Cosmopolis de David Cronenberg

Un spectre hante le monde : le capitalisme

par Danielle Bleitrach
dimanche 3 juin 2012
par  Danielle Bleitrach
popularité : 4%

Je viens d’aller voir Cosmopolis de David Cronenberg. Totalement déconcertant, nous étions quinze dans la salle obscure. A mi-film un couple est parti… La dizaine de jeunes agités qui faisaient grand bruit avant le film paraissaient accablés et stupéfaits mais silencieux. Je les ai retrouvé dehors en train de lire les critiques affichées sous les programmes. Je leur ai demandé : "vous cherchez à comprendre ?" Ils ont hoché la tête et ils ont tourné les talons dubitatifs toujours aussi accablés parce que les dites critiques n’étaient pas plus claires… Moi non plus… Mais un film qui fait cet effet à une bande de vitellonis, sans doute venus pour admirer le héros de Twilight, Robert Pattinson, ne peut pas être mauvais.

Arriver à faire de cet homme superbe, provoquant l’hystérie des adolescentes, le héros névrosé de ce film est un exploit. Il s’agit bel et bien également d’un vampire, éternellement jeune mais l’histoire est capable de larguer en chemin le spectateur le plus attentif. On pourrait résumer ça simplement : dans un New York au bord de l’explosion, des manifestations monstrueuses bloquent les rues alors que le président des États-Unis visite Métropolis. Au cœur de cette ville dans laquelle on assiste à la chute du capitalisme, Eric Packer (Robert Pattinson), l’incarnation du dit capitalisme de la haute finance, n’a qu’une seule obsession : se faire faire une coupe de cheveux chez son coiffeur à l’autre bout de Manhattan. Mais en fait il s’agit d’aller à la rencontre de son assassin. Ça paraît simple dit comme ça mais en fait le film est conçu pour que tout soit imprévisible, déconcertant et que l’on en sache encore moins à la fin sur les ou le personnage central.

Le fait que le dit héros, figure vivante du capitalisme cybernétique, paraisse constamment branché sur un monde virtuel de chiffres est déjà en soi un mystère que personne ne peut élucider puisqu’il ne sont que deux ou trois à savoir de quoi il est question alors même que tout se désagrège autour d’eux. Le génie golden boy des goldens boys, maître trader dans l’enfer des traders paraît aussi paumé que nous dans cette mégapole nocturne en pleine explosion. Le but est de se faire coiffer mais sa coupe restera comme sa prostate, asymétrique… La quête est celle de sa ruine et celle de son assassin, quête entrecoupée de rendez-vous improbables au cours desquels il prête son corps à toutes les manipulations. On connaît l’intérêt de David Cronenberg pour le peintre Francis Bacon. Le bel héros de twilight se fait tâter le fondement au cours d’un check-up et soulager de sa tension sexuelle par Judith Binoche entre autres, mais personne ne sait exactement quelle est l’origine de la faille dans son identité ; par moment des pistes sont suggérées et aussitôt abandonnées au profit de cette route vers le coiffeur puis dans un immeuble sordide où l’attend l’assassin. Au passage après avoir assassiné son garde du corps, il reçoit une tarte de la part d’un entarteur professionnel joué par Mathieu Almaric. Après cette odyssée nous sommes prêts à apprécier vingt minutes éblouissantes au cours de laquelle il rencontre son assassin et là nous sommes pris dans une autre cohérence, celle de la conclusion de cette errance comme dans Ulysse de Joyce. C’est-à-dire une absence de conclusion, simplement un cri de l’assassin comparable à celui du christ sur le Golgotha "Pourquoi ne pas m’avoir sauvé ?".

Cette immersion dans l’incompréhensible est aussi la richesse du film. Il y a des dialogues d’une rare intelligence, quelque chose de comparable à du Harold Pinter, à savoir que nous croisons des individus et des scènes de rues dont personne ne songe à nous dire le pourquoi et le comment de leur rencontre, mais l’échange est toujours passionnant. Nous sommes attirés par l’énigme, qui sont-ils ? Pourquoi ? Les conventions à peine esquissées sautent… Mais le dialogue est l’architecture et la caméra occupe l’espace, le temps et les corps dans un espace clos comme celui d’une énigme policière, l’intérieur d’une limousine. Ce défi correspond à une économie de moyens en langage cinématographique, parfois de simple champ-contrechamps très classiques.

Une gigantesque limousine qui traverse New York au bord de l’explosion et prend au passage des individus, des femmes avec qui faire l’amour puisque l’épouse se refuse. Après Freud –a dangerous method- voici Marx… Avec la répétition de l’ouverture du manifeste : "un spectre hante le monde…" crient des clochards venant jeter des rats morts dans un restaurant, "Un spectre hante le monde" écrit dans Brodway sur un panneau lumineux… Simplement le messianisme des prolétaires sauvant l’humanité a disparu, ils sont devenus des rats, et le spectre qui hante le monde n’est plus le communisme mais le capitalisme… Un capitalisme vampire, jeune mais hanté par sa propre fin et continuellement en train de se faire examiner et perdant le pouvoir face à un yuan (la chine) incontrôlable…

Toute l’histoire ne tiendrait-elle pas dans ces deux remarques de Warren Buffet, un des hommes les plus riches du monde :

1) « À la Bourse, il y a deux règles fondamentales à respecter. La première est de ne pas perdre, la seconde est de ne jamais oublier la première ». La grande chute du capitalisme dans un New York en train d’exploser dans la misère et la violence est simplement ce moment incompréhensible où cela ne marche plus et il perd…

2) « Tout va très bien pour les riches dans ce pays, nous n’avons jamais été aussi prospères. C’est une guerre de classes, et c’est ma classe qui est en train de la gagner ». Parce qu’il n’y a aucune raison d’imaginer que quelqu’un d’autre est en état de gagner…

Danielle Bleitrach


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