Une journée à se parler dans les rues

, par  Danielle Bleitrach , popularité : 2%

Dans la profusion des déclarations, analyses, documents diffusés sur Internet suite à la tuerie de Toulouse, peu de choses utiles pour tenter de comprendre, pour le transformer, ce monde de terreur, pour vivre et lutter malgré ce constat que le pire est possible et déjà là. Comme souvent, Danielle nous dit l’essentiel, à partir du quotidien d’une rencontre. C’est en regardant le visage de ces deux enfants qu’on peut trouver en nous ce qui nous permettra de raisonner notre colère, de lui donner sa vérité politique, malgré le fracas médiatique.

Pam


Cet après-midi je fais mes courses, dans un coin du magasin deux dames de mon âge discutent avec une des vendeuses, je comprends qu’elles parlent de l’assassinat de la petite fille et qu’elles ne sont pas loin de chuter sur un bon gros racisme anti-arabe. J’interviens et j’explique que je suis juive et que je suis bouleversée par le meurtre de cette petite fille et en parlant je pleure parce que je suis hantée par cette scène.

Les deux femmes me disent "Vous êtes juive, alors vous allez nous expliquer". Nous sortons et poursuivons dans la rue. L’une d’elle me demande : "On a vu le film à la télé sur la Shoah, pourquoi est-ce qu’on vous fait ça ?" Je m’exclame "Alors ça c’est une stupidité, une superstition, on nous a accusé d’avoir tué le Christ il y a 2000 ans et depuis on nous emmerde, alors que le Christ était juif, de quoi je me mêle ?" Les deux femmes visiblement se souviennent de quelque chose de cet ordre là mais elles sont stupéfaites. Depuis 2000 ans… Elles n’en reviennent pas…

Oui c’est comme ça… Moi voyez-vous chez moi j’ai jamais mangé de cheval et bien je ne peux pas en manger… J’éprouve de la répugnance et bien à force de leur raconter qu’on a tué le Christ, il peuvent pas nous avaler… On leur répugne alors ils inventent n’importe quoi… Une des dames me dit : "moi j’aime le cheval, les musulmans c’est le cochon, il paraît", "Nous non plus on mange pas de cochon, pourtant c’est bon…"

Et là elles m’interrogent sur les rites funéraires, parce que leur problème c’est la petite fille, les petits enfant, elles n’ont pas très bien compris, on devait l’enterrer tout de suite puis on a attendu. C’est comme si elles avaient voulu la suivre jusqu’à sa dernière demeure mais qu’elle ne comprennent pas les rites de la famille. Je leur explique qu’arabes et juifs ont des rites proches à cause sans doute du climat et du désert, on les enterre tout de suite. On lave les cadavres, on les dépouille et on les mets dans une suaire et directement dans la terre.

Alors là elles m’interrogent "Pourquoi ils ne vous aiment pas les Arabes ? Entre vous à ce que j’ai compris c’est la bisbille. Pourquoi ?" Je leur réponds "Ces gens là étaient installés là depuis 2000 ans, sous prétexte que les Allemands ont massacré les juifs on les leur renvoie, il faut les comprendre ! Ils ne sont pas contents et c’est la guerre. Il faut avouer que les israéliens ne se conduisent pas bien, ils construisent des murs qui coupent leurs champs, ils leur coupent l’eau, les exproprient…"

Elles me disent "Mais madame, les Arabes ce sont des sauvages, vous avez vu celui qui a flanqué quarante coups de couteau et celui-là qui tue ces petits enfants !"

Je proteste : "Madame, je vous en prie ne parlez pas comme ça. Depuis 2000 on nous a fait une réputation terrible qui a fini par conduire nos enfants à l’extermination, alors je ne supporte pas qu’on dise que des gens sont tous comme ça ou comme ci. Je ne veux pas qu’un petit enfant arabe soit assassiné alors qu’il n’y est pour rien et en créant une réputation on fait beaucoup de tort".

Et là, la conversation dévie sur le fait qu’elle a 72 ans, qu’elle travaille au noir chez une personne handicapée parce qu’avec sa petite retraite, elle ne peut pas vivre. Et que ce sont des braves gens mais que les neveux guettent l’héritage. Et elle me dit "Vous êtes une bonne personne mais le monde est mauvais…"

Là je pars sur mon dada, le coût des guerres, celui de la Libye, et je lui dis avec 300 millions d’euros on pourrait nous aider, il y a des gens qui n’ont rien à manger. A ce moment-là une amie passe et je les quitte… Elles sont ravies d’avoir appris tant de choses mais elle me disent "le monde est méchant, on donne, on donne et on vous méprise".

