Le Front de gauche : la morale avant tout

, par  Le Fraternel , popularité : 3%

A l’occasion d’un meeting tenu, déjà, place de Stalingrad, il y a plusieurs années, Patrick Le Hyaric avait eu cette exclamation :

"Nous sommes les élus de la morale".

J’avais été frappé par la formule, mais je n’en comprends qu’à peine la signification réelle. Dans son esprit, comme dans celui des dirigeants du Front de gauche, Parti Communiste y compris, les positions sont prises au regard de critères essentiellement moraux, je veux dire par là qu’elles sont formulées au regard d’une grille de valeurs, donc nécessairement arbitraires, rassemblées sous le concept de "gauche". Cela s’oppose à la grille de lecture du marxisme historique, qui définissait son positionnement en fonction d’une analyse matérialiste de la société ayant pour but de mettre en évidence les contradictions dans les intérêts objectifs, mais pas forcément perçus comme tels, des différents groupes sociaux, réduits, en dernière analyse et en dernière analyse seulement, en une opposition entre le capital et le travail [1].

Une première illustration de cette façon de penser est la sociologie politique de comptoir qui nous est régulièrement servie dans la littérature du PCF et dans l’Humanité. Le "peuple de gauche" y est érigé en une classe en soi : il existe ! me dit-on. Mais qui en fait partie ? Impossible de le savoir, ni de le théoriser. On ne comprends pas, dès lors, pourquoi les classes sociales (hein ? quoi ?) votent comme elles votent, si ce n’est par adhésion à un corpus d’idées qui leur plairaient, comme certains préfèrent manger de la viande avec de la moutarde qu’avec du ketchup. Mais, ce faisant, on accepte aussi qu’une partie des ouvriers votent contre leurs intérêts objectifs. Mélenchon ne cesse de dire qu’une frange des classes populaires a toujours voté à droite, et que c’est elle qui forme les contingents populaires tantôt de l’UMP, tantôt du FN. Il devient dès lors légitime d’insulter cette partie de la population, qui serait passée de la droite républicaine au FN, ceci étant par ailleurs justifié par les sondages qui indiqueraient une adhésion de 30% aux idées du FN ; inutile de s’y intéresser, de chercher à la comprendre, ni même de formuler des objectifs politiques fondant une démarche offensive contre le FN. Le Pen a eu le beau rôle en prétendant que Mélenchon insultait de fascistes, à travers sa personne, les 30% d’ouvriers qui votent FN, et qui l’ont encore été par Mordillat et Ducoin dans l’Humanité du week-end du 1er mai. Et pour cause : on ne les considère pas comme dotés de raison et comme votant pour le candidat ayant formulé des propositions répondant à leurs intérêts, mais comme ayant choisi le "côté obscure" (sic). Ceci permet de masquer les lacunes considérables du vote Mélenchon dans les campagnes, traduction du raté complet de sa campagne sur les thèmes de la ruralité (réduite à l’agriculture, et caricaturée en agriculture bio...) et de l’accès concret aux services publics (thème sur lequel, par contre, Marine Le Pen a beaucoup insisté). Mais comme le dirigeant "de gauche" a mauvaise conscience, il invente une sociologie où l’ouvrier qui vote à gauche est un ouvrier, tandis qu’un ouvrier qui vote à droite n’est qu’une personne de droite : donc les ouvriers votent tous à gauche, et l’honneur est sauf. Par quelle grâce céleste ce corps social se trouverait magiquement disposé à voter à gauche, personne ne le dit, sauf peut-être par un attrait naturel pour les "valeurs" de gauche... Ce faisant, distinguant le bien (la gauche) du mal (la droite) indifféremment des conditions sociales et historiques données, on en vient à un sectarisme aveugle à l’endroit de la droite, à laquelle on ne parle pas, pas plus qu’à son électorat (puisque les classes sociales n’existent pas et qu’il n’y a que l’électorat qui compte). Marie-George Buffet a mis cette vue simpliste en action lors de sa triste campagne présidentielle, en adoptant pour slogan "Rassembler la gauche", ce qui constitue naturellement le sujet d’intérêt du travailleurs obligé de prendre sa voiture pour aller travailler dans une usine, faire ses heures supplémentaires obligées par le patron, au risque de rester au SMIC qui ne permet pas de payer le loyer, les courses et les études des enfants... Un peu avant, ce sectarisme avait conduit à analyser la victoire du NON au référendum comme dominé uniquement par l’antilibéralisme, sans une dimension de rejet de la supranationalité... permettant à l’extrême-droite d’occuper intégralement le terrain du rejet de l’union européenne et de l’euro ; car au Front de gauche, comme à Syriza en Grèce, on est pour une "Europe sociale".

