La sortie de l’UE et la maîtrise des flux migratoires

, par  Marc Harpon , popularité : 8%

« Quant aux patrons et au gouvernement français, ils recourent à l’immigration massive, comme on pratiquait autrefois la traite des Noirs, pour se procurer une main-d’œuvre d’esclaves modernes, surexploitée et sous-payée. Cette main d’œuvre leur permet de réaliser des profits plus gros et d’exercer une pression plus forte sur les salaires, les conditions de travail et de vie, les droits de l’ensemble des travailleurs de France, immigrés ou non. »

Georges Marchais, Lettre ouverte au Recteur de la Mosquée de Paris, 1981

Si l’on pouvait supposer que les problèmes liés à l’immigration n’aient pas subi de modification majeure depuis les années 1980, il n’y en aurait pas moins une différence profonde entre le contexte de la Lettre ouverte de Marchais et le nôtre. A l’époque, la souveraineté nationale était encore largement intacte. Autrement dit, il était encore possible d’imaginer une solution politique relativement simple aux questions de gestions des flux migratoires. Trois décennies plus tard, la France se noie dans une Union Européenne unifiée sur les plans économique et monétaire, au profit de laquelle elle a perdu une large partie de sa souveraineté. C’est pourquoi, dans ce qui suit, j’argumente qu’un prérequis à une politique migratoire rénovée sur des bases anticapitalistes est la reconquêtes de notre souveraineté.

Ce qui est en jeu dans la citation donnée plus haut, c’est la découverte marxiste du minimum de salaire. Les salaires tendraient vers un niveau tel que l’ouvrier puisse seulement assurer la reproduction de sa force de travail - sa survie et celle de sa progéniture. Un des mécanismes de cette « loi d’airain des salaires » serait la concurrence de ce que Marx appelle « armée de réserve » du prolétariat. La masse des chômeurs, des précaires et des personnes en sous-emploi tirerait les salaires vers le bas. En effet, si je demandais un salaire trop élevé aux yeux du patron, il pourrait toujours se tourner ver cette armée de malheureux trop misérables pour ne pas accepter l’inacceptable : des salaires de simple survie. Les immigrés, et notamment les plus précaires, les sans papiers, seraient un élément de cette armée de réserve, tirant les salaires vers le bas. Il semble donc falloir limiter l’immigration pour faire remonter les salaires.

C’est vrai, mais pas à n’importe quelle condition. Si on essaie d’augmenter les salaires, par l’interventionnisme direct dans l’économie ou par la voie indirecte de lois sur l’immigration, le risque est grand, dans notre contexte, de voir s’accélérer les délocalisations, vers l’Europe de l’Est par exemple. Des salaires trop élevés feraient fuir les activités délocalisables et, laisseraient en France les autres activités, qui, comme la restauration, emploient énormément de travailleurs sans papiers, pour profiter de leur précarité. Les secteurs non délocalisables pourraient même se mettre en embaucher moins, ce qui aurait pour effet d’ajouter à l’armée de réserve des chômeurs de plus, et donc, de favoriser de nouvelles baisses de salaires. S’attaquer à l’immigration sans avoir d’abord réglé le problème des frontières françaises, diluées dans l’Europe, pourrait déclencher une réaction en chaîne dangereuse : moins d’immigrés→ salaires plus élevés, salaires plus élevés→ plus de délocalisations et moins d’embauche, moins d’embauches→ plus de chômeurs ; plus de chômeurs→ plus de pressions sur les salaires par l’armée de réserve, plus de pressions sur les salaires→ retour aux bas salaire initiaux. On reviendrait au point de départ.

Par ailleurs, l’armée de réserve n’est pas l’unique mécanisme par lequel les salaires tendent vers le bas dans le mode de production capitaliste. La formule A-M-A’ résume le processus de production capitaliste. Un capitaliste dépense un capital argent A et le transforme en un capital marchandise M, constitué des machines, des locaux et des matières premières mais aussi de la marchandise particulière qu’est la force de travail des ouvriers. Les marchandises achetées sont ensuite transformées et vendues, pour l’obtention d’un nouveau capital argent A’ tel que A’>A. Plus A’ est élevé par rapport à A et plus le profit -si l’on veut bien simplifier Das Kapital- est élevé. Or, A, contient la masse salariale, c’est-à-dire la somme nécessaire à l’achat de la marchandise « force de travail ». Donc, creuser l’écart entre A et A’ en faisant baisser la masse salariale (le « capital variable » de Marx) c’est augmenter les profit. Ce que je veux montrer par là, c’est que ce n’est pas l’immigration, ni même l’armée de réserve des chômeurs, qui font baisser les salaires. La baisse des salaires est inscrite dans le fonctionnement même du mode de production capitaliste. Même si on s’attaque à l’immigration, tant que la production sera la production de valeur d’échange (en fait la production de plus-value, mais il convient ici de simplifier la démonstration de Marx) et non production planifiée nationalement de valeurs d’usages, les salaires tendront vers le bas.

De tout cela, je crois pouvoir tirer 1) qu’une politique communiste de gestion des flux migratoires doit s’intégrer à une politique générale d’emploi, puisque l’immigration n’est qu’une des composantes de l’armée de réserve ; 2) qu’elle ne peut être pleinement mise en œuvre qu’après la reconquête des frontières nationales et la victoire contre le libre-échange européen, car sans quoi elle déclencherait de terribles réactions en chaîne ; 3) qu’elle n’est qu’un élément dans le cadre d’une politique de transformation sociale, puisque le problème des salaires est, au niveau le plus fondamental, celui du mode de production capitaliste. A tout cela, j’ajouterais 4) qu’elle doit s’articuler à une tactique politique prudente, pour atténuer la contradiction intérieure à la classe ouvrière entre ouvriers français et ouvriers étrangers, reconquérir électoralement les ouvriers français et ménager la sensibilité humaniste des alliés petits-bourgeois des communistes.

Voir en ligne : Sur le blog de Marc Harpon

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