Souviens-toi d’Odessa

, par  Danielle Bleitrach , popularité : 2%

Tous ceux qui ont participé aux rencontres internationalistes de Vénissieux en janvier 2015 avec l’exposition et les témoignages de Irène Koval, du comité des mères d’Odessa, de Helène Radzykhovska, universitaire francophone, de Eugène Tsarkov dirigeant du PC d’Ukraine, et d’une élue communiste d’Odessa, Natalia Turukhina se souviennent de l’émotion et de la colère contre le mensonge médiatique qui niait l’horreur fasciste du crime d’Odessa.

C’est pourquoi il faut se souvenir et faire connaitre ce crime.

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Photo prise par Marianne et moi à Odessa lors de la commémoration du massacre des syndicats sous haute surveillance policière. Voir notre livre : URSS, vingt ans après, retour de l’Ukraine en guerre. A ce retour nous avons organisé dans toute la France, à Marseille grâce à la CGT, à Paris, à Nice, à Vénissieux et dans le Pas-de-Calais la venue des mères d’Odessa, c’était la première fois où malgré l’omerta indigne des médias ce crime abominable fut connu. Souvenez-vous que l’hebdomadaire Elle non contente de refuser toute description du calvaire de ces mères faisait sa une avec une néo-nazie qui avait participé à l’assassinat de 46 personnes à la maison des syndicats (traduction de Marianne Dunlop et note de Danielle Bleitrach)

2 mai 2019

Dmitry Mikhaylin

https://vz.ru/opinions/2019/5/2/975952.html

Je me demande toujours – pourquoi Odessa ? Pourquoi est-ce précisément Odessa qui m’a tant affecté et beaucoup d’autres personnes avec moi ? En effet, nous avons traversé d’autres tragédies – Beslan par exemple. Quoi de plus monstrueux que Beslan ?

Le fait est qu’à Beslan (à Dubrovka, à Domodedovo, etc.), nous avions affaire à un ennemi. Un ennemi abject, ayant renoncé à toute humanité. Mais à Odessa, nous sommes confrontés à une chose inouïe : nous sommes confrontés à Satan, qui est en nous. Pas dehors, mais à l’intérieur. Ce ne sont pas des extraterrestres qui achevaient les victimes de l’incendie, mais des gens qui ont été élevés exactement de la même manière que nous, dans la même culture, dans les mêmes traditions, et d’ailleurs – dans la même foi.

Nous avons vu des atrocités plus massives, mais nous n’avons rien vu de plus infernal qu’Odessa. Nous pouvons imaginer qu’il y a de mauvaises personnes – nous en avons été témoins à Beslan. Mais nous n’aurions pas pu imaginer un tel degré de déshumanisation – lorsque l’on achève des gens qui sautent d’un immeuble en flammes. Ce n’est pas au-delà du bien et du mal, c’est au-delà d’une autre limite – incompréhensible, et que Dieu nous garde de comprendre.

Ce n’est pas une version démo de l’enfer, c’est l’enfer. Dans la bataille du bien et du mal, à ce moment et à cet endroit, le mal remporta une victoire absolue.

Comment cela a commencé ?

Laissons un moment les émotions et rappelons ce qui s’est passé à Odessa le 2 mai, il y a cinq ans – tout simplement parce que nous devons nous en souvenir.

D’ailleurs il ne s’agit pas de cinq ans, tout a commencé beaucoup plus tôt – comme dans toute la crise politique en Ukraine – et dure jusqu’à présent. Non seulement à Odessa, mais aussi à Kharkov, Nikolaev, Dniepropetrovsk, et bien sûr, à Donetsk et à Lougansk. C’est-à-dire dans les villes où les gens ont compris – et comprennent encore – qu’une rupture avec la Russie est destructrice et impossible sans détruire l’identité, avant tout, des Ukrainiens eux-mêmes.

La confrontation entre les opposants et les partisans d’ « Euromaidan » a d’abord été, à partir de novembre 2013, relativement pacifique : rassemblements pour et contre, camps de tentes, défilés de manifestants etc, arrestations de militants et manifestations contre ces arrestations, querelles dans les réseaux sociaux, dans des cas extrêmes – pugilats en privé, après avoir discuté autour d’une bouteille.

En outre, « Euromaidan » et « Antimaidan » se sont même réunis dans des coalitions – dans la lutte « pour tout ce qui est bien et contre tout ce qui est mal ». Les uns et les autres étaient excédés par la corruption totale (en Russie, en comparaison avec l’Ukraine, même maintenant, ce n’est pas de la corruption mais du pipi de chat), encombrant la ville de bâtiments illégaux (si vous voulez vous rendre compte par vous-mêmes allez en Crimée, où les autorités ne comprennent toujours pas comment démolir toutes ces paillotes, légalisées par l’Ukraine pour des pots-de-vin), la pauvreté du budget de la ville, la promiscuité du pouvoir et la privatisation prédatrice. Et ils présentaient des revendications communes.

