Le monde selon Mamère Quelques rappels non inutiles de la part de "Descartes"

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Une tradition maritime qui date au moins de la Grèce antique prête à certains rongeurs une sorte de sixième sens qui les alerte lorsque le navire où ils ont fait leur nid est sur le point de couler. Au point que les marins, lorsqu’ils observaient le départ des rongeurs en question, préparaient les canots de sauvetage et les rations de survie.

Dans le monde politique, on retrouve aussi quelques rongeurs de ce type. Comme tous les animaux de cette famille, ils sont incapables de construire leur propre bateau. Ce sont des parasites opportunistes qui ont construit leur parcours grâce à ce "sixième sens" qui leur permet de monter à bord des navires des autres lorsque la soupe est bonne, et de les quitter avec le plus total sans-gêne lorsqu’ils commencent à faire eau de toutes parts.

Noël Mamère est un excellent spécimen de cette engeance. Il n’est pas inutile, avant d’en venir à son dernier exploit, de rappeler un peu son parcours. Présentateur de télévision à la fin des années 1970 sans affiliation politique connue, son cœur bascule brusquement pour Mitterrand en 1981. Et ça paye : on le retrouve présentateur du journal télévisé et rédacteur en chef à la télévision publique à partir de 1982, et suppléant du fiston du Président, Gilbert Mitterrand aux élections législatives de 1988. Tout un adoubement… et l’irrésistible ascension ne s’arrête pas là. Avec la bénédiction de Tonton il devient l’un des hussards noirs de l’anticommunisme mitterandien lors des municipales de 1989, et se présente à Bègles sous l’étiquette Majorité présidentielle, contre le maire communiste soutenu par le parti socialiste au niveau local. Il sera bien entendu élu, avec les voix de la droite. Mais l’essentiel n’est pas de savoir qui vous soutient, c’est le fauteuil, n’est ce pas ?

Mais les meilleures choses ont une fin : à la législative de juin 1989 le flambant maire échoue à se faire élire député, et cette défaite lui fait comprendre que le navire mittérandien n’a plus beaucoup d’avenir. Il faut donc le quitter et chercher la soupe ailleurs. Or, dans ces années-là l’écologie devient le thème porteur. En rongeur averti, Mamère quitte donc le galion mitterandien, et le quitte avec les honneurs puisqu’il obtient l’accord de Tonton lui même, pour rejoindre le speedboat Génération Ecologie, le parti que Brice Lalonde à fondé encouragé par Mitterrand qui ne voyait pas d’un mauvais œil ces troublions diviser le vote écologiste aux élections régionales de 1992. Oui, je sais, c’est compliqué, mais les histoires de rongeurs sont toujours complexes…

Malheureusement pour Mamère, le speedboat ne justifie pas les espérances qu’il a placé en lui : aux législatives de 1993, il échoue à se faire élire sous l’étiquette Génération Ecologie – que voulez-vous, ça marche pas à tous les coups. En bon rongeur, il quitte donc le speedboat pour monter sur le yatch d’un certain Bernard Tapie – un autre rongeur de l’écurie Mitterrand – qui le prend en position éligible sur la liste Énergie radicale. Il sera ainsi élu député européen « radical » en 1994 [1]. Mais l’air de Bruxelles et Strasbourg ne semble pas lui convenir. L’Europe c’est bien joli, mais pour "tenir" un fief local, cela n’apporte rien. Notre rongeur quittera donc Strasbourg avant la fin de son mandat – les électeurs peuvent toujours crever – pour se porter candidat aux législatives de 1997 dans la circonscription de Bègles. Le voilà député-maire et solidement vissé à son fauteuil. Il peut donc se permettre finalement d’adhérer aux Verts en position de force pour aborder des défis plus vastes : l’élection présidentielle. Après avoir déclaré publiquement en novembre 2001 sa « décision irrévocable » de ne pas être candidat, il annonce quelques jours plus tard sa candidature, et sera investi. Il n’y a que les imbéciles qui ne changent pas d’avis, fut il "irrévocable".

Il faut dire que Mamère est coutumier du "fais ce que je dis, pas ce que je fais". Ainsi, par exemple, ils s’est confortablement assis sur les statuts d’EELV qui interdisent le cumul des mandats – il faut dire qu’il n’est pas le seul, Dominique Voynet a fait de même – ce qui ne l’empêche pas de déclarer que « La logique voudrait que, quand on est député, on est seulement député » et de pourfendre le cumul des mandats. Il avait aussi fortement critiqué Jean-François Copé quand celui-ci avait décidé d’exercer le métier d’avocat tout en restant député, ce qui ne l’a pas empêché de faire de même en mai 2008.

Tout ça redonne au départ mélodramatique de Mamère d’EELV sa juste dimension. Le départ de Séguin du RPR, la rupture de Chevènement avec le PS ont été des actes forts, parce que leurs auteurs étaient des personnages ayant une ligne et une réflexion politique constante. Leur rupture avait donc un incontestable contenu politique. Mais un rongeur comme Mamère a passé sa vie à quitter les lieux où il n’avait plus rien à attendre pour rejoindre ceux où la soupe qui lui était offerte était meilleure. Difficile donc de ne pas voir derrière l’argumentation « politique » avec laquelle le rongeur justifie ce départ des prétextes pour couvrir une manœuvre tactique. L’entretien qu’il donne au Monde pour annoncer son départ est d’ailleurs très révélateur. Voici un petit extrait :


Question : Pourquoi avez-vous décidé de quitter Europe Ecologie-Les Verts ?

