Une interview de Pascal Morel, secrétaire du syndicat CGT de l’usine Renault-Cléon

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L’austérité approfondit encore la crise industrielle, économique et sociale.

Yvette Genestal et Michel Barrière, du groupe Action Communiste en Seine-Maritime, ont interviewé, pour le blog d’Action Communiste, Pascal Morel, secrétaire du syndicat CGT de l’usine Renault Cléon. Depuis plusieurs semaines les salariés de Renault se battent contre les accords compétitivité exigés par la direction de Renault. Mercredi 20 Février, l’ensemble des syndicats CGT du groupe appellent à une nouvelle mobilisation.

1) Après Peugeot et ses 11.000 postes sacrifiés, Renault annonce la suppression de plus de 8.000 emplois d’ici 2016 ; y a-t-il à ton avis, un rapport de cause à effet entre l’accord Medef-CFDT sur la compétitivité et ces licenciements programmés ?

L’accord minoritaire du 11 janvier sur la flexibilisation de l’emploi n’a pas manqué d’encourager la direction de Renault à mettre en œuvre son vaste plan de dégraissage prévu depuis plus de 10 ans. Pour accélérer la mise en place de ce dernier, il fallait que le rapport des forces opposant les salariés au patronat soit favorable à ce dernier. C’est le cas quand un gouvernement prône l’austérité au nom de la compétitivité et que la direction parvient à diviser quelque peu les forces syndicales.

2) La vente des véhicules neufs, qui est en baisse générale en Europe (moins 8,2 pour cent) touche plus intensément l’Europe du sud : Portugal et Grèce moins 40 pour cent, Italie moins 20 pour cent, Espagne moins 13 pour cent. Comment expliques-tu cette réalité d’ensemble et ces disparités ?

Cette baisse générale de la vente de véhicules neufs en Europe est évidemment due à une baisse de pouvoir d’achat de tous les salariés européens. Mais cette baisse revêt une intensité différente selon les pays. Une monnaie forte, telle l’euro, pénalise davantage les pays les moins industrialisés et les plus touristiques. C’est le cas de la Grèce, du Portugal et de l’Espagne auxquels l’Europe impose les plans d’austérité les plus rigoureux.

Cette diminution de la vente de véhicules neufs a pour conséquence l’augmentation du marché de l’occasion et le vieillissement du parc automobile avec les risques de pollution et d’insécurité qui en découlent.

3) PSA et Renault accusent des baisses record alors que les marques allemandes par exemple tirent leur épingle du jeu. A quoi selon toi sont dues ces différences ?

Il faut savoir que les industriels allemands se sont depuis longtemps spécialisés dans les productions "haut de gamme" beaucoup plus destinées à l’exportation qu’au marché intérieur. C’est le cas pour les appareils ménagers, les machines outils et les voitures. Concernant ces dernières, il est à noter que les marques qui tiennent le mieux leur épingle du jeu sont celles des voitures de luxe : Porsche, Mercedes, Audit et BMW. Ce qui montre que la crise épargne certains revenus.

A la différence de ces marques allemandes, PSA et Renault trouvent essentiellement leur débouché sur le marché français et accusent de plein fouet la baisse du pouvoir d’achat de nos concitoyens. S’ajoute à cela le fait que les directions de ces entreprises ont voulu occuper toutes les gammes de la production au détriment de la production de voitures populaires qui a pourtant fait, avec la 2 CV, la 4 L et la Clio par exemple, leur réputation et leur succès.

4) L’État est actionnaire de Renault à hauteur de 15 pour cent et le gouvernement socialiste a été élu sur un programme de changement de cap industriel. Comment expliques-tu qu’ Arnaud Montebourg se félicite qu’il n’y ait pas de licenciement sec et pas de plan social chez Renault ?

Je ne comprends pas qu’il se félicite : 8.200 emplois de moins, c’est la destruction de l’emploi industriel, c’est 8.200 chômeurs supplémentaires et ça accentue la précarité. La mobilité forcée se fera au détriment des familles.