Cependant, au printemps 2014, quand un nouveau pouvoir complètement illégal est entré dans le pays, puis dans les régions ukrainiennes, y compris Odessa, ce pouvoir qui avait tué ses propres citoyens sur le Maidan, interdit la langue russe, envoyé les bataillons punitifs dans le sud-est, la situation devint extrêmement tendue. De plus, en mars 2014, un référendum s’est tenu en Crimée, avec le résultat que l’on sait. La Crimée en général était une référence très importante pour les résidents d’Odessa. Et les gens ont compris : c’était maintenant ou jamais. Quoi exactement – personne n’avait d’idée arrêtée : la fédéralisation de l’Ukraine ? la création de Novorossia ? Rejoindre la Russie ? Il était clair que « avec ces gens-là » qui avaient pris le pouvoir, on ne pouvait plus continuer de vivre. Vivre en Ukraine était devenu de moins en moins confortable et de plus en plus problématique.

Mes nombreux amis d’Odessa ont déclaré qu’à cette époque, la ville était littéralement électrifiée : du dos de chacun des étincelles tombaient. Les gens avaient le sentiment persistant de défendre leur ville des fascistes – car comment qualifier « secteur droit » autrement. « Odessa se souvient des pogroms et du pouvoir sous le talon des envahisseurs roumains. Et nous avons des doutes sur le fait que le nationalisme ukrainien et le néonazisme soient différents du fascisme roumain. Par conséquent, nous allons nous battre jusqu’au bout. Jusqu’à ce que le dernier occupant quitte notre ville. Et le pouvoir à Odessa sera odessite – Nous n’acceptons aucun des gauleiters que "l’euromaïdan" de Kiev voudra nous envoyer », déclarait, par exemple, un appel lancé à « leurs compatriotes en Russie » l’organisation publique « Alternative Odessite ».

À peu près à la même époque, le Champ de Koulikovo, un petit quartier non loin de la gare, est devenu un point de déploiement fixe pour les opposants d’Euromaidan, c’est-à-dire partisans du rapprochement avec la Russie et opposants au nationalisme ukrainien. Il y avait des tentes installées, il y avait un « véché populaire » [assemblée populaire médiévale dans plusieurs pays slaves, NdT]. Pour comprendre l’échelle physique : le plus grand véché a rassemblé 10.000 personnes. C’est beaucoup, même pour une ville ordinaire, et pour une ville apolitique comme en général Odessa, c’est énorme. Il y avait incomparablement moins de partisans du Maidan, c’est-à-dire de nationalistes ukrainiens, à Odessa. À l’exception de ceux qui ont été spécialement amenés de Kiev et d’autres villes.

Les affrontements ont commencé fin mars – des membres du Champ de Koulikovo et des militants de l’« Euromaidan » manifestaient physiquement leur opposition après les meetings et en toute autre occasion. Pour comprendre le contexte : en avril 2014, la République populaire de Donetsk était proclamée, puis celle de Lougansk, les gens ont investi et occupé des administrations régionales, des bureaux du SBU et d’autres bâtiments administratifs à Kharkov et dans d’autres villes.

Fin avril, plus personne pratiquement ne parlait de paix à Odessa. La situation devenait de jour en jour de plus en plus incontrôlable : des magasins, des banques, des universités et des bureaux devenaient la cible de cocktails Molotov. Les militants du « secteur droit » parcouraient la ville en cagoules avec des fentes pour les yeux, montrant ostensiblement leurs armes à feu.

Le 2 mai

Le match de football Tchernomorets (Odessa) – Metalist (Kharkov) devait avoir lieu le 2 mai à Odessa, dans le parc Taras Chevtchenko. C’était un vendredi. Les touristes à cette époque en raison des troubles dans la ville étaient devenus rares, mais de nombreux fans sont arrivés. Ceci est important car environ 700 officiers de police ont été envoyés pour maintenir l’ordre pendant le match, environ 100 autres accompagnaient les supporters, environ 100 de plus étaient en réserve en cas de troubles à l’issue du match.

Bien entendu, les militants de « l’euromaïdan » ne pouvaient s’empêcher de tirer parti de tant de gens et ne pas tenir la marche « Pour l’unité de l’Ukraine ». Les fans de Tchernomorets et, en partie, de Metalist, ainsi que le service d’ordre d’euromaidan d’autres villes d’Ukraine, ont été impliqués en tant que participants. Selon les journalistes, ces derniers pouvaient compter jusqu’à 700 personnes. Vers 15 heures, ils se sont massés sur la place Sobornaia. Selon les témoins, la majorité des personnes rassemblées étaient armées de chaînes, de battes, de bâtons et de couteaux, beaucoup portaient des masques.

