Quelques données sociologiques sur les résultats du premier tour

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Une analyse poussée des résultats du premier tour, produite par un militant du NPA. Elle nous parait très utile notamment sur l’abstention et l’analyse du vote FN, même si elle reste trop brève sur l’analyse du vote Mélenchon et de son rapport au vote communiste historique... voir les premières analyses sur ce sujet sur le site.

Les résultats bruts du 1er tour de l’élection présidentielle

Les résultats de l’élection présidentielle n’ont pas réservé de grandes surprises : hormis Le Pen
(sous-estimé de 2 points) et Mélenchon (surestimé de 2 points), les sondages ont estimé
correctement le score des différents candidats.

Derniers sondages 1er tour (effectués les 18-19 avril) et résultats finaux

BVA CSA Ipsos TNS Sofres Ifop Harris Moyenne RESULTATS
Arthaud 0 1 0 0 0,5 0,5 0,33 0,56
Poutou 1,5 1,5 1,5 1 1 1,5 1,33 1,15
Mélenchon 14 14,5 14 13 13,5 12 13,5 11,11
Cheminade 0 0 0,5 0 0 0 0,08 0,25
Joly 2 2 2 3 2,5 3 2,42 2,31
Hollande 30 28 29 27 26 27,5 27,91 28,63
Bayrou 10 10,5 10 10 11 11 10,42 9,13
Sarkozy 26,5 25 25,5 27 28 26,5 26,41 27,18
Dupont Aignan 2 1,5 1,5 2 1,5 2 1,75 1,79
Le Pen 14 16 16 17 16 16 15,83 17,9

Le total des voix de gauche est plus élevé qu’en 1995, 2002, 2007, mais il est nettement en deçà de
ce qu’il était en 1974, 1981 ou 1988. Cependant, le score très élevé du FN (qui se reporte très mal
sur Sarkozy) laisse entrevoir une très nette victoire de Hollande au second tour.

La percée de Mélenchon se fait au détriment de l’extrême gauche anticapitaliste, qui
avec 1,7% en cumulé fait son plus mauvais score depuis au moins 1969 [1]. En effet, l’ensemble des
voix qui se sont portées vers un candidat à la gauche du PS est inférieur à ce qu’il était en 1995 et
2002. Il n’y a donc aucune raison de se réjouir du score de Mélenchon, qui siphonne l’électorat de
la gauche anticapitaliste pour le faire rentrer dans le cadre de l’ordre républicain bourgeois (certes
antilibéral).

Résultats par grande famille politique (comparatif avec élections précédentes)

1988 1995 2002 2007 2012
Gauche antilibérale et anticapitaliste Total 11,23 13,94 13,81 9 12,82
Antilibéraux 8,86 8,64 3,37 3,25 11,11
Anticapitaliste 2,37 5,3 10,44 5,75 1,71
PS et divers gauche 34,11 23,3 18,5 25,87 28,63
Verts 3,78 3,32 5,25 1,57 2,31
Total gauche 49,12 40,56 37,56 36,44 43,76
Ni gauche ni droite 0,28 5,33 18,57 9,38
Droite 36,5 44,16 37,93 34,56 28,97
Extrême droite 14,38 15 19,2 10,44 17,9

Une abstention populaire élevée

Les commentateurs bourgeois se sont trop rapidement félicités d’une très forte participation.
Pourtant, le taux d’abstention (20,5%) est nettement supérieur à celui de 2007, et se situe plutôt au
dessus de celui des élections précédentes (hormis l’exception de 2002). Il faut également ajouter
les votes blancs et nuls (1,5% des inscrits). Au total, c’est plus de 10 millions de français inscrits sur
les listes électorales (auxquels il faudrait ajouter les 3 millions environ de non inscrits) qui ont
refusé de voter pour un des candidats à l’élection.