On attend au contraire de l’État "l’interdiction des licenciements". Rappelons que Renault a vu ses profits bondir de plus de 50% en 2012… L’État actionnaire devrait plutôt inciter les PDG à baisser leur salaire (13 millions d’euros pour Carlos Ghosn, salaire Renault et Nissan cumulés) et les actionnaires à réduire leurs dividendes qui ont encore augmenté en 2012. La provocation de Carlos Ghosn qui consiste à reporter 430.000 euros (une petite partie de son salaire) en 2016 en échange de la signature des syndicats ne fait que souligner l’énormité des sommes versées. Ça fait encore plus de 30.000 euros par jour… Il faut utiliser autrement cet argent et promouvoir une politique de développement industriel en France. Si les responsables d’entreprises refusent cette stratégie, c’est à l’État de le faire.

Pour justifier la privatisation, le gouvernement socialiste de l’époque avait présenté la nationalisation comme un frein au développement… Or depuis qu’il est privatisé, Renault n’a jamais fait autant appel à l’argent public ! Et ça va de mal en pis. La nationalisation est ainsi à l’ordre du jour pour toutes les industries qui bradent leur potentiel : automobile, sidérurgie, chimie, transports… Avec une participation des travailleurs à la réflexion et aux décisions.

5) Quelles sont les propositions de la CGT pour l’automobile et pour Renault en particulier ?

Les investissements doivent porter sur l’innovation et le développement. Renault a sacrifié sa recherche-développement en France en réduisant ses investissements dans ce domaine et en malmenant ses chercheurs. On se rappelle les suicides et les fausses accusations d’espionnage. Mais les centres de recherche en Inde, en Roumanie, au Brésil montent en puissance.

Renault brade son héritage et Carlos Ghosn privilégie Nissan. La crainte, c’est que si rien n’est fait, si Renault ne change pas de stratégie, aux alentours de 2016, c’est l’existence de Renault qui est en cause. C’était, c’est le meilleur motoriste du monde. Et ceux qui avaient le savoir-faire ont été licenciés et n’ont pas été remplacés.

Le succès des voitures bas coût produites hors France démontre que l’on a besoin d’élargir les gammes de voitures pas trop chères, en réduisant les marges. Par ailleurs les modèles de la famille Logan doivent principalement leur rentabilité à la nouvelle façon de concevoir et de fabriquer les véhicules. L’insuffisance de productivité et donc de compétitivité en France est essentiellement due à la stratégie de Renault qui fait tourner des usines en France avec une capacité de 60% voire 30% contre 120 ou 130% en Turquie ou en Roumanie. Résultat : seulement 20% des voitures Renault vendues en France sont produites en France. On peut, par exemple, comme d’autres constructeurs le font, assembler plusieurs types de véhicules sur une chaîne de montage.

A Cléon, la direction a obtenu des subventions pour le moteur électrique en échange du maintien dans l’emploi des 4.047 CDI. Aujourd’hui elle contourne cet engagement en contraignant les salariés d’autres sites à la mobilité ! C’est-à-dire qu’elle licencie à Cléon mais fait venir d’autres salariés… Ce qui fait qu’à Cléon, tout en tournant de 120% à 150% de capacité, on perd 200 emplois par an.

En outre, pour relancer l’économie, pour une meilleure répartition des richesses, il faut réévaluer les salaires et concéder l’obtention d’un 13ème mois. On ne peut pas continuer à suivre les injonctions européennes sur les réductions de salaires. Avec cette politique, toutes les industries de biens de consommation sont en crise sur le marché français, l’automobile en premier. L’austérité ne relance pas l’économie, l’austérité et les attaques contre les services publics approfondissent encore la crise économique et sociale.

6) Que penses-tu de l’expression « dialogue social » employé à propos des négociations sur la compétitivité ?

Il n’y a pas de dialogue. La direction vient avec ses idées et tout ce qui a été proposé par la CGT a été rejeté par la direction. On demande aux syndicats jusqu’où ils veulent bien reculer. Ce n’est pas un « dialogue social », ce ne sont pas des négociations, c’est du chantage à l’emploi pour obtenir des reculs sociaux. « Pas de fermeture de sites si vous signez ». Voilà ce que dit la direction de Renault !

