même que la région parisienne. »

L’indice général de la production industrielle .continue à monter. Sur la base de 100 en 1913, il était à 93 en août 1936, il a atteint le chiffre 100 en décembre.

En décembre 1936. par rapport à décembre 1935, la hausse est de 37,9 % pour l’automobile ; 27,1 % pour le papier ; 18,4 % pour les filatures de coton ; 9,’ % pour la mécanique.

Et le rythme de In reprise apparaît mieux encore si on compare les chiffres d’août et de décembre 1936. Pour la métallurgie, la hausse est de 21,9 % ; pour les filatures de coton, 54% ; pour le tissage du coton, 72 %.

Seule l’industrie du bâtiment reste toujours à l’indice 56, ce qui n’empêche pas les campagnes de la réaction contre les travaux de l’Exposition.

Un signe caractéristique de la reprise, c’est l’accroissement de la consommation des matières premières nécessaires à l’industrie

La consommation du charbon a augmenté, d’août à décembre 1936. de 23,9 %. Dans le même temps, la consommation du coton a augmenté de 180 %1 celle de la laine de 300 %, celle du cuivre de 94 %

Les divers indices de reprise sont confirmés par les chiffres se rapportant aux échanges, aux transports, au volume des affaires.

Les recettes des grands réseaux pour les six premières scmaincs de 1937 sont en augmentation de 9,59 % sur celles de la période correspondante de 1936 ; le nombre des wagons chargés est en augmentation de 5,6%.

Les dépôts en banque augmentent, les comptes courants créditeurs et les dépôts dans les quatre grandes banques étaient au 31 décembre 1936 de 27.735 millions de francs, en augmentation de 3.320 millions sur les chiffres du 30 septembre 1936. On constate en janvier un excédent de dépôts de 195 millions dans les Caisses d’épargne.

Le nombre des faillites a continué à diminuer ; il était de 596 en, janvier 1937 contre 814 en janvier 1936 : 27 % de diminution.

Les recettes fiscales s’améliorent, les chiffres du commerce extérieur confirment également la reprise et le développement de la production.

Indépendamment de l’accroissement du chiffre de la balance commerciale, les importations ont augmenté parce qu’il y a eu une entrée plus considérable de matières premières nécessaires à l’industrie.

Mais il y a également augmentation des exportations des objets fabriqués de 18 % en décembre 1936 par rapport à décembre 1935 ; l’exportation des tissus de laine a augmenté de 5 %, celle des tissus de. soie de 11 %, le.s articles de lingerie de 41 %, l’automobile de 34 %.

Les derniers chiffres sur le chômage indiquent une diminution pour cette semaine de 5.017. Le 20 février 1937, il reste 415.000 chômeurs inscrits contre 489.000 l’année dernière à pareille époque. La diminution est sans doute encore insuffisante, mais ce qui est certain, c’est qu’il se produit depuis plusieurs semaines une diminution constante alors que l’année dernière, à pareille époque, l’augmentation se poursuivait. Le Front populaire a renversé la situation.

Ce qui est vrai aussi, c’est que le chômage partiel a diminué considérablement : au 1er janvier 1936, 38 % des ouvriers étaient astreints au chômage partiel Cette année, le 1er janvier 1937, dans les entreprises où la semaine de 40 heures est appliquée, il ne reste que 4,92 % d’ouvriers en chômage partiel : dix fois moins.

Et dans les entreprises où la semaine de 40 heures n’est pas encore appliquée, il reste 20 % de chômeurs partiels, la moitié du chiffre de l’année dernière.

Il faut maintenant souligner que l’Exposition Universelle de 1037 qui s’ouvrira le 1 r mai - n’est-ce pas camarades ? – grâce surtout aux efforts des ouvriers et leurs militants syndicaux, Arrachard, Toudic et autres, grâce aux efforts de notre Parti communiste avec notre ami Gitton, - que l’Exposition imprimera un nouvc1 élan au mouvement de reprise.

Les travailleurs du bâtiment occupés aux travaux de l’exposition ont obtenu satisfaction pour une partie de leurs légitimes revendication. Ils sont prêts dès lors à mettre tout en oeuvre, faire preuve d’une haute conscience politique, en même temps que d’une grande valeur professionnelle, pour décevoir, eux aussi, les mauvais espoirs de ceux qui escomptaient un retard préjudiciable dans l’ouverture de !’Exposition.

Salaires et profits

Mais je viens à une question essentielle. La question des prix.

L’argument ou plutôt le prétexte du grand patronat, c’est que la hausse des prix aurait été provoquée par la hausse des salaires. Le but est évidemment d’empêcher le rétablissement du pouvoir d’achat de la classe ouvrière, pouvoir d’achat qui a tendance à diminuer en raison de la hausse du coût de la vie. Avec une même quantité de francs, le salarié de l’industrie, le petit fonctionnaire, ne peuvent se procurer qu’une quantité moindre de produits nécessaires à leur consommation, à celle de leur famille. C’est une baisse du salaire réel.

En outre, le grand patronat dissimulant ses agissements criminels, tente de dresser les paysans et les petites gens des classes moyennes

contre les ouvriers et en partie contre les fonctionnaires, représentés comme responsables de a vie chère.

Pour étayer leurs raisonnements contre l’augmentation des salaires et contre les lois sociales, les capitalistes et leurs économistes si distingués développent la thèse suivant, tout à fait désintéressée, n’est-il pas vrai ? : « Les prix des différents produits sont en rapport direct avec les salaires payés aux ouvriers. »,

Pour les capitalistes, la valeur ajoutée par le travail à la matière première - objet du travail - serait la somme de trois valeurs indépendantes :

  • Le salaire, ou rémunération du travail ;
  • Le profit, ou rémunération du capital ;
  • Et la rente, ou rémunération du propriétaire du sol.
    Naturellement, quoique de valeur indépendante, le profil et la rente apparaîtraient comme pourcentage déterminé de la somme des salaires.