Réponse : J’ai décidé de quitter EELV parce que je ne reconnais pas le parti que j’ai représenté à la présidentielle en 2002. Notre parti ne produit plus rien : il est prisonnier de ses calculs et de ses clans. Nous sommes devenus un syndicat d’élus. J’ai l’impression d’un sur-place qui nuit au rôle que nous pouvons jouer dans la société. Cela ne m’empêchera pas de conduire une liste aux municipales à Bègles, je n’ai pas besoin de l’étiquette. C’est une page qui se tourne. Je pars sans regret, sans émotion particulière. C’est le résultat d’un constat et d’une analyse.

C’est bien entendu moi qui souligne. Mais observez la phrase soulignée. Quel rapport avec la question ou avec le reste de la réponse ? On demande à Mamère pourquoi il l’a décidé à quitter EELV, et il répond qu’il « n’a pas besoin de l’étiquette » pour se présenter à Bègles… De cette réponse, on peut tirer deux conséquences. La première, c’est que s’il avait eu « besoin de l’étiquette » pour se présenter à Bègles, il n’aurait peut-être pas quitté EELV. La deuxième, c’est qu’au delà du grand numéro « je ne reconnais pas mon parti », « le parti ne produit plus rien », et tout le tralala, c’est la question des municipales à Bègles qui est au premier plan de ses préoccupations, au point de profiter d’une question n’ayant aucun rapport pour rassurer ses troupes quant au fait qu’il sera bien candidat aux élections municipales malgré tout.

On peut trouver par ailleurs étrange la fin de sa réponse : « je pars sans regret, sans émotion particulière ». On aurait pu s’attendre qu’un homme qui conduit depuis quinze ans son combat politique au sein d’une organisation, qui a même porté ses couleurs lors d’un élection présidentielle et qui est toujours élu sous sa bannière, éprouve une certaine « émotion » à la quitter. Ne serait-ce que par fidélité aux militants qui vous ont porté. Ce commentaire montre combien le rapport de Mamère à son organisation est utilitaire. Le rongeur qui quitte un navire pour un autre ne fait pas de sentiment. Tant que le navire lui offrait protection et nourriture, il reste. Lorsqu’il peut trouver mieux ailleurs, il part. Sans « émotion particulière ». Sans « regret ».

Noël Mamère est le parfait exemple du politicard carriériste pour qui tout est bon pour grimper. Ce n’est pas que Mamère n’aie pas des idées. Il en a, et l’hommage qu’il rend régulièrement à Jacques Ellul, son maître à penser, le montre. Mais ce n’est pas parce qu’on a des idées qu’il faut les laisser se mettre en travers de sa carrière. Mamère fut mitterrandien pour être maire, tapiste pour être député, et Vert avec l’espoir d’être ministre. Aujourd’hui, il a compris que le « clan Duflot » lui est passé devant et que ses espérances de maroquin sont minces, alors qu’une trop grande proximité avec le gouvernement pourrait lui coûter très cher lors des municipales. Le moment est donc venu pour notre rongeur de changer de navire…

Ce qui est plus difficile à comprendre, c’est que des dirigeants politiques rompus à la manœuvre prennent encore au sérieux ce départ. L’exemple le plus cocasse – et le plus inquiétant – est celui de Jean-Luc Mélenchon. Voici ce qu’il écrit sur son blog :


« L’acte que pose Noël Mamère peut-être fondateur s’il permet une action collective positive et unifiante. Je forme le vœu que Noël Mamère entende nos appels à la formation d’une alliance alternative à gauche. Oui, la politique austéritaire du gouvernement et son goût pour la mise au pas des récalcitrants sèment le désespoir. Il ne doit pas être amplifié par notre incapacité à trouver le moyen de proposer à notre peuple de faire autre chose, autrement ! A bientôt peut-être Noël, Eva et vous autres nos camarades rebelles et têtes dures ».

On se pince pour être sûr qu’on ne rêve pas. Mélenchon croit-il vraiment que Mamère, le Mamère qui se vantait d’avoir "pris" une municipalité communiste avec les voix de la droite, le Mamère qui est allé à la soupe chez Tapie, le Mamère réactionnaire, technophobe et opportuniste peut entrer dans une "alliance alternative à gauche" ? Sans aller plus loin, imagine-t-il les communistes béglais, ceux-là même à qui Mamère a piqué la mairie et qu’il exclut systématiquement de son équipe municipale depuis vingt ans, entrer avec lui dans une liste Front de Gauche ? Cette manie de dérouler le tapis rouge à n’importe quel rongeur pourvu qu’il vienne de quitter le navire socialiste ou apparenté [2] commence à lasser. Mais surtout, cette stratégie rend illisible le projet du Front de Gauche. Car chaque rongeur exige que le projet incorpore ses marottes, et elles sont en général contradictoires. Ainsi, on trouve au Front de Gauche des qui veulent quitter l’Euro, et des qui veulent y rester. Des qui sont contre le nucléaire, et des qui sont pour. Des qui proclament l’amour de notre « patrie républicaine », et des qui l’abhorrent. Comment ce cirque pourrait produire un projet qui soit moyennement crédible ?

Descartes, le 25 septembre 2013

[1Tout comme Christiane Taubira. Eh oui… qui se ressemble s’assemble…

[2Je me refuse à utiliser le terme "solférinien" que le Petit Timonier aime tant. Cela fait partie d’une opération qui prétend faire une distinction entre les "méchants" solfériniens et les "bons" socialistes, ceux de l’époque Mitterrand, par exemple. Mélenchon, quand il était au PS et faisait campagne pour faire ratifier Maastricht, était-il "socialiste" ou "solférinien" ?

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