Les temps de déraison (et de lutte)

, par  Francis Arzalier , popularité : 2%

Le projet de loi El Khomry de réforme libérale du droit du travail aura eu le mérite de susciter la mobilisation admirable de centaines de milliers de citoyens français, salariés, étudiants, jeunes et vieux, contre le démantèlement organisé des droits sociaux et l’organisation de la précarité, selon les voeux du MEDEF. Et il est juste que cette colère sociale s’exprime contre Hollande et Valls, qui en sont les premiers auteurs, même s’ils n’étaient, en le faisant, que les serviteurs dévoués de la bourgeoisie française, et du capitalisme transnational. La majorité des Français a soutenu, tous les sondages le disent, ce mouvement social habité par des clivages de classes, alors même que certains parmi eux s’abstiennent aux élections, ou votent pour divers partis de droite. Cela ne signifie pas que tout soit clair dans l’opinion, tant le poids des médias est fort dans la société actuelle, manipulant les faits et les concepts : à preuve, les insultes déversées sur la CGT et Martinez depuis qu’ils animent la lutte sociale, et les discours de tous les "experts" et "communicants" préposés à l’image et à la parole pour affirmer la « modernité des réformes », et la "ringardise" de ceux qui s’y opposent. Au XXIème siècle plus encore qu’aux précédents, « les idées dominantes sont celles de la classe dominante ».

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La réponse rationnelle aux méfaits du capitalisme national et transnational actuel est évidemment la lutte collective et organisée, pour une société basée sur l’appropriation collective des richesses : ce fut, dès leur origine, l’objectif des communistes, et les luttes syndicales y contribuent depuis la Charte d’Amiens, sur la base des luttes de classes. Mais ce chemin est rude quand il doit se frayer une voie dans un bain idéologique dominé par cette religion du Capital qu’on qualifie souvent d’"ultralibéralisme". Notre décennie est dévorée par le déferlement de l’irrationnel, de l’émotion au lieu de la raison concrète, de l’individualisme au détriment du collectif. Ce basculement des esprits prend des formes diverses, plus ou moins néfastes : toutes nous éloignent des solutions, qui passent exclusivement par la lutte des classes.

Les plus anodines de ces postures irrationnelles que cultivent nos médias sont le déferlement de l’émotion, qui se traduit en "marches blanches" compassionnelles, à l’occasion d’un crime pédophile ; en rassemblements « On est Charlie, on est Paris, on est la police », à l’occasion d’attentats intégristes, mêlant dans une unanimité manipulée les victimes et les racistes, réfutant la moindre analyse du massacre au profit de manipulations sécuritaires et politiciennes ; l’émotion compassionnelle n’a jamais arrêté le crime, pas plus que la charité n’a éradiqué l’inégalité sociale.

A un niveau plus dangereux, nos médias grossissent par la dérision ces phénomènes bien réels que sont l’opportunisme, la corruption et le carriérisme de nos politiciens, pour en arriver à répandre l’idée simpliste « ils se valent tous », et l’apolitisme : d’ores et déjà, la moitié des citoyens français et une grande partie des travailleurs vomissent la politique et le suffrage universel. Cet apolitisme désarmant imprègne même une partie des salariés et étudiants engagés dans les luttes actuelles. Le but est bien de détourner le rejet des conséquences du capitalisme vers des voies de garage sans danger, vers des ectoplasmes informels qui peuvent être manipulés par des bobos-fricotins de la contestation des Beaux Quartiers parisiens, par le biais des "réseaux sociaux" où l’indignation et l’invective remplacent trop souvent l’analyse. Les quelques milliers de jeunes ou moins jeunes qui ont participé aux « Nuits debout », étaient sincèrement révoltés par la société actuelle. Mais ces rassemblements délibérément hétéroclites, volontiers rétifs à tout parti ou syndicat organisé, privilégiant la réaction individuelle sur l’action collective, peuvent déboucher sur des ectoplasmes politiciens sans programme, fort peu subversifs : le plus bel exemple en est le mouvement « Cinque Stelle » italien qui, après quelques années de succès électoraux ne sait plus où se situer entre la gauche et la droite extrême. Même si cela lui vaut quelques récents succès aux élections municipales, sur quoi déboucheront-ils ? La France et ses mouvements populaires n’ont rien à gagner à suivre ce chemin.

Plus dangereux comme dérivatif au mécontentement social, le discours "moderniste" et individualiste d’un Macron, fier de ses costars et de sa "réussite" qu’il juge méritée, plein de mépris pour les "perdants", chômeurs et pauvres, qui selon lui, le méritent. On ne sait si son parti "en marche" aura le succès que certain lui promettent. Mais ne nous y trompons pas : cette foi religieuse en l’inégalité sociale, et la "loi du marché", directement importée des USA, ne fait pas seulement fureur parmi les "cadres dynamiques" fraichement sortis des écoles de commerce privées. Libération nous expliquait récemment que l’ubérisation du transport collectif était "la" solution pour les jeunes chômeurs fils d’immigrés des banlieues...

Mais le plus virulent des dérivatifs actuels est la xénophobie d’inspiration raciste, qui fait du musulman, de l’arabe, de l’émigré ou accessoirement du juif ou du roumain, le bouc émissaire de tous les maux causés par le capitalisme. Cette dérive xénophobe est certainement la plus répandue aujourd’hui en France, comme dans les autres pays d’Europe, et elle est d’autant plus dangereuse qu’elle sert de marchepied vers le pouvoir politique aux partis d’extrême droite comme le FN, qui cachent leur volonté d’éradiquer la lutte de classes sous un verbiage démagogique. Mais leur raison première est d’assurer par la force étatique la pérennité des inégalités sociales. Ils sont de la grande famille des ultra-conservateurs fascisants : le maire pro-FN de Béziers, Ménard, cherche à les rassembler sous le nom « Osons la droite », et les Marine et Marion Le Pen font de même avec leur compère Philippot, sous d’autres formes. Le vote des travailleurs d’Angleterre en faveur de la sortie de l’Union Européenne est largement justifié par sa nature d’instrument du capitalisme transnational contre les droits des salariés, mais cette décision positive porte aussi en elle-même le risque de dérive xénophobe, que nous devrons juguler.

La seule réponse efficace à toutes ces dérives irrationnelles est le mouvement social de masse, parce qu’il rassemble dans la lutte organisée sur la base de leurs intérêts de classe, les exploités de toute condition, contre les privilégiés et leurs serviteurs, sans dispersion des énergies populaires dans des combats douteux perdus d’avance. Mr Gattaz du MEDEF ne s’y est pas trompé, qui a éprouvé le besoin d’en rajouter sur Mr Valls et son masque mussolinien, en qualifiant les grévistes et leurs dirigeants reconnus, de terroristes et preneurs d’otages.

En 1943 aussi, vichystes et nazis traitaient les Résistants de terroristes, avant de les fusiller. Ils étaient cependant l’avenir de la Nation française et de ses libertés, comme en 2016, les travailleurs en lutte pour leurs droits.

Francis Arzalier

Voir en ligne : Sur le blog du collectif communiste polex

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    Les résultats de la consultation des 16, 17 et 18 juin sont maintenant connus. Les enjeux sont importants et il nous faut donc les examiner pour en tirer les enseignements qui nous seront utiles pour l’avenir.

    Un peu plus d’un tiers des adhérents a participé à cette consultation, soit une participation en hausse par rapport aux précédents votes, dans un contexte de baisse des cotisants.
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