Taux d’abstention 1974 1981 1988 1995 2002 2007 2012
1er tour élection présidentielle 15,8 18,9 18,6 21,6 28,4 16,2 20,5

Le très fort taux d’abstention en 2002 s’expliquait avant tout par l’abstention inhabituellement
forte des catégories les plus aisées de la population. Alors que les catégories populaires
s’abstiennent en général davantage, l’abstention était en 2002 autour de 30% pour toutes les
catégories. La forte baisse de l’abstention en 2007 a beaucoup moins concerné les ouvriers et
employés. Et en 2012, même s’il faut rester prudent en attendant des études sur des échantillons
plus conséquents, l’abstention populaire semble très élevée : 25% chez les employés, et
surtout 37% chez les ouvriers
. Si on ajoute les votes blancs et les non inscrits, ce serait près
d’un ouvrier sur deux qui aurait refusé de voter pour un des candidats en liste [2].

Taux d’abstention (1er tour élection présidentielle) 2002 2007 2012
Total 28,4 16,2 20,5
Ouvriers 28 20 37
Employés 33 19 25
Professions intermédiaires 30 11 15
Cadres et professions intellectuelles 30 10 17
65 ans et plus 29 12 14

L’électorat du Front national : composition et évolution

Le score du Front national (18%) est très important : la progression est impressionnante si on
rapporte son score à celui de 2007, mais elle très modérée par rapport aux scrutins présidentiels
antérieurs. Ainsi, en 2002, le FN avait réalisé 16,9%, mais Mégret avait réalisé 2,3%, ce qui portait
l’extrême droite à plus de 19% (avant le « sursaut » du 2e tour où Le Pen n’a réalisé que 17,8%, mais
tout de même 700 000 voix supplémentaires par rapport au 1er tour). Toutefois, l’extrême droite
progresse de près d’un millions de voix (950 000) entre 2002 et 2012, une progression de 17,4% en
valeur absolue, à mettre en rapport cependant avec la progression de 11,7% du corps électoral entre
2002 et 2007 (près de 5 millions d’inscrits supplémentaires).

L’électorat du FN est l’électorat le plus clivé socialement (avec celui de l’UMP dans le sens
inverse) : 30% des classes populaires en âge de travailler ont voté pour Le Pen (35% des ouvriers et
25% des employés) [3] et seulement 8% des cadres et professions intellectuelles.

L’électorat du FN a beaucoup changé ces 25 dernières années. En 1988, le FN ne perçait
pas particulièrement chez les ouvriers et employés. En revanche, il perçait chez les commerçants et
artisans, et faisait un score important chez les cadres. Puis la composante populaire (ouvriers et employés) n’a cessé d’augmenter. Il est d’ailleurs intéressant de noter que, contrairement à une
idée répandue, Sarkozy a surtout récupéré en 2007 le vote FN des cadres et professions
intermédiaires, le FN résistant particulièrement bien chez les ouvriers (réalisant 23% contre 10,5%
en moyenne). En 2012, le FN progresse dans toutes les catégories professionnelles, mais il est avant
tout très fort d’une part chez les ouvriers et les employés, d’autre part chez les commerçants,
artisans, et agriculteurs.

Électorat du FN par catégories socio-professionnelles entre 1988 et 2012 [4]

1988
Total 15 15,5 17 10,5 18
Agriculteur 14 16 20 19 (regroupé avec commerçant...)
Commerçant, artisan, industriel 23 13 19 15 16
Cadre, profession intellectuelle 17 6 8 3 8
Profession intermédiaire 10 14 14 6 13
Employé 13 24 16 14 25
Ouvrier 18 23 30 23 35
Retraité 12 11 16 9 11

D’un point de vue géographique, le FN augmente davantage (en proportion) là où il était le
plus faible (l’ouest du pays). Mais ses bastions demeurent le Nord Est industriel et le Sud est. Il est
intéressant de noter que les évolutions de la composition de l’électorat du FN se reflètent sur le
plan géographique. Ainsi, la progression du FN dans le Pas de Calais est impressionnante : il fait
plus que doubler son score entre 1988 (11,4%) et 2012 (25,53%) ; on remarquera aussi que
l’électorat du FN avait particulièrement résisté dans ce département industriel en 2007 (ce qui
confirme que Sarkozy a surtout repris l’électorat aisé du FN en 2007). Autre exemple : dans la
Somme industrielle, le FN progresse aussi fortement entre 1988 (13,8%) et aujourd’hui (23,8%).
En revanche, sur la même période, le FN a régressé dans les Alpes maritimes et a vu son score
divisé par deux à Paris. A noter aussi la baisse importante du score du FN en Seine Saint Denis.

