Mise au point adressée à la direction de la fédération du Val-de-Marne du PCF Encore une histoire d’autophobie

, par  Jean-Pierre Page , popularité : 6%

A Laurence Cohen

fd@pcf94.fr

La Havane, 4 janvier 2010

Chère camarade,

Je suis informé d’une exposition sur “30 ans de communisme dans le Val de Marne”, dont la fédération du PCF serait à l’initiative et qui rapporte dans des termes inexacts et politiciens les événements intervenus à Vitry en relation avec l’expulsion de travailleurs immigrés du foyer de St Maur, en décembre 1980. Je souhaite donc te faire part de mon indignation !

En dénaturant de façon grossière les principes de solidarité internationaliste qui furent pendant de nombreuses années les valeurs sur lesquelles s’est construite l’identité du PCF, les responsables de cette exposition insultent la mémoire, la générosité et l’engagement de nombreux militants communistes. Pire ils participent à cette réécriture de l’histoire qui n’est pas étrangère au fiasco politique qui caractérise aujourd’hui ce parti dont la perte de crédibilité est une caractéristique que l’on peut vérifier non seulement en France mais aussi dans le monde.

Pour avoir assumé d’importantes responsabilités à la CGT comme secrétaire général de l’Union Départementale du Val de Marne ainsi qu’au PCF comme membre de la direction fédérale, puis comme membre du Comité central, il m’est insupportable qu’on travestisse à ce point la réalité de ce que furent nos positions véritables. J’ajouterai que je ne suis pas étonné de voir le PCF se livrer à cette énième séance d’exorcisme dans le but de se libérer de ses prétendues fautes. Toutefois je conteste avec la plus grande énergie que cela se fasse en se servant de nous comme de simples boucs émissaires !

Si les responsables de cette exposition n’avaient pas été obsédés par l’idée de reprendre à leur compte la campagne des médias relayés à l’époque et depuis par le PS, le PSU, la LCR, la CFDT, ils auraient consulté comme je viens encore de le faire, le livre d’Alain Bertho, historien et à cette époque rédacteur en chef de Société Française écrit en collaboration avec notre regretté Roland Foucard : « Ceux du Val de Marne » ! Ils y auraient découvert des faits et des documents incontestables dont d’ailleurs un grand nombre se trouve maintenant aux Archives départementales du Val de Marne.

Ainsi comment parler de ces évènements sans évoquer la bataille que menait depuis plusieurs années en Val de Marne la CGT avec le soutien du PCF et des associations de travailleurs migrants en particulier l’Amicale des Algériens en Europe et l’Association des Maliens pour le respect des droits des résidents des foyers ADEF et SONACOTRA gérés par les marchand de sommeil du patronat de la Métallurgie et du Bâtiment avec le soutien de la droite et du PS.

C’est à cette époque et chaque fois avec l’engagement du PCF et de ses élus que furent organisés non sans succès de nombreuses manifestations, rassemblements, conférences de presse avec les résidents des foyers qui déboucheront et pour la première fois sur l’organisation en France de « Comités de résidents CGT des foyers ». Forts de milliers d’adhérents dans le Val de Marne ce sont eux qui permirent d’imposer au Ministre de Giscard, Lionel Stoleru, un statut national qui devait permettre après négociations les importantes rénovations des foyers du Val de Marne en particulier celui de Chevilly-Larue, la gestion des activités par les résidents eux-mêmes, de véritables contrats de locations, une réduction importante des loyers, le droit de s’organiser librement et tenir réunions, le droit de recevoir, le respect des cultes, etc…

C’est à cette époque que nous dénoncions la ségrégation à laquelle se livraient les municipalités de droite vis-à-vis des travailleurs migrants en refusant l’installation de foyers sur le territoire de leurs communes. Le 21 janvier 1978 dans une initiative au foyer ADEF de Chevilly-Larue je faisais remarquer au nom de la CGT « Il n’est pas juste que des communes comme Champigny comptent 4 foyers d’autres 3 comme à Vitry, Choisy, Ivry, Villejuif et d’autres n’en comptent pas comme à Nogent, le Perreux, Bicêtre. La raison de cette situation est simple les élus réactionnaires refusent et s’opposent violemment à la présence des travailleurs immigrés ou à la construction de foyers dans leurs localités. Il faut mettre un terme à ce comportement scandaleux ! »

