L’aventurisme démocratique, 40 ans plus tard..

, par  Gilbert Remond , popularité : 1%

Je suis en train de lire "les Vaches noir" de Louis Althusser, dont je vous recommande la lecture en ces jours de vaches maigres sur le plan de la théorie et de mouton noir dans le pré carré de la gauche radicale. Il s’agit d’un long texte produit sous la forme d’une auto-interview de l’auteur lui même, au sujet de l’abandon du concept de dictature du prolétariat par le Parti pendant la préparation du XXème congrès. Sa pensée et son argumentation sont très claires, d’une portée visionnaire. Louis Althusser décrit magistralement dans ce texte, la situation où un abandon d’un concept central de la théorie marxiste, adopté dans la confusion et la précipitation, conduirait le parti.

Nous sommes en train d’assister aux conséquences ultimes de cette faute politique. Répondant à son interlocuteur, cet autre de lui même, trace interne d’un Autre plus général et donc générique, les membres du parti et les masses ouvrières et populaires, il répondait :

"Cette décision couronne une tendance déjà ancienne, à des risques accrus. Pour t’en donner une idée, et sans préjuger de l’avenir de ces tendances, je signalerai d’abord le passage sur des positions théoriques très douteuses, voir ouvertement droitières et bourgeoise, telles qu’on peut les trouver dans les articles qu’un membre du comité central a consacré à la vocation universelle de l’État dans des revues du parti [1], je signalerai également le réflexe d’allure nationaliste qui a affecté certaines déclarations ou formulations officielles du parti, notamment dans les prises de position pratiques récentes et qui étaient très cavalières, pour ne pas dire plus, à l’égard de l’URSS et de son XXVème Congres. Je signalerais enfin un certain style de constante surenchère dans le travail du Parti, qui, joint à un certain caractère moderniste et publicitaire dans sa pratique politique, peut l’exposer à un manque de prise politique sur la réalité sociale, bref, à ce que j’ai appelé d’un mot, il y a quelques années, à propos d’une erreur mineure, dans France Nouvelle, "l’aventurisme démocratique". Ce sont là des tendances qui peuvent se combiner et devenir dangereuses, non tant par les effets irréversibles qu’elles seraient censées produire, mais surtout par le risque grave qu’elles comportent de déconcerter le Parti tout entier dans ses principes théoriques et dans sa pratique, et finalement, dans son unité."

Je me permets d’attirer votre attention sur cette longue citation tirée d’un texte écrit en 1976, parce que quarante ans après nous sommes en mesure de vérifier dans le concret de la vie du Parti, en quoi cette analyse avait quelque chose d’une implacable logique. Nous sommes même arrivés au-delà d’une ligne qui comme celle des Vosges devait rester infranchissable, c’est-à-dire qu’en réalité, elle s’est retrouvée trouée de toute part après l’abandon de tout ce qui structurait le projet politique. Nous ne sommes plus contenus par la pensée du marxisme, par ses limites scientifiques (référence à un autre texte "Marx dans ses limites"), nous sommes sans boussole, totalement immergés dans un magma de formulations au "caractère moderniste et publicitaire" affecté, par "de constantes surenchères" et concession à l’esprit du temps libéral et à ses avatars sociaux-démocrates. En effet nous sommes bien arrivés à ce stade où "le parti est déconcerté dans ses principes théoriques et dans sa pratique, et finalement dans son unité" !