Cette thèse est fondée sur une prétendue coopération entre le travail, le capital et la nature qui seraient les rois sources de revenus.

Or, qu’est-ce qui détermine le prix de la marchandise ? , ou plus exactement sa valeur ? C’est le temps de travail socialement nécessaire à sa production.

Le salarié vend sa force de travail comme une simple marchandise, mais il a la faculté de produire une valeur plus grande que la valeur de sa force de travail qui s’appelle son salaire.

La différence entre la valeur produite et la valeur de force du travail, la différence entre le travail effectué et le travail payé constitue la plus-value au profit du capitaliste.

Sous les efforts de la pression ouvrière, le rapport entre Le salaire et le profit peut donc varier sans que soit modifié la valeur de la marchandise produite.

Autrement dit, la part de l’ouvrier, dans le produit de son travail, peut augmenter au détriment du profit capitaliste sans répercussion sur les prix. (Applaudissements.)

Mais, camarades, même si nous acceptions la thèse de nos adversaires, nous aurions encore beau jeu pour démontrer que la hausse des prix n’est nullement le résultat de la hausse des salaires.

Le Temps, « la bourgeoisie faite journal », disait notre vieux maître Guesde, a insisté avec un certain air de triomphe sur la déclaration suivante faite à la tribune du Sénat par notre camarade Spinasse :

« Au total, on arrive à 32 % environ d’augmentation sur les salaires »

Comment en calculer la répercussion sur les prix de revient ? Il faudrait connaître exactement te coefficient que représentent les salaires dans les industries, alors qu’il varie de 3 % dans la grande meunerie par exemple, à 85 % dans la filature de soie. Il ne suffirait pas, certes, de faire la moyenne entre ces industries car on ne tiendrait pas compte ainsi des salaires incorporés dans les transformations successives que subit un objet manufacturé,

En vérité, quand on calcul le prix de revient national, on s’aperçoit qu’en fin de compte, il est composé de salaires, de matières, et de charges fixes. Les salaires représentant en général 66 à 70 %. »

A notre avis, c’est une double erreur. Premièrement et j’y insiste, sur la façon même de poser le problème, en s’écartant de la thèse marxiste de la valeur. Deuxièmement, sur les chiffres avancés. Ce n’est pas en moyenne pour 66 à 70 % qu’interviennent les salaires dans les prix des produits. D’après une enquête effectuée en 1931, avec les diminutions brutales de salaires, ce serait seulement 17 %.

Permettez-moi de citer les chiffres : industrie de l’alimentation, 5,1 % ; minoteries, beurreries, fromageries, 2,6 % ; industries chimiques, 10,4 % ; caoutchoucs, 13,7 % ; industries textiles, 15,6 % ; confection de vêtements, 13,3 % ; cuirs et peaux, 13,5 % ; industrie du bois, 21,6 %, métallurgie 17 %, automobiles, 19,7 % pierres précieuses, diamants, 33,3 %, taille des pierres, montages, 31,7 %, briqueteries, céramiques du bâtiment et poterie, 34,9 % ; terrassements, constructions en pierre, 31,3 % ; verreries, 29,8 %,

La moyenne établie pour toutes les industries a été de 17 %· La part des employés atteindrait 4,4 %. Le total est donc inférieur à 22 %

La même méthode a permis de fixer à 25 % environ la part des salaires dans les prix de revient aux États-Unis d’Amérique.

Si donc nous admettions le raisonnement des patrons, une hausse moyenne de 20 % sur les salaires devrait déterminer une hausse de 4,4 % sur les prix de revient - et si on admet que les matières premières elles-mêmes ont haussé parce qu’elles contiennent elles aussi une part de salaires augmentés - on pourrait tout au plus fixer à 15 % la hausse des prix de gros.

Nous sommes loin de la hausse de 20 à 30 % qui affectent les prix de gros et qui se répercutent dangereusement sur les prix de détail.

Les trusts fauteurs de vie chère

Où sont donc les causes profondes de la hausse des prix ?

D’abord, dans l’existence des grands trusts, des cartels qui exercent un monopole de fait sur la production et la répartition des principales matières premières et des principaux produits fa.briqués.

C’est ici un phénomène reconnu par d’éminents économistes bourgeois et longuement étudié par Lénine qui a donné une analyse magistrale dans son livre : L’impérialisme, dernière étape du capitalisme.

Les monopoles qui suppriment la libre concurrence imposent leur prix, parviennent à réaliser au détriment des travailleurs salariés, au détriment des consommateurs, des petits industriels, de scandaleux surprofits.

Le camarade Politzer a publié l’autre jour, dans L’Humanité un article qui a provoqué la fureur du Bulletin Quotidien du Comité des Forges. D’après le journal L’Usine, les prix cartellisés du minerai de fer1 poutrelles, fil machine n’ont pas varié de 1934 à juin 1936, malgré la baisse générale des prix et la diminution des salaires. Mais ils ont été élevés par simple décision du Comité des Forges et de M. de Wendel, de 25% à 40% de juin à décembre 1936.

Ln hausse des prix en France résulte aussi de la hausse des prix mondiaux (plus de 20 % en un an).

Dans une certaine mesure intervient également la revalorisation des produits agricoles, stimulée heureusement par l’augmentation des salaires qui accroît la demande de produits agricoles et en fait monter les prix.

C’est donc un bien pour les paysans.