La direction nous présente comme des exemples tout ce qui a été signé ailleurs en Europe, en Espagne notamment. Le pire c’est quand on nous présente comme un modèle de compétitivité l’usine Nissan de Sunderland au Royaume-Uni. Là-bas la moyenne d’âge est de 28-30 ans. Les travailleurs sont très rapidement cassés, usés. Et quand ils ne peuvent plus travailler, on les remplace, au bout de quelques années. C’est ça qu’ils voudraient en France. C’est ça leur « dialogue social ».

C’est dans la droite ligne des accords signés par le Medef le 11 janvier avec des syndicats minoritaires. Au nom de la compétitivité, les salariés doivent renoncer à leurs acquis : mobilité forcée, précarité avec la création de CDI intermittents, limitation des possibilités de recours devant les prud’hommes, possibilité de signer des accords minoritaires sur des réductions de salaires…


Pascal Morel et les militants de la CGT le 5 Février devant l’usine Renault Cléon.

7) Face à une situation aussi grave (licenciements, fermetures d’entreprises, délocalisations, flexibilité...) comment expliques-tu qu’il soit si difficile de mobiliser l’ensemble des travailleurs dans une riposte de grande ampleur au niveau national ?

Les confédérations syndicales sont dans l’accompagnement de la crise. Elles ne remettent pas en cause le système capitaliste. En laissant croire qu’une Europe sociale pourrait se développer dans cette Union Européenne qui multiplie les attaques contre les salariés, elles freinent les capacités de lutte contre les causes de la crise sociale et des politiques patronales et gouvernementales soutenues et inspirées par l’UE. Le syndicalisme rassemblé n’a pas permis de faire la clarté sur les responsabilités de la crise industrielle. Ces ambiguïtés et les désillusions d’aujourd’hui ont ouvert la voie aux signatures des syndicats minoritaires.

Comme il ne perçoit pas nettement les causes profondes de ces attaques, le salarié réagit au coup par coup. Les luttes sont individualisées comme le sont les loisirs, le travail.

L’action séparée, entreprise par entreprise est bien sûr nécessaire mais ça ne suffit pas. MEDEF, organisations réformistes comme la CFDT, gouvernement socialiste et partis de droite sont décidés à s’en prendre aux protections sociales, à aggraver la précarité des salariés, à flexibiliser davantage le marché du travail. Ils appliquent la stratégie de Denis Kessler qui préconisait en 2007 « de défaire méthodiquement le programme du Conseil national de la Résistance ! ». C’est le rôle des syndicats de montrer comment la "crise" a servi d’accélérateur pour cette offensive du capital. C’est le rôle de la CGT de lutter contre ce que nous répètent tous les experts de l’idéologie dominante sur la fatalité de la crise et la nécessaire compétitivité.

Il n’y a pas de compromis possible entre les intérêts des salariés et la politique menée, au nom de la « dette » ou de l’Euro pour les profits des grands groupes capitalistes.

C’est le fatalisme et la division qu’il faut vaincre pour stopper l’offensive patronale et gouvernementale car seul un puissant mouvement social prolongeant la résistance des entreprises en lutte pourra faire reculer le patronat et le gouvernement.  

Mais les rapports de forces ne sont pas éternellement figés. De nombreux salariés sont aujourd’hui déçus par un gouvernement qu’ils ont élu et qui leur impose l’austérité voulue par L’Europe capitaliste. La vague rose serait à coup sûr moins déferlante si les élections législatives avaient lieu aujourd’hui. Par ailleurs, bon nombre de salariés adhérents aux syndicats minoritaires et signataires de l’accord désavouent leur direction. Enfin la convergence des luttes se met en place comme le prouvent les actions menées en commun par les Renault, les PSA, les Good Year, etc... L’appel à la mobilisation le 5 mars lancé par la CGT et FO est de nature à entraîner d’autres syndicats dans la lutte pour contraindre le gouvernement réuni le 6 mars à renoncer à transcrire dans la loi l’accord minoritaire et néfaste sur la flexibilisation de l’emploi.

Une interview de Pascal Morel, secrétaire du syndicat CGT de l’usine Renault-Cléon

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