Évolution de l’électorat du FN entre 1988 et 2012 dans quelques départements [5]

1988 1995 2002 2007 2012
Total 15 15,5 17 10,5 18
Pas de Calais 11,4 15,21 18,41 16,02 25,53
Alpes Maritimes 24,24 22,48 25,99 13,47 23,5
Bouches du Rhône 26,4 21,43 22,4 13,87 23,38
Bas Rhin 21,94 25,83 23,38 13,19 21,21
Paris 13,38 9,25 9,35 4,58 6,2
Somme 13,8 15,24 16,31 14,36 23,77
Seine Saint Denis 19,81 18,78 17,74 9,04 13,55

Les commentateurs ont noté une autre caractéristique du FN : sa percée dans les zones
rurales, en particulier les zones périurbaines
(zones rurales à proximité des grandes villes
d’où les classes populaires ont été chassées) et sa baisse dans les grandes villes (6,2% à Paris et
9,9% à Lyon). Le nouveau discours « social » et étatiste du FN, notamment la thématique de la
lutte contre la disparition des services publics dans les campagnes et les petites villes pavillonaires,
n’est sans doute pas pour rien dans ce succès.

Le Pen a réussi à élargir l’électorat du FN en associant à son discours traditionnel sécuritaire et
anti-immigrés (qu’il partage avec l’UMP), un discours « social », étatiste, « antilibéral »
contre l’« UMPS » qui défend « l’Europe ultralibérale » (qui l’oppose à l’UMP) [6]. Si ce nouveau
discours a pu désorienter l’électorat bourgeois du FN, il a séduit un électorat populaire, venant en
partie de la gauche (et qui d’ailleurs votera en grande partie pour Hollande au second tour). C’est
pourquoi la surenchère sécuritaire et anti-immigrés de Sarkozy ne suffira certainement pas à
convaincre bon nombre d’électeurs de Le Pen qui exècrent tout autant, voir plus, Sarkozy que
Hollande. Seul un électeur de Le Pen sur deux s’apprête d’ailleurs à voter Sarkozy au second tour
(25% pour Hollande et 25% pour l’abstention) d’après une moyenne des sondages parue au soir du
1er tour.

Le vote en faveur du FN est un vote de classe (d’un point de vue sociologique) sans conscience de classe. Ce sont les prolétaires les plus atomisés et les plus isolés (y compris d’un
point de vue géographique) qui ont voté massivement pour Le Pen. On peut faire un parallèle [7]
entre l’analyse que faisait Marx de la classe paysanne et cette partie du prolétariat. Marx, dans Le
18 Brumaire de L. Bonaparte [8], décrivait les paysans comme « une masse énorme dont les
membres vivent tous dans la même situation, mais sans être unis les uns aux autres par des
rapports variés », incapable d’agir collectivement comme une classe consciente de ses intérêts,
donc impuissante et réduite à s’en remettre à un homme providentiel. C’est un peu l’état dans
lequel se trouvent ces prolétaires, isolés face à leur patron, pris à la gorge par des crédits, relégués
loin des centre villes, et dont l’abrutissement télévisuel fait souvent office de seul lien social avec
l’extérieur.

Pour qui votent les sympathisants des syndicats ? [9]

Malgré une percée chez les salariés proches des syndicats, le FN séduit essentiellement des
travailleurs hostiles ou indifférents aux syndicats. Le FN fait 12% auprès des sympathisants des
syndicats : 9% parmi les proches de la CGT, mais 25% parmi les proches de FO (qui regroupe
essentiellement des ouvriers et employés, notamment des fonctionnaires de catégorie C).