Il y a encore les conséquences de la dévaluation du franc, comme, hélas ! nous avions eu trop raison, nous, communistes, de redouter. Et il y a enfin et surtout la spéculation, « l’avidité du profit » dont on a parlé.

On a montré maintes fois l’exemple du trust Maggi : le litre de lait payé 0 fr. 60 au paysan et facturé 1 fr. 45 et 1 fr. 50 au crémier qui doit le revendre 1 fr. 55 et 1 fr 60 au consommateur.

C’est un odieux tribut prélevé par le Capital sur la santé de nos enfants et sur la santé de nos malades.

Il paraît donc juste de préconiser et de mener une lutte effective contre les organisateurs de la vie chère, contre les accapareurs, les spéculateurs, et puisque l’on parle de « pause », qu’on se réclame si souvent du président Roosevelt, pourquoi ne pas demander et imposer, comme Roosevelt, la pause aux seuls exploiteurs ?

Les finances de l’État

En 19332, Roosevelt déclarait :

« Tout l’effort doit tendre ç rétablir notre riche marché intérieur en développant sa grande capacité de consommation. Si l’augmentation des prix suit le même rythme que le relèvement des salaires, tout le plan de redressement sera annihilé ». Pour que ce plan donne son plein effet, il faut que durant ces premiers mois qui sont la période critique, nous retardions le plus long. temps possible la hausse des prix, les producteurs dussent-ils pou, : cela. renoncer au début à tout bénéfice. »

Hier, à la tribune de la Chambre, le président du groupe parlementaire radical-socialiste, le citoyen Campinchi, n’a-t-il pas déclaré très justement : « Pour la répression justifiée, il ne doit pas y avoir de pause. »

Ainsi donc, loin de porter atteinte aux lois sociales par des dérogations répétées qui les mettraient en péril, loin de freiner la hausse des salaires et traitements, il faut se tourner vers ces messieurs du capital.

Il faut répondre à cet organe financier, le « journal des Finances » qui, le vendredi 12 février posait la question suivante :

« Le monde ouvrier tient à garder les avantages qu’il vient d’obtenir, il ne veut pas faire les frais de la dévaluation monétaire. Qui donc les fera, qui donc supportera le poids de l’appauvrissement du pays et de la politique sociale du gouvernement ? "

Nous, nous disons : « Qui donc doit faire les frais du redressement économique, de l’amélioration du sort des masses laborieuses ? Pas les ouvriers ni les fonctionnaires, ni les petits commerçants, ni les paysans, ni d’une façon générale les pauvres ! »

Ce sont les riches, et nous répétons inlassablement notre formule approuvée par le suffrage universel : « Les riches doivent payer. »

(Applaudissements.)

Les finances de l’État

Mais voyons maintenant la situation financière. Notons d’abord combien se sont vérifiées les prévisions de nos conférences nationales de juillet 1936 et de janvier 1937.

La situation financière comporte des difficultés, mais elle n’ont nullement le caractère d’exceptionnelle gravité que lui prêtent les adversaires du Front populaire.

El il est surtout parfaitement possible de remédier à cette situation, de franchir l’impasse difficile sans ralentir l’effort des réformes sociales.

Le déficit budgétaire est de 4 milliards de francs. Mais les recouvrements budgétaires accusent constamment une plus-value. La dette publique s’est accrue.. Les charges du Trésor seront cette année très élevées : 36 milliards. C’est sensiblement, toutefois, le chiffre des années précédentes.

Et il convient ici de stigmatiser, une fois de plus, l’imprudence de ces politiciens réactionnaires qui s’efforcent de provoquer la panique, d’affoler le pays, de nuire au crédit de l’État en France et à l’étranger, en leur rappelant que c’est tout de même le lourd héritage de leur propre politique économique et financière que nous sommes en train de gérer.

Un premier fait : les dépenses de trésorerie pour 1936 se sont élevées à 27.700 millions. Or, les dépenses occasionnées pour l’application des lois sociales adoptées de juin à décembre inter­ viennent pour 1.800 millions seulement. Le reste, 26 milliards, ce sont les engagements contractés par les gouvernements précédents.

Un deuxième fait : J’ai dit que les besoins de trésorerie pour 1937 s’élèveraient à environ 36 milliards de Francs. Le déficit du budget, 4600 millions, intervient donc pour un huitième seulement. Et ce déficit n’est que partiellement la conséquence des lois sociales et de l’abrogation des décrets-lois de misère de MM. Doumergue, Flondin et Laval.

Mais le reste, 32 milliards de francs ? Ce sont d’abord les charges spéciales de la trésorerie : 3.370 millions. Puis 13 milliard d’avances aux collectivités, et en vertu d’engagements contractés par les gouvernements précédents.

Puis plus de 13 milliards de francs pour les dépenses d’armements que le Front populaire assume pour assurer la sécurité et l’indépendance du pays, après que la politique pratiquée depuis l’armistice par les gouvernements réactionnaires eut empêché une solide organisation de la paix dans le cadre de la sécurité collective et le désarmement général simultané et contrôlé.

Il ne faut jamais oublier. et nous ne nous lasserons jamais de répéter que les amis et les agents de Hitler en France, ceux qui sont prêts à livrer notre pays, leur pays, au fascisme international, ont toujours refusé l’aide à la république de Weimar, à la république allemande, qu’ils ont nourri par leur politique d’hostilité au peuple allemand la démagogie hitlérienne contre la France et contre la paix.

Il ne faut jamais oublier et nous ne nous lasserons pas de le répéter, que ces mêmes réactionnaires ont tout fait pour écraser l’Union soviétique, dont la seule existence apparait désormais comme la principale garantie de la paix dans le monde, (Applaudissements.)