Au même moment, des militants anti-Maïdan portant des rubans de St. George sur la poitrine – environ 300 personnes – se sont rassemblés sur le Champ de Koulikovo. Ils étaient au moins cinq fois moins nombreux que les activistes du Maidan.

À 15h 28, les deux colonnes se sont heurtées près de la place Grecque. Lors de la mêlée générale, des pierres, des colis d’explosifs et des grenades paralysantes ont volé dans les deux sens. 10 personnes ont été blessées. Les forces de police faibles n’ont pas résisté à la foule. Plus tard, il s’est avéré qu’il y avait un ordre de Kiev – « ne pas intervenir ».

Vers 16 heures, les premiers coups de feu ont été entendus, les premiers morts des deux côtés sont apparus – au total, quatre anti-Maidan et deux euro-Maidan ont été tués dans la collision. 18 policiers ont été blessés. À 18h 30, la bataille de la place Grecque était achevée par la défaite presque complète de l’anti-Maidan, qui était plusieurs fois moins nombreuse. Les Euromaidan ont fait mouvement vers le Champ de Koulikovo. Les Antimaydan, parmi lequel des femmes et des hommes âgés, décidèrent de se réfugier à la Maison des syndicats, située à proximité. Ils ont fait sauter les portes et barricadé toutes les entrées.

À 19h 20, des euromaidans sont apparus sur le Champ de Koulikovo et ont commencé à détruire le campement de tentes. Plus tard, des emballages explosifs, des bouteilles incendiaires ont traversé les fenêtres de la Maison des syndicats, une personne a jeté un pneu en feu par la fenêtre. Au même moment, ils ont commencé à prendre d’assaut le bâtiment. Les supporters de Tchernomorets, qui avaient quitté le match après la première mi-temps, ont rejoint les attaquants.

À 19h 45, les services de secours ont reçu le premier appel concernant un incendie à la Maison des syndicats. À 19h 52, il est devenu évident que l’incendie avait gagné tout le bâtiment. À 20h 09, un premier camion de pompiers est arrivé et les gens ont commencé à sortir en courant, à sauter et à ramper hors du bâtiment en flammes.

Et voici la question la plus importante. Qu’ont fait les Euromaidans ? Il y a deux réponses à cela. Certains d’entre eux, y compris des fans de Tchernomorets, ont essayé de sauver les personnes brûlées. L’autre partie, battre ceux qui se sont échappés. Y compris les femmes. A tel point que les pompiers ont été contraints de protéger les victimes au lieu d’éteindre le feu. Et beaucoup dans l’immeuble, voyant ce qui se passait, avaient simplement peur de le quitter. 350 personnes ont été emmenées de la Chambre des syndicats – et la plupart d’entre elles ont été battues.

À 20h 50, le feu a été éteint.

42 personnes ont perdu la vie, les uns brûlés vifs et les autres morts en s’écrasant au sol, en tentant d’échapper à l’incendie.

Le plus âgé avait 70 ans, le plus jeune 17.

L’une des thèses principales de l’« Antimaydan » d’Odessa était une idée simple, répétée maintes fois, selon différentes variantes : il est temps de comprendre enfin qu’il y a au moins deux Ukraines. L’une est celle qui fonde son pays sur les principes du nationalisme, que « l’Ukraine n’est pas la Russie », l’autre est celle qui est convaincue que séparer l’Ukraine et la Russie équivaut à écarteler une personne vivante. Mais le plus important, c’est qu’il y a deux Ukraines selon un critère beaucoup plus important : la Maison des syndicats. Certains étaient prêts à défendre leurs convictions au prix même de leur vie, et certains de ceux qui étaient en désaccord avec eux les aidaient à s’échapper. Tandis que d’autres achevaient les victimes. Pour ensuite ironiser sur les réseaux sociaux à propos de « barbecue » et « doryphores frits ».

Il est stupide de penser que l’incendie de 2014 ait mis fin à ces deux Ukraines. Non, elles existent toujours. Même si les autorités ukrainiennes n’ont pas encore enquêté de manière exhaustive sur les événements à la Maison des syndicats, et n’ont pas prouvé qu’elles n’y avaient pas participé. De plus, les gens sont intimidés et toute activité contre l’indépendance est arrêtée. Il y a deux Ukraines – une perverse, nationaliste, fasciste et – une gentille, humaine et libre. La deuxième Ukraine mérite la gloire. Et elle renaîtra tôt ou tard. Elle ne peut pas ne pas renaître.

Il y a cinq ans, j’ai pris la résolution de ne plus aller à Odessa, cette ville que j’aimais auparavant, plus jamais, en aucune circonstance. Parce que l’odeur du rouget grillé me fera toujours penser à celle de la viande humaine rôtie.

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