Recadrer le conflit syrien par Piotr Akopov

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L’accord sur la trêve partielle en Syrie a une chance d’entrer en vigueur, et même de se maintenir un temps considérable, parce qu’il est avant tout un accord entre la Russie et les États-Unis sur le transfert du conflit syrien dans un cadre moins dangereux pour la scène mondiale. La trêve ne supprime pas les contradictions entre Moscou et Washington, mais elle réduit l’influence des forces tierces, principalement la Turquie et l’Arabie Saoudite.

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Très probablement, samedi en Syrie sera déjà plus calme – l’accord Poutine-Obama entrera en vigueur, et une partie des forces opposées à Assad (la proportion de combattants non-radicaux, qui ne sont pas liés à ISIS et "Al-Nosra" est évaluée diversement – du tiers à la moitié de tous les adversaires de Damas) peut accepter la trêve, et en réponse, compter sur un cessez-le-feu sur le terrain et la fin des bombardements aériens. Cela ne mettra pas fin à la guerre en Syrie, mais ce devrait être une étape très importante vers la réconciliation entre Assad et une partie de ses adversaires.

Même si la trêve n’entre pas en vigueur le 27 Février, ou si elle est rompue la semaine suivante, et continue à fonctionner après un certain temps, c’est un élément important et une bonne chose. En effet, il y aura bientôt cinq ans que la guerre dure en Syrie et les Syriens eux-mêmes devraient au moins essayer de se mettre d’accord sur la vie après la guerre. C’est important – parce que la guerre en Syrie est devenue une véritable poudrière non seulement pour l’ensemble du Moyen-Orient, mais aussi pour le monde entier.

L’arrêter est impossible – et aucune des parties, qui en Syrie sont au moins au nombre de trois, ne peut l’emporter. Mais on peut la limiter, et en faire une guerre de deux contre trois, en essayant d’unir Damas et l’opposition non ralliée au Califat et à Al Qaida contre l’ennemi commun. Le fait évident qu’Assad et l’opposition armée resteront ennemis est regrettable, mais pas dramatique. Le fait que dans la guerre contre le "califat" participent à la fois la Russie et les États-Unis, donne aux Syriens une bonne chance de vaincre l’État auto-proclamé. En simplifiant la tâche, autrement dit en obtenant l’élimination des groupes armés du "Califat" et d’ "Al-Nosra", on pourra essayer de parvenir à la paix et à un accord sur l’avenir de la Syrie entre Assad et ses opposants.

Il n’y a tout simplement pas d’autre variante de réconciliation en Syrie – tous seuls ni Assad, même avec le soutien de la Russie et de l’Iran, ni encore moins l ‘ "opposition armée" qui a perdu la possibilité de recevoir le soutien de ses anciens alliés d’outre-mer, ne peuvent remporter la victoire.

En outre, ni les États-Unis ni la Russie ne feront entrer leurs troupes en Syrie – Washington déjà techniquement ne peut pas le faire sans risque de conflit avec la Russie, et Moscou, en principe, n’a jamais eu l’intention de faire une opération terrestre. Dans la lutte pour la Syrie, les États-Unis ont été battus par la Russie, ce qu’on en dit maintenant n’est qu’une reconnaissance tardive de ce que l’on voyait clairement dès octobre de l’année dernière, après le début des opérations russes.

Mais le problème syrien est beaucoup plus qu’un simple différend entre Moscou et Washington sur les couleurs dont sera peinte la Syrie – il fait partie de la lutte pour l’influence dans l’ensemble du Moyen-Orient dans son ensemble, qui à son tour est une composante essentielle de la confrontation globale entre les deux pays dans le monde. Et cette confrontation mondiale a ses propres règles et lois, dont l’une est que les deux parties ont leurs propres plans, et comptent déterminer elles-mêmes leurs priorités et leurs objectifs, comme l’intensité et les méthodes de la lutte. Et ne pas devenir les otages de tierces forces, qui peuvent être des alliés, des partenaires juniors, des marionnettes, mais pas ceux qui fixent les règles.

Le conflit syrien est maintenant entré dans une phase où ni la Russie ni les États-Unis ne sont intéressés à envenimer la situation et le conflit qui est déjà très chaud, et ne souhaitent surtout pas que des forces tierces utilisent leurs contradictions pour jouer leurs propres jeux.

Autrement dit, la Turquie et l’Arabie saoudite ont essayé de dresser l’un contre l’autre la Russie et les États-Unis en Syrie pour le bien de leurs propres intérêts et ont été soigneusement retirées du jeu par l’accord entre Poutine et Obama. Cela n’est pas un accord de réconciliation en Syrie, ni une division en sphères d’influence (parce que les États sont décidés à prendre leur revanche), c’est juste le moyen de se débarrasser de risques indésirables et incontrôlables.

Toutes les dernières semaines, surtout après qu’à Munich, le 11 Février, a été conclu le premier accord sur une trêve à partir du 19 Février, les Turcs et les Saoudiens ont tenté de saborder la situation, parce qu’ils ne voulaient pas que soit figé le rapport des forces en Syrie dans une configuration désavantageuse pour eux. Ankara était particulièrement nerveux – les succès kurdes révèlent l’échec de la politique d’Erdogan dans le conflit syrien.