Il faut établir la carte d’identité fiscale

Ainsi donc, il subsiste de lourdes charges financières dont la responsabilité incombe à la réaction. Mais la situation ne présente aucun caractère d’exceptionnelle gravité. Il est au contraire possible de surmonter aisément ces difficultés, n’était le sabotage des oligarchies financières de ceux qui préfèrent continuer à exporter patriotiquement leurs capitaux pour tenter de battre le Front populaire, au risque d’atteindre le peuple.

C’est alors que nous, communistes, nous venons avec nos suggestions, nos propositions, destinées à permettre de pallier aux difficultés. En premier lieu, nous approuvons l’opinion exprimée récemment. par le citoyen Jammy Schmidt à la commission de politique générale du parti radical, opinion reproduite dans l’Œuvre du 7 février. Jammy Schmidt a déclaré :

« J’ai plus peur des ralentissements que des accélérations, car je n’oublie point que des lois depuis longtemps votées telle que celle relative à la carte d’identité fiscale attendent encore leur application. »

Appliquer la carte d’identité fiscale, faire cesser la fraude du fisc, c’est faire rentrer dans les caisses de l’État 8 milliards de plus chaque année - Mais voilà, chaque fois que des mesures sont envisagées pour faire cesser les fraudes fiscales, Il y a révolte des possédants.

Contre les modestes tentatives du bordereau des coupons, puis du carnet de coupons, la haute finance a déclenché la panique et a provoqué, avec l’avènement du gouvernement Poincaré, la première dévaluation du franc, la spoliation des petits possédants, des petits rentiers.

Le deuxième cartel, en 1933, avait décidé la mise en vigueur de la carte d’identité fiscale. Tout était prêt, le matériel imprimé, le fonctionnement réglé jusque dans les moindres détails. Vous savez ce qu’il arriva ! Le 6 février, les bandes d’assaut fascistes tentaient leur mauvais coup ! Heureusement, la riposte du prolétariat parisien, de la classe ouvrière et du peuple dans tout le pays fut rapide et efficace. Mais souvenez-vous que la première mesure de Doumergue fut d’annuler la décision sur la mise en vigueur de la carte d’identité fiscale.

Et comme notre camarade Vincent Auriol avait déclaré que la carte d’identité fiscale, mesure inscrite dans le programme du Front populaire, serait appliquée dès le 1er Janvier de cette année, les financiers ont renouvelé leurs attaques ; ils sabotent les finances du pays, ils tentent de semer la panique.

Nos propositions de réforme fiscale

Quant à nos suggestions, elles sont connues :

1° Prélèvement extraordinaire sur les grosses fortunes. On nous avait longtemps reproché de défendre un projet irréalisable. C’était une utopie, disait-on. Or, le ministre des finances a déclaré à la tribune de la Chambre que notre projet, chiffré par ses services, fournirait 7 milliards de francs. Ces ressources exceptionnelles permettraient donc de faire face aux dépenses exceptionnelles.

2° Notre proposition de réforme fiscale démocratique1 que je ne veux pas développer - elle l’a été dans plusieurs discours de notre camarade Jacques Duclos - est éditée en une brochure populaire que vous pouvez diffuser.

Il va de soi que nous n’avons pas la prétention d’avoir réalisé un travail définitif ; nous sommes prêts à entendre tous les avis nous sommes prêts à tenir compte de toutes 1es critiques, les suggestions.

En gros, vous connaissez l’économie de notre projet. Il s’agit de démocratiser l’impôt en augmentant la proportion des ressources des impôts directs, ceux qui frappent les riches, et en diminuant la part des impôts qui frappent les petits ; les contributions

indirectes, les droits de douanes, les taxes a la consommation, tout ce qui, actuellement, gréve le budget des consommateurs ouvriers et paysans.

Il s’agit aussi de simplifier le système fiscal en remplaçant toutes les cédules par un impôt unique sur le revenu, complété d’une surtaxe pour les revenus au-de 100 000 francs, et d’un impôt sur les bénéfices des sociétés.

Il s’agit d’alléger les charges des petits, en les dégrevant plus encore, et d’augmenter les charges des gros. Il s’agit enfin de faire rentrer chaque année 10 milliards en plus dans les caisses de l’État. Et cependant Je taux maximum envisagé resterait inférieur aux taux actuellement pratiqués en Angleterre et en Amérique.

Je voudrais ici vous rappeler un autre passage des déclarations de M. Brenot, ce patron dont je vous ai parle au début du rapport : « Il faut que le patronat essaie de construire. Nous pouvons même prendre des éléments du programme du parti communiste ».

Eh bien ! voila une belle occasion. Qu’ils prennent et qu’ils fassent aboutir notre projet de reforme fiscale démocratique !

(Applaudissements.)

Imposer la pause aux trusts

L’effort sur le plan financier devrait se compléter d’une lutte active contre les trusts. Ici encore, comment ne pas rappeler ce qu’a dit et ce qu’a fait le président Roosevelt.

« Nous substituons, - a t-il dit dans sa déclaration de 1933 - aux vieux principes de la concurrence libre, de nouvelles formes de contrôle de l’État... tes lois contre les trusts conservent toutes leurs forces à l’égard des monopoles qui entravent le commerce et de la fixation de prix qui permettent ds bénéfices exagérés »

En application de cette déclaration parmi tant d’autres décisions, on peut rappeler que le 7 février 1934, la Federa1 Trade Commission déposait une plainte suivie d’effet. pour « coalition en vue de fixer les prix » contre dix sociétés qui produisent la plus grande quantité de la soie artificielle employée aux États-Unis.

Le 23 février 1934, le secrétaire de l’agriculture a porté une plainte suivie d’effet contre dix des plus importantes boucheries industrielles des États-Unis. Il les a accusées de « conspirer depuis 1927 pour manipuler et contrôler les prix, arbitrairement, pour créer un monopole de fait et pour chasser et éliminer tous les concurrents dans cette industrie ».