Le soir, Dajouida, ma fille me raconte les discussions qu’elle a avec les Algériens de Marseille. Des femmes, des mères comme elle, qui pleurent la petite fille… Et un voisin du nom de Youssef qui dit "c’est bien fait tu as vu ce que les juifs font aux palestiniens". Dajaouida se met en colère : "tu as deux fils, est-ce que tu leur dit des âneries pareilles ? Tu veux en faire des criminels ? Alors rentre au pays, ne reste pas ici ?" L’homme maugrée qu’elle est stupide et qu’elle ne sait rien à la politique. "Peut-être, dit Dajouida, mais on n’a pas le droit de tuer un enfant ça je le sais, et si hier un de mes fils ne s’était pas levé à l’école, il recevrait une gifle… Parce que là j’apprends qu’il y a eu une consigne et que certains jeunes, une minorité, ont refusé de respecter la minute de silence. Pas mes petits enfants qui ont compris et en plus une grand mère juive ça les aide".

Je lui dis : "Dajouida il faut que nous nous battions pour la paix, qu’il y ait la justice en Palestine". "Ça n’a rien à voir, me répond-t-elle, imagine que quelqu’un traîne Maya par les cheveux et lui tire une balle dans la tête, rien n’excuse ça… la Palestine c’est autre chose…"

Hamid est fou de colère : "Ce type je lui coupe les couilles, c’est eux qui nous ont pourri la vie en Algérie… Hamid dit ce qui est terrible pour un musulman : "Si la religion c’est ça je préfère être athée" et il me dit "Ne t’inquiète pas, quand il meurt il brulera pour l’éternité, je le jure sur le Coran". Voilà je trouve tout ça infiniment plus humain que tout ce que j’ai vécu ces derniers temps sur Internet… Hamid me dit "qu’est-ce que tu en penses, je vote Hollande ou Mélenchon ? De toute manière il lui donnera les voix… Il est en train de monter tu crois qu’il va être présent au second tour ?" Il m’explique que lui et ses copains sont très sensibles au fait qu’il est le candidat contre Marine Le Pen… Encore que les gens sont tellement bêtes qu’il en connait qui sont allés à son meeting de Marseille…

Ils disent qu’ils suspendent la politique alors que jamais il y a eu dans cette campagne une telle mobilisation politique…

Danielle Bleitrach

Au risque de tous vous choquer je veux vous dire que dans mon cœur il y a deux enfants que je pleure et que je n’arrive pas à distinguer l’un de l’autre… Je me sens une yddish mama des deux et je voudrais les protéger tous les deux de la folie des hommes…

Tant que vous ne mêlerez pas dans vos cœurs ces enfants en leur accordant un destin commun je ne pourrais respecter ni les uns, ni les autres…

Sites favoris Tous les sites

7 sites référencés dans ce secteur

Brèves Toutes les brèves

Navigation

Annonces

  • (2002) Lenin (requiem), texte de B. Brecht, musique de H. Eisler

    Un film
    Sur une musique de Hans Eisler, le requiem Lenin, écrit sur commande du PCUS pour le 20ème anniversaire de la mort de Illytch, mais jamais joué en URSS... avec un texte de Bertold Brecht, et des images d’hier et aujourd’hui de ces luttes de classes qui font l’histoire encore et toujours...

  • (2009) Déclaration de Malakoff

    Le 21 mars 2009, 155 militants, de 29 départements réunis à Malakoff signataires du texte alternatif du 34ème congrès « Faire vivre et renforcer le PCF, une exigence de notre temps ». lire la déclaration complète et les signataires

  • (2011) Communistes de cœur, de raison et de combat !

    La déclaration complète

    Les résultats de la consultation des 16, 17 et 18 juin sont maintenant connus. Les enjeux sont importants et il nous faut donc les examiner pour en tirer les enseignements qui nous seront utiles pour l’avenir.

    Un peu plus d’un tiers des adhérents a participé à cette consultation, soit une participation en hausse par rapport aux précédents votes, dans un contexte de baisse des cotisants.
    ... lire la suite

  • (2016) 37eme congrès du PCF

    Texte nr 3, Unir les communistes, le défi renouvelé du PCF et son résumé.

    Signé par 626 communistes de 66 départements, dont 15 départements avec plus de 10 signataires, présenté au 37eme congrès du PCF comme base de discussion. Il a obtenu 3.755 voix à la consultation interne pour le choix de la base commune (sur 24.376 exprimés).