Ce sont dans ces circonstances que Beaumont, Maire de St Maur qui rêvait de faire de sa ville, « le Neuilly de l’Est Parisien » avait avec la complicité de l’ADEF, du Préfet et l’aide des CRS décidé d’expulser plusieurs centaines de résidents d’origine Malienne d’un foyer en grève de loyers avec le soutien de la CGT et du PCF. Le 21 décembre on amena par bus, quasi clandestinement, sans aucune explication, avec l’aide de la police et depuis St Maur une partie d’entre eux dans des locaux de Vitry, appartenant aux HLM et devant être reconvertis en foyer de jeunes cheminots. Pourquoi ne pas évoquer tout cela pour expliquer la décision du Maire de Vitry de prendre un arrêté d’interdiction d’habiter dans ce lieu insalubre et de surcroît dangereux qui devait faire l’objet d’une reconversion.

Pourquoi ne pas rappeler enfin que le 10 janvier 1981 à l’initiative de la CGT et du PCF eu lieu une grande manifestation à Vitry « contre les provocations du pouvoir, des élus réactionnaires et de l’officine patronale qu’était l’ADEF. Ce jour là, les organisateurs de cette exposition devraient montrer au lieu de chercher à effacer notre histoire comment les Maliens expulsés de St Maur étaient tous fraternellement à nos côtés pour crier ensemble « Français immigrés, même patron, même combat ». Marcel Zaidner organisateur de cette exposition et membre du Comité Central à cette époque ne s’en souvient-il pas ?

Ces événements intervenant quelques jours avant Noël dans le contexte de l’élection présidentielle donnèrent lieu à une campagne d’une rare violence dans les médias contre le candidat du PCF : Georges Marchais. Elle fut relayée d’ailleurs dans la CGT au niveau national par Pierre Feuilly secrétaire général du syndicat CGT des journalistes et membre du comité directeur du PS, qui appartenait comme moi à la direction nationale de la CGT. Les organisateurs de cette exposition auraient ainsi pu consulter les exemplaires de la Vie Ouvrière relatant sur ce sujet les débats et les faits de cette époque, les reportages, à moins ce qui doit être le cas qu’ils contestent également l’opinion de la CGT et de celui qui en était le directeur à ce moment : Henri Krasucki.

On peut avoir et c’était une qualité des communistes l’esprit critique bien chevillé et une infatigable capacité d’indignation devant l’injustice, l’intolérance et l’arbitraire. Fort heureusement un grand nombre d’entre eux continuent non seulement à s’indigner, mais à se rebeller, à se révolter devant la barbarie de cette société capitaliste. Par contre comment ne pas trouver affligeant de voir certains qui pour plaire aux princes en arrivent à capituler, à renoncer de façon subalterne au point de caricaturer leur propre histoire. Renoncer c’est se ranger du côté de l’idéologie dominante, et l’idéologie dominante comme disait Marx, "c’est l’idéologie de la classe dominante".

Que ne leur demandera-t-on pas demain ? Qu’ils s’empresseront d’accepter ? Par exemple et comme c’est le cas actuellement, refuser que le PCF s’associe à la liste des signataires de la protestation des PC d’Europe contre la campagne visant à criminaliser le communisme.

Pardonnes moi encore cette citation, j’espère qu’elle ne sera pas inutile ! Le philosophe Italien Domenico Losurdo faisait remarquer récemment « les communistes doivent savoir regarder de façon autocritique leur histoire mais n’ont pas à avoir honte et ne doivent pas se laisser aller à l’autophobie ; c’est le mouvement communiste qui a mis fin aux horreurs qui ont caractérisé la tradition coloniale ». S’agissant de ces évènements cela me semblait être une réflexion de circonstances !

Reçois chère camarade mes salutations,

Jean-Pierre Page

Ancien secrétaire général de l’UD CGT du Val de Marne (1979-1992),
ancien membre de la commission exécutive de la CGT (1982-2000).

PS : il va s’en dire que je me réserve le droit de faire connaître cette opinion.


Lu sur le site de Canaille Le Rouge

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