On a imposé 1à-bas de nouvelles méthodes de comptabilité_ pour calculer les prix de revient industriels. Bref, on a créé cette situation dont a parlé Pertinax, le rédacteur de l’Echo de Paris, lors-qu’il écrivait dans son journal :

« Je n’ai trouvé (à New-York) de visages renfrognés que chez les banquiers de Wall Street vilipendés et ridiculisés, traités devant les commissions d’enquête les plus rigoureuses, forcés de s’expliquer sur leurs comptes et sur leurs procédés, combinaisons et tours de passe-passe »

De l’idée d’une lutte active contre les trusts, on passe facilement à l’idée de la nationalisation de certains grands monopoles tels que celui des assurances. C’est un des articles du programme d’action de la C.G.T., que le camarade Jouhaux a souvent rappelé dans cette dernière période.

Pour notre part, et sans confondre, nationalisation et socialisme nous sommes tout disposés à soutenir une telle revendication ; naturellement après examen et mise a point d’un commun accord entre tous les partis et groupements unis dans le Front populaire.

ll semble d’ailleurs que le Parti radical ne s’oppose nullement à certaines nationalisations. Jammy Schmidt aurait déclaré à la dernière séance du groupe parlementaire radical que : l’on ne saurait se dire radical si l’ont n’admettait pas sur ce point - les nationalisations - la politique préconisée par tous les congrès du Parti radical, défendue par Camille Pelletan, mise en action par Clemenceau, le jour où il réalisa le rachat de la compagnie de l’Ouest-Etat »

Et M. Marchandeau qui se place à l’aile modérée du Parti radical aurait déclaré qu’il serait aussi « absurde » de repousser en bloc toutes les mesures de nationalisation que de les admettre toutes.

Il ajouta que ce qu’il ne voulait pas, c’est d’un régime totalitaire où la nationalisation, au lieu d’être partielle et exceptionnelle, comme l’admettent les radicaux fidèles au respect de la propriété individuelle, se trouverait devenir une règle générale.

Eh bien, je crois que nous sommes d’accord : respect de la propriété individuelle, de la propriété, instrument de travail du paysan, de l’artisan du commerçant, de ceux que ruinent et qu’exproprient les grands agrariens et les grandes compagnies financières dont les entreprises et les monopoles de fait peuvent être nationalisées sans dommage, au contraire avec profit pour les paysans et pour les petites gens des classes moyennes. (Applaudissements)

Nous, communistes, nous n’avons jamais manqué au devoir impérieux de défense des intérêts des classes moyennes. Nous n’avons jamais cessé d’être attentifs aux besoins de ceux dont la production agricole ou artisanale reste un élément essentiel de notre économie nationale et qui ont droit à toute la sollicitude des pouvoirs publics.

Le piétinement serait un recul

Camarades, je crois avoir démontré que la situation générale évolue dans un sens favorable, que la reprise économique s’accentue, que les conditions matérielles des travailleurs s’améliore, que la France du Front populaire présente enfin un tableau plus rassurant et plus souriant, que notre peuple, un peu plus heureux et un peu plus libre, regarde l’avenir avec un peu plus de confiance.

Je crois avoir démontré que les difficultés financières, même sérieuses, ne sont nullement insurmontables, et qu’en définitive il ne serait pas juste au sens moral et au sens politique de ce terme, de laisser porter atteinte au niveau de vie des masse laborieuses, de laisser mettre en péril l’œuvre méritoire du Front populaire en faveur des travailleurs de toutes conditions.

La classe ouvrière ne saurait d’ailleurs se résigner à une telle éventualité. Marx nous a enseigné : « Si la classe ouvrière renonçait a sa résistance contre les empiètements du capital, elle se ravalerait à n’être plus qu’une masse informe, écrasée, d’êtres faméliques auxquels on ne pourrait plus du tout venir en aide. »

Il a ajouté, insisté :

« et si la classe ouvrière. lâchait pied dans son conflit quotidien avec le capital, elle se priverait elle-même de la possibilité d’entreprendre tel ou tel mouvement de plus grande envergure. » (Karl Marx Salaires, Prix, Profits, page 151).

Ce n’est pas un problème purement économique. C’est une question politique de la plus haute importance. Premièrement l’expérience en d’autres pays montre malheureusement que le recul - et le piétinement serait déjà un recul- dans la lutte revendicative pour le bien-être affaiblit la lutte politique pour la liberté et la paix.

Les privations imposées aux prolétaires d’Allemagne et d’Autriche n’ont pas sauvé la démocratie. Elles ont affaibli la capacité de résistance de la classe ouvrière contre les attaques du capital, et au surplus, - il en serait de même en France - elles ont donné un aliment aux campagnes démagogiques du fascisme. (Vif applaudissements.)

Hier ne pouvait-on pas entendre, avant qu’il n’en vienne à l’expression méprisable sur le « matérialisme sordide » des masses, ne pouvait-on pas entendre M. Flandin pleurer hypocritement la pitié des fonctionnaires, des chômeurs et des paysans malheureux !

Deuxièmement, les masses populaires en France ont lutté et veulent lutter à la fois contre les décrets-lois, pour une amélioration de leurs conditions d’existence et contre les atteintes aux libertés démocratiques, contre les menaces du fascisme.

La « formule sublime des communistes » comme a dit autrefois le camarade Delmas, secrétaire du Syndicat National de l’Enseignement, c’est le Front populaire pour le Pain, la Liberté et la Paix.