Ce sont Hollande et Mélenchon qui font les meilleurs scores chez les travailleurs proches des
syndicats : 43% pour Hollande et 19% pour Mélenchon. Sans surprise, Mélenchon fait ses
meilleurs score chez les sympathisants de la CGT (39%), de Solidaires (39%) – où il fait presque
jeu égal avec Hollande – et de la FSU (31%), alors que Hollande fait ses meilleurs scores chez les
sympathisants de la CFDT (56%) et de l’UNSA (49%).

Il est difficile de tirer des conclusions sur le vote Poutou, compte tenu du faible score et de la
taille limitée des échantillons. Néanmoins, Poutou semble réaliser des scores nettement
supérieurs à sa moyenne chez les proches de Solidaires (8%) et de FO (6%).

Le coeur de l’électorat de Hollande : les couches supérieures du salariat

L’évolution de l’électorat du PS est très nette : en 1988, Mitterrand faisait un score supérieure à sa
moyenne chez les ouvriers et employés. En 1995, Jospin faisait son score moyen chez les ouvriers et
employés. Depuis, l’électorat ouvrier a décroché du vote PS : 21% en 2007 et 2012, soit nettement
moins que le score moyen du PS. En revanche, le PS réalise depuis 2002 ses meilleures
performances chez les cadres.

Électorat du PS par catégories socio-professionnelles entre 1988 et 2012 [10]

1988 1995 2002 2007 2012
Total 34 23 16 26 29
Agriculteur 23 16 2 8 regroupé avec commerçant...
Commerçant, artisan, industriel 18 12 9 15 21
Cadre, profession intellectuelle 24 25 18 31 34
Profession intermédiaire 34 22 13 31 35
Employé 38 21 15 25 27
Ouvrier 42 25 15 21 21
Retraité 37 26 19 23 31

Il est donc totalement erroné d’affirmer, comme le fait le démographe Emmanuel Todd [11], que le PS
a reconquis ou est en voie de reconquérir l’électorat populaire. Il est même frappant de constater à
quel point l’immense rejet de Sarkozy dans les classes populaires n’a pas du tout profité au PS.
Mais Todd, qui soutient Hollande tout en pourfendant l’euro et le libre échange, délire
complètement en prédisant un « tournant de 1983 à l’envers », c’est-à-dire une rupture de
Hollande avec l’Europe libérale pour pouvoir mettre en oeuvre une véritable politique sociale au
service des classes populaires.

Le coeur de l’électorat de Sarkozy : les vieux et les patrons

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En 2007, le coeur de l’électorat de
Sarkozy était déjà les patrons
(grands et petits) et les retraités.
Contrairement à une légende, la
majorité des ouvriers (54%) et des
employés (51%) avaient déjà voté
contre Sarkozy au 2e tour de
l’élection. Néanmoins, en 2012, si
Sarkozy conserve un soutien
important chez les patrons (74%
chez les patrons proches du Medef
ou de la CGPME), les retraités, et les
cadres, il baisse fortement chez les
employés et ouvriers. Globalement,
seuls 20% des salariés actifs ont voté
pour Sarkozy.

Électorat de l’UMP par catégories socio-professionnelles en 2007 et 2012 [12]

2007 2012
Total 31,1 27,2
Agriculteur 36
Commerçant, artisan, industriel 44
Agriculteur, Commerçant, artisan, industriel 37
Cadre, profession intellectuelle 29 28
Profession intermédiaire 26 20
Employé 29 21
Ouvrier 21 16
Retraité 41 38

Vote Mélenchon : petite percée dans les classes populaires

Mélenchon a su percer dans les classes populaires (renouant en partie avec l’ancien électorat du
PC) [13], mais son électorat reste globalement assez bien réparti entre les différentes catégories
sociales.

Électorat du Front de gauche par catégories socio-professionnelles en 2012

2012
Total 11
Commerçant, artisan, industriel, agriculteur 8
Cadre, profession intellectuelle 10
Prof intermédiaire 14
Employé 12
Ouvrier 15
Retraité 8

Gaston Lefranc

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