S’il est une chose qui a conservé une continuité, ce sont ces méthodes à la vie dure par quoi l’on cherche à orienter le parti dans ses ruptures. Sans crier gare, le cadre du débat se pose par la bande. Hier c’était Jean Kanapa qui manipulait un secrétaire de cellule pour qu’il ouvre, mine de rien, une brèche dans le consensus du Parti sur la dictature du prolétariat, cet exercice d’évidence face à la dictature de la bourgeoisie, avec une tribune candide aux effets intempestifs. Ainsi une question tout a fait anodine devient une mèche que l’on allume pour un débat explosif aux fins de le mener tout en douceur vers un consensus nouveau. Changer un concept, changer de nom, dépasser Tours, décider de son obsolescence, bref conduire au reniement de soi tout en argumentant de l’inéluctabilité des changements dans un monde qui change et donc se réclamer de la continuité pour faire avaler les couleuvres du renoncement. C’est ainsi que "Le congrès de Tours vient de prendre fin, faute de participants. Il est aujourd’hui dépassé" ! Si l’auteur de cette brillante analyse prend tout de suite appui sur les résultats de Mélenchon pour appeler à un dépassement des formes actuelles, c’est pour tout de suite dans la foulée nous inviter au rassemblement, cette belle arlésienne qui hante toutes les décisions de la direction depuis un an mais qui en réalité traine depuis les débuts à ce qu’ Althusser nommait "l’aventurisme démocratique" et dont les contours se précisent chaque jour de plus en plus (je propose d’ailleurs que l’on adopte cette formule pour caractériser l’attitude de la direction).

Car en effet se découvre la nouvelle ligne de flottaison de la galère dans laquelle nous ramons depuis trop longtemps quand l’auteur de cette tribune conclut avec un art désormais consommé "Seul, ce mouvement uni rendra l’espoir aux classes populaires et entrainera dans son sillage les classes moyennes. Ce mouvement ne pourra ni se créer, ni prospérer sur les ruines supposées du parti communiste mais dans le cadre de la réunion des vraies forces de gauche de ce pays, notre pays, celles qui placent depuis au moins 1848 (voir 1793) la question sociale au centre de leurs préoccupations" (ah bon parce qu’avant la lutte des classes et les rapports sociaux n’existaient pas !).

En tout cas nous voilà sur pied de guerre, y compris avec les accents nationalistes de rigueur "les vraies force de gauche de ce pays, notre pays" et à pied d’œuvre. Les classes sociales ne sont plus conviées aux agapes de la nouvelle Rome sociale, sinon les classes moyennes qui deviennent le véritable centre convoité par toute la donne politique du moment, à l’exception du front national, qui justement peut faire ses choux gras d’une classe ouvrière oubliée de tous. Nous continuons sans défaillir sur la lancée des inepties politiques lancées par le front de gauche. Ce n’est plus la classe ouvrière qui est le centre de la contradiction principale et donc du rassemblement à construire, mais la gauche, le pays. Ce n’est pas seulement Tours qui devient obsolète, mais le drapeau rouge et le "prolétaires de tous les pays unissez vous", la commune de Paris, dont l’anniversaire du premier jour était célébré par la France insoumise avec une palanquée de drapeau versaillais ( les drapeaux rouges ayant été refoulés en queue de cortège par une annonce publique faite à la télé), ce n’est plus le cadre national qui est mis en avant pour traiter des questions politiques internationales mais la nation en tant que pôle identitaire et rassembleur pour une politique nationale tintée de néo-chauvinisme !

Je pense que la réponse ne doit pas se limiter à un article approuvé où cosigné par tous. Elle doit s’engager dans une anticipation au non débat que l’on nous prépare, par une multiplicité de prises de positions. Chaque communiste doit pouvoir réaffirmer sa conviction de la continuité de Tours et démentir l’assertion de l’auteur qui compare une date fondatrice décidée par une majorité de congressiste à une salle de cinéma désaffectée par son public lassé d’un film affadie par le temps. Il ne se ferait même plus son cinéma, il s’en détourne, affirme notre Cassandre ! Quel imprudence alors que le monde s’apprête à célébrer le centenaire de 1917 avec une ferveur retrouvée et que la riposte a un capital redevenu agressif et offensif nécessite plus que jamais le parti de lutte de classe de la classe ouvrière.

Gilbert Rémond

[1François Hincker dans France Nouvelle et dans la Nouvelle Critique- voir par exemple, "Pour une assimilation critique de la théorie"

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