Troisièmement, si les intérêts matériels de l’une ou de l’autre des Catégories de travailleurs étaient méconnus, si les espoirs de tant de malheureux : chômeurs, pères et mères de famille nombreuse, vieillards, jeunes gens étaient déçus, il en résulterait un amoindrissement certain du Front populaire, qui serait atteint dans son élan et dans sa cohésion.

Notre parti communiste a su en temps opportun avec le seul souci de préserver le Front Populaire, dire aux ouvriers : « Tout n’est pa.s possible »

Et ceux de nos camarades qui ont la lourde responsabilité et l’honneur de travailler aux cotés de Léon Jouhaux à la direction de la C.G.T. Franchon et Racamond, ont eux aussi constamment répété, malgré et contre les attaques des démagogues, trotskystes ou trotskysants . « Tout n’est pas possible ».

Mais c’est vrai aussi et surtout pour la réaction et pour le grand patronat qu’on ne saurait laisser plus longtemps poursuivre leurs manœuvres de sabotage du Front populaire (Applaudissements.)

Les manœuvres de la réaction

Pour disloquer le Front populaire, c’est contre nous, communistes que se concentre l’attaque des ennemis du peuple. C’est la tactique préconisée dès juin 1936 par le bulletin de l’Alliance démocratique, groupement que préside M. Pierre-Etienne Flandin, qui publiait les conseils ci-après ;

« Le but à atteindre est évidemment de séparer le Parti Communiste de ses alliés socialistes et radicaux. Il serait imprudent de bloquer les efforts contre le Front populaire pris dans son ensemble. »

Et voilà l’explication de ces campagnes anticommunistes forcenées menées parfois même par certains qui se réclament du Front populaire !, et avec l’aide de faux grossiers.

Vous avez vu, camarades, comment la bourgeoisie, sa presse réactionnaire, ont essayé de déformer les propos que j’ai tenus l’autre jour à Billy-Montigny, comment on m’a fait dire cette absurdité que « dans quelques mois, quelques semaines, nous serions au pouvoir et que serait achevée la soviétisation de la France. »(rires)

On veut rééditer la fable du putsch commandé par les communistes le 10 juin 1936.

On nous demande parfois de démentir les affirmations fantaisistes de la presse réactionnaire.

Mais il faudrait alors que notre comité central se consacre à cette seule besogne tant sont innombrables les absurdités colportées quotidiennement contre notre Parti communiste.

On nous accuse de vouloir soviétiser la France en quelques semaines. Nous ne pouvons que sourire, et affirmer que les ouvriers communistes sont au-dessus de tels propos et idioties rapportés par les plumitifs de la réaction et du fascisme. (Applaudissements.)

La vérité c’est que les communistes n’ont pas cessé de manifester leur attachement au Front populaire, qui est tout de même un peu leur Enfant.

C’est que toute leur politique présente se résume dans cette formule :

« Tout pour le Front populaire », « Tout par le Front populaire ».

Nous sommes attachés aux liens fraternels de l’action commune qui nous unissent à nos camarades socialistes, liens noués d’abord à la base dans la lutte contre le fascisme et contre le patronat, couronnés ensuite par le pacte d’unité d’action proposé par nous et heureusement accepté par nos camarades socialistes, en attendant le jour proche où nous serons réunis dans un seul parti de la classe ouvrière.

Nous sommes attachés au rapports de collaboration confiante avec nos amis radicaux.

Le parti radical, le parti des paysans et des classes moyennes, le parti de la démocratie parlementaire a eu le grand mérite, en étroite union avec : !C le parti communiste et le parti socialiste, avec les organisations ouvrières, la C. G. T. notamment, de barrer la route au fascisme dans notre pays à une heure décisive, il a permis la constitution et la victoire du Front Populaire... (Applaudissements), qui disparaitrait si les républicains radicaux n’en étaient plus partie intégrante.

Et notre Parti qui ne se laissera détourner du bon chemin, veillera au salut du Front Populaire, et par là même, au salut du pays.

Sur les problèmes intérieurs, d’ordre économique et po1itique, comme sur les problèmes extérieurs, le Parti communiste a su constamment prévoir avec exactitude le déroulement des événements. Il a su formuler à temps les lignes directes d’une grande politique de rassemblement des masses laborieuses, de l’union de la nation française contre la minorité parasite et fasciste, conformément à l’esprit du Front populaire.

Les communistes avaient raison

Concernant notre lutte ardente pour la défense de la paix menacée par le fascisme, je signalerai deux faits - :

1° Personne désormais ne peut de bonne foi, contester l’intervention massive, brutale et cynique du fascisme international contre la malheureuse république espagnole , contre le peuple espagnol. Personne ne peut contester que la prétendue neutralité à sens unique fut une tragique duperie. Et si on nous dit que notre ambassadeur à Londres a enfin parlé ferme à propos du contrôle, ce dont nous nous réjouissons, nous nous permettons de faire la remarque suivante : « Si on a pu parler ferme en février 1937, sans danger pour la paix, c’eut été plus facile encore il y a 7 mois... (Applaudissements prolongés.) avant que tant de sacrifices n’aient été imposés au peuple espagnol, qui lutte pour la liberté et pour la paix du monde et pour la sécurité de la France  ;

2° Nous avons regretté la réception faite en août 1930, à l’envoyé du Führer, le docteur Schacht, au lendemain du rétablissement du service de deux ans en Allemagne. Nous avons dit « Des conversations l C’est possible... C’est utile » J’ai même ajouté (permettez-moi de le rappeler) : « Je suis prêt à discuter personnellement avec Hitler. » Mais il faut discuter sur la base du programme du Front populaire, en vue d’un règlement général, pour l’organisation de la sécurité collective et de la paix indivisible, pour travailler à l’élaboration des pactes d’assistance mutuelle sur le modèle du pacte d’assistance mutuel franco­ soviétique, ainsi qu’il est dit dans le programme commun.