Bien que la menace d’une invasion turque de la Syrie n’était pas réellement prise au sérieux – toute aventure a ses limites, et l’armée turque n’avait pas l’intention d’entrer en guerre avec la Russie – la spéculation permanente d’Erdogan à ce sujet n’était pas du tout appréciée à Washington. Même la possibilité purement théorique d’un nombre limité d’affrontements russo-turcs en Syrie a provoqué la terreur chez les atlantistes – ils ont compris que dans ce cas, l’OTAN devrait refuser à Ankara son appui, causant un énorme coup à la réputation des États-Unis, non pas en tant qu’allié otanesque de la Turquie, mais comme le garant de la sécurité en l’Europe. Depuis deux ans les États-Unis ne font qu’intimider l’ensemble de l’Europe, avec la "menace russe" dirigée contre les États baltes et l’OTAN dans son ensemble, et maintenant, ils n’ont pas besoin d’une démonstration de leur propre passivité dans la "protection contre la Russie".

En outre, grâce à la conclusion des accords avec Moscou, Washington a l’occasion de dire à ses alliés arabes – « nous avons épargné à l’opposition syrienne d’être anéantie par Moscou ». Parce que le degré d’insatisfaction de la politique syrienne de Washington dépasse déjà la limite en Arabie Saoudite, parce que, après l’accord entre Poutine et Obama en septembre 2013 qui a empêché une frappe américaine préventive sur la Syrie, les Saoudiens considèrent les Américains comme des traîtres.

Ainsi, les États-Unis ont démontré à leurs alliés nerveux qu’ils continuent d’influer sur la situation syrienne, non seulement à la table des négociations avec la Russie, mais sur le champ de bataille – enlevant de l’ordre du jour de toutes les récriminations telles que « Quand-est ce que les troupes américaines vont débarquer ? ». Il est entendu que le même John Kerry parle d’un "plan B", qui sera utilisé en cas d’échec de la trêve, mais personne, en particulier au Moyen-Orient, ne croit pas à la possibilité d’opération terrestre de la part des États-Unis.

Les raisons de Washington sont claires. Quant à Moscou, elle a encore plus de motivation pour cet accord. En cinq mois d’intervention, nous avons obtenu une amélioration significative en termes militaires et diplomatiques de la position d’Assad. Personne ne demande sa démission en préalable des négociations, on ne parle même plus de la chute imminente de Damas, les forces des radicaux et de l’ "opposition armée" non-radicale ont subi de lourdes défaites, et d’une manière générale, l’initiative sur le champ de bataille a été reprise par l’armée syrienne.

Les objectifs de la première phase de l’opération russe ont été grandement réalisés – et d’ailleurs il n’est pas question de l’arrêter. Si les États-Unis parviennent à convaincre la plupart de l’opposition non liée au califat de se joindre à la trêve – ce que Washington va faire, à n’en pas douter – les forces aériennes russes cesseront de frapper les zones où il y a des troupes acceptées par des règles du jeu, en se concentrant sur les seuls "non conventionnels" : ISIS, "Al-Nosra" et leurs alliés.

Les rebelles anti-Assad vont-ils participer à des opérations militaires aux côtés de Moscou et Damas ? Dans certains endroits, oui, dans d’autres non, mais au moins ils seront en mesure d’entamer des négociations, gagnant ainsi une place dans la Syrie future, pour l’après-guerre.

"L’opposition armée", est déjà très émiettée, il n’y a aucune unité en son sein, et la trêve permettra de la diviser en deux camps simples : ceux qui veulent continuer à lutter contre Assad et la Russie, et ceux qui veulent négocier avec Damas leur participation à un nouveau gouvernement syrien, avec les États-Unis et la Russie comme garants. Une telle séparation peut aller assez vite, étant donné que ceux qui auront choisi la voie de la guerre seront assimilés à des terroristes et privés non seulement de soutien militaire, mais aussi diplomatique, devenant une cible tout à fait légitime pour les forces aériennes russes.

Bien sûr, la situation sur le terrain est beaucoup plus complexe, et dans la mise en œuvre de la trêve il y aura une variété de défaillances et d’explosions, mais ce qui est important est la direction du mouvement. Et elle est claire : contraindre l’opposition armée semi-défaite (pas dans le sens où elle rendrait son dernier soupir, mais parce que ses perspectives sont très sombres) à des négociations avec Damas.

Dans ces négociations, la Russie et les États-Unis se mettront d’accord sur la formation de la nouvelle coalition du gouvernement syrien, où, en fait, Assad et l’élite syrienne actuelle joueront un rôle central et décisif. La Syrie elle-même à un moment donné sera en réalité une fédération – pour une période de transition, qui sera nécessaire pour résoudre la question d’ISIS (la plus difficile dans tout le conflit syrien) et panser les plus terribles blessures de la guerre. C’est l’hypothèse la plus favorable, dans laquelle il sera possible de conserver la Syrie unifiée, et l’intégrité territoriale de l’Irak, peut-être sans la région du Kurdistan, mais avec des garanties pour la minorité sunnite. Dans le pire des cas, la guerre reprendra à pleine échelle, elle se propagera vers les pays voisins et se terminera par l’effondrement final, non seulement de la Syrie, mais aussi de l’Irak, la Jordanie, l’Arabie Saoudite et la Turquie. Autrement dit, l’effondrement de l’ensemble du Moyen-Orient, qui ne sera plus un prélude, mais le véritable début de la Troisième Guerre mondiale.

A l’étape actuelle, la Russie a réussi à renverser le cours de la guerre en Syrie et à se positionner comme un des acteurs les plus influents et stratégiquement efficace du Moyen-Orient. Pas mal pour cinq mois d’opérations militaires et diplomatiques. Qui de toute façon se poursuivront après le 27 février.

Titre original : Войну в Сирии пытаются взять в рамки

Voir en ligne : Traduit par Marianne Dunlop pour histoireetsociete

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