Nous avons dit : « Pas un sou pour les Panzer-divisions, les divisions motorisées que Hitler pourrait un jour lancer contre notre peuple »

On nous a attaqués à ce moment, on nous a même me calomniés, On a dit que nous poussions à la guerre, comme si nous, prolétaires communistes nous n’étions pas nés à la vie militante dans la lutte contre la guerre, pour la paix.

Mais cinq mois plus tard, notre camarade Léon Blum a déclaré à Lyon ;

« Conversation directe dans la pensée des homme, qui emploient le plus complaisamment cette expression, signifie en réalité règlement séparé. »
« Il est évident d’ailleurs que celle conception rejoint la méthode préconisée et pratiquée par le chancelier Hitler, méthode qui tend à la conclusion de pactes bilatéraux conclus séparément par un État, avec chacun des États qui l’entourent ou l’intéressent volontairement isolés les uns des autres dans leurs négociations comme dans leurs effets. Cette méthode n’est pas celle que préconise et que pratique le gouvernement français. Nous sommes convaincus qu’aucun engagement spécial à la France ne garantirait la sécurité de la France et c’est cette conviction qui exprime la formule, souvent si mal comprise, de la paix « indivisible ».

En ce qui concerne notre mot d’ordre « pas un sou pour les Panzer-Divisions », notre camarade Léon Blum a dit « Quelle est la nation qui consentirait à coopérer avec une autre nation. soit en lui ouvrant des crédits, soit en améliorant son approvisionnement en matières premières, soit en lui ouvrant des facilités de peuplement ou de colonisation, soit par tout autre moyen, si elle doit conserver si peu que ce soit la prévention que le secours prêté par elle risque un jour de se retourner contre elle, que les crédits, les matières premières, les établissements extérieurs viendront encore accroitre une force et un potentiel militaires dont elle même ou ses amis seraient les victimes. »

Nous nous réjouissons lorsque la pensée exprimée par notre parti communiste, malgré, parfois, un premier accueil défavorable, se vérifie avec un tel éclat et se retrouve dans l’exposé officiel de la politique extérieure de notre pays.

La main tendue

A propos de notre lutte pour l’union du peuple de France, permettez-moi de signaler également deux faits :

1° Nous avons tendu solennellement notre main fraternelle aux travailleurs catholiques, ouvriers et paysans, employés, artisans

Nous avons rappelé la grande parole de Lénine : « Plutôt que de diviser sur le paradis dans le ciel, il nous importe davantage d’unir pour obtenir le bonheur sur la terre. »

Nous avons travaillé à l’organisation des comités d’entraide dans la région parisienne. Il s’en constitue de nouveaux. . Nous avons collaboré aux efforts du Rassemblement universel de la paix, où nous nous rencontrons avec des socialistes, des radicaux, des libéraux, des démocrates, voire même des conservateurs anglais et aussi avec des protestants, des israélites et des catholiques.

En juin, à Nice un jeune prêtre de 26 ans était venu me dire devant dix mille travailleurs « Vous nous avez tendu la main au nom du parti communiste. Je viens vous la serrer ici, devant cette foule d’ouvriers. »

Un autre témoignage d’estime et de confiance moins retentissant m’a beaucoup touché. Un vieux curé de campagne, âgé de 74 ans, de passage à Paris, m’a adressé une lettre me demandant de le recevoir en évoquant nos appels à l’union et leur répercussions dans le pays. Il voulait aussi m’entretenir d’une action pour sauver les jeunes victimes des tribunaux d’enfants.

« Permettez-moi, écrivait-il, de ne pas rejoindre mon village sans aller vous serrer la main. » Et j’ai reçu ce vieux prêtre à mon domicile à lvry. (Applaudissements.)

Je rappelle notre politique de la main tendue aux catholiques au moment où, très heureusement, notre camarade Blum déclare à son tour que la collaboration des catholiques avec 1e Front populaire est possible et souhaitable.

Deuxième fait : au mois de Juillet dans les premières semaines du Front populaire, au nom du Comité central, j’indiquais dans un discours publié à Athènes : « Le gouvernement issu de la victoire du Front populaire n’est pas le gouvernement des partisans du Front populaire, encore. moins le gouvernement d’un parti ; il est le gouvernement de la France, qui doit agir avec fermeté, à l’extérieur et à l’intérieur. »

Vous vous souvenez, camarades, l’émoi sincère ou affecté qu’a pu provoquer cette phrase.

Un jour, nous avons écrit à nos camarades de la C.A.P. du Parti socialiste une lettre dont je vous demande la permission de vous rappeler un passage essentiel :

« Nous voudrions dissiper un malentendu surgi entre nous à propos du mot d’ordre Front français. Nous croyons avoir raison en poursuivant dans l’intérêt de la classe ouvrière et du peuple de France, une politique large d’union qui ne rejette que la minorité capitaliste, les « deux cents familles » et leurs mercenaires chefs de bandes fascistes. »

« Nous croyons possible le rapprochement avec la plus grosse partie des paysans et ouvriers qui ont encore voté, le 3 mai 1936, à plus de quatre millions pour les candidats opposés au Front populaire. »

« Nous croyons sage de ne pas refuser - en vue de réaliser tel ou tel point du programme du Front populaire - le concours de ceux qui peuvent ne pas être entièrement d’accord sur l’ensemble. C’est ce qui a fait le succès du rassemblement universel pour la paix à Bruxelles. En tout cas, il s’agit, dans notre esprit, de travailler au renforcement du Front populaire, formule qui a été et restera notre ligne de conduite : Tout pour le Front populaire, tout par le front populaire. »

Il y avait des malentendus, des craintes, des doutes et le soir du 31 décembre j’ai eu personnellement la grande joie d’entendre notre camarade Léon Blum dire à la radio

« Gouvernement du Front populaire, fidèle à son origine et à son mandat, nous prétendons être, au sens le plus élevé du terme, un gouvernement national. »

Et c’est juste.

Hier, à la Chambre, Léon Blum a répété : « Nous sommes le gouvernement de la France. »

Camarades, pourquoi voudriez-vous que nous, communistes, nous ne soyons pas heureux en constatant un tel progrès de nos idées, de notre politique ?

Notre parti

La conséquence de notre politique juste sur tous les terrains et en même temps la condition des succès ultérieurs, c’est notre parti communiste toujours plus fort, la progression constante de nos effectifs. Il y a un mois à la conférence nationale, nous vous avons annoncé 270.000, tout à l’heure le camarade Gillon a dit 293.374.

Progression continue et journalière. Celle assemblée n’en est-elle pas le témoignage ? Il y a sans doute d’anciens adhérents du Parti qui se souviennent de nos assemblées d’information à la salle de la Bellevilloise, assemblée ouverte à tous les membres du parti de la région parisienne. (Applaudissements.) Puis, nous avons du nous réunir à la Grange-aux-Belles. Vous vous souvenez de cette assemblée historique du 8 février 1934, lorsque nous avons dit : « Notre Parti Communiste évitera à la classe ouvrière la double erreur de Jaurès et de Guesde au moment de l’affaire Dreyfus. Nous ne nous écarterons pas du grand mouvement des masses populaires et nous serons dans le mouvement conforme aux aspirations des masses vers le bien-être et vers les libertés démocratiques en restant ce que nous sommes - et nous le sommes restés - des communistes fidèles à leur doctrine et à leur programme. (Applaudissements.)

La Grange-aux-Belles devint trop petite. Il nous a fallu prendre la Salle Wagram. Puis il a fallu ne convoquer que les membres du Parti de Paris-Ville, et tenir d’autres assemblées dans la banlieue parisienne.

Et aujourd’hui, nous ne pouvons même pas rassembler dans une salle tous nos militants, nos cadres, nos secrétaires et nos bureaux des groupes d’usines et des sections, tous les membres de nos comités régionaux !

C’est que vous êtes plus de cent mille dans la région parisienne, plus de 30 000 pour Paris-Ville, plus de 30.000 pour Paris-Ouest., avec la section de chez Renault, qui compte 6.300 membres.

Toujours plus unis : en avant !

N’est-il pas possible d’affirmer que les progrès et les succès du Parti communiste ne sont nullement acquis au détriment des groupements amis luttant comme nous dans le Rassemblement populaire.

Certains autrefois craignaient que le Front unique, ou que le Front populaire ne puisse être une manœuvre destinée selon l’expression d’un homme que nous avons chassé de nos rang, à « plumer la volaille ».

Or le parti frère socialiste a doublé ses effectifs.

Nos amis radicaux ont, eux aussi, repris des contacts plus étroits encore avec la masse paysanne et républicaine de nos campagnes.

Et la C. G. T. compte 5 millions de syndiqués.

Nous avons tous gagné avec le Front populaire, tous, c’est-à-dire le peuple, la classe ouvrière, les organisations du Front populaire. Nous avons gagné en arrachant « les plumes » à la « volaille fasciste », en arrachant les plumes au capital. (Applaudissements.)

C’est pourquoi de temps à autre, elle crie si fort. (Rires.)

Il nous faut continuer dans cette voie, faire encore et toujours plus et mieux ; travailler, avec encore plus d’ardeur, plus d’enthousiasme, plus d’énergie, plus de ferme volonté, à l’application résolue du programme du Front populaire, pour le pain, la liberté et la paix.

Il nous faut continuer, sans nous laisser le moins du monde arrêter par les obstacles, à marcher de l’avant vers une France libre, forte et heureuse. (Applaudissements prolongés)

Sites favoris Tous les sites

7 sites référencés dans ce secteur

Brèves Toutes les brèves

Navigation

Annonces

  • (2002) Lenin (requiem), texte de B. Brecht, musique de H. Eisler

    Un film
    Sur une musique de Hans Eisler, le requiem Lenin, écrit sur commande du PCUS pour le 20ème anniversaire de la mort de Illytch, mais jamais joué en URSS... avec un texte de Bertold Brecht, et des images d’hier et aujourd’hui de ces luttes de classes qui font l’histoire encore et toujours...

  • (2009) Déclaration de Malakoff

    Le 21 mars 2009, 155 militants, de 29 départements réunis à Malakoff signataires du texte alternatif du 34ème congrès « Faire vivre et renforcer le PCF, une exigence de notre temps ». lire la déclaration complète et les signataires

  • (2011) Communistes de cœur, de raison et de combat !

    La déclaration complète

    Les résultats de la consultation des 16, 17 et 18 juin sont maintenant connus. Les enjeux sont importants et il nous faut donc les examiner pour en tirer les enseignements qui nous seront utiles pour l’avenir.

    Un peu plus d’un tiers des adhérents a participé à cette consultation, soit une participation en hausse par rapport aux précédents votes, dans un contexte de baisse des cotisants.
    ... lire la suite

  • (2016) 37eme congrès du PCF

    Texte nr 3, Unir les communistes, le défi renouvelé du PCF et son résumé.

    Signé par 626 communistes de 66 départements, dont 15 départements avec plus de 10 signataires, présenté au 37eme congrès du PCF comme base de discussion. Il a obtenu 3.755 voix à la consultation interne pour le choix de la base commune (sur 24.376 exprimés).