Une deuxième illustration de cette orientation moraliste de la "gauche de la gauche" est, justement, sa sanctification de la "gauche". Il y a bien des désaccords, mais, au fond, la gauche, « c’est le rassemblement, l’espoir, le rêve même » (Brigitte Dionnet, l’Humanité, 30 décembre 2010). Depuis la gauche plurielle, "la gauche" est mise à toute les sauces. Il n’y a plus de travailleurs, d’ouvriers, a fortiori de communisme ou de socialisme : il n’y a que "la gauche". De ce fait, on accepte tout et n’importe quoi du PS, et on en est réduit, à son égard, à des injonctions, des pleurnicheries, à en être l’aiguillon vers la gauche. Pour quel résultat ? Aucun. Hollande le sait bien, qui a refusé de négocier quoi que ce soit entre les deux tours, car il savait inéluctable le ralliement du Front de gauche et de ses électeurs à sa candidature. Mélenchon peut bien prétendre que c’est grâce au FdG que Hollande a été élu, et prendre ses grands airs en disant qu’il a appelé à voter pour lui "sans rien négocier" : en fait, il ne le pouvait pas. Pourquoi ? Parce que le Front de gauche aurait en horreur l’idée de faire perdre le PS. Coincé dans une posture "de gauche", pour ne pas dire gauchiste, il n’avait pas le choix, tout simplement. Comme il n’y a pas de stratégie de long terme au Front de gauche (ce qui est pour partie la conséquence de l’absence d’analyse sérieuse de la société, pour partie la manifestation d’une paresse et d’un opportunisme de la part de ses dirigeants), au deuxième tour, il n’y avait que des mauvaises solutions à prendre. Faisant battre Hollande, il faisait réélire Sarkozy. Faisant gagner Hollande, il se retrouve à soutenir que la gauche est majoritaire en France. C’est vrai dans les urnes, mais il n’y a rien de moins sûr que les classes sociales qui auraient intérêt à un "changement, maintenant" aient été mises en mouvement pour conquérir de nouveaux droits sociaux.

Une dernière illustration de la composante moralisatrice du Front de gauche est l’adhésion, comme déjà dit, à un corpus arbitraire de valeurs apparaissant comme "le bien". Abandonnant de fait le terrain social, celui des intérêts objectifs des groupes sociaux, on aboutit forcément sur celui des questions sociétales, celui des modes de vie, et principalement des valeurs individuelles, qui prennent une place désormais importante dans le débat, parce que "c’est bien". Je ne dis pas que c’est forcément "mal" de faire ainsi, mais c’est simplement prendre les problèmes du mauvais côté et, de fait, on se rend compte que même des adversaires politiques, qui eux ont bien compris leurs intérêts de classe, arrivent aux mêmes conclusions. Ainsi on est pour le mariage des homosexuels (et moi aussi d’ailleurs), comme maintenant beaucoup de gens de l’UMP. Mais il est des sujets nettement plus importants sur lesquels les positions du Front de gauche sont ahurissantes, car prises seulement au regard d’un humanisme bien naïf : ainsi des positions "ni-ni" en politique internationale (Serbie, Irak, Libye, bientôt Syrie), sans qu’une analyse de l’impérialisme contemporain soit à peine esquissée ; ainsi du droit de vote des étrangers, qui relève d’un sentiment très généreux, mais qui évite toute réflexion, notamment historique, sur la notion de nationalité (j’en ai déjà parlé sur ce blog) ; ainsi de la régularisation de tous les sans-papiers, qui ne peut que donner le feu vert à de nombreux hommes de pays pauvres à s’embarquer sur les pirogues prenant l’eau pour des semaines de navigation pour finir affamés ou noyés dans l’Atlantique ou dans la Méditerranée (sans parler de la saignée de la main d’œuvre locale que cela représente, alors que ces pays ont besoin de tous leurs citoyens valide ; cette remarque s’applique aussi aux pays en révolution, tels la Tunisie, dont le Front de gauche a soutenu tous les émigrés... au moment où Ben Ali venait de dégager !). Ce Don-Quichottisme se substitue même à toute anticipation des évènements. On dit que "gouverner, c’est prévoir" ; autrement dit, il faut avoir un fusil à plusieurs coups et des solutions de rechange. Un exemple patent où ce n’est pas le cas : l’Europe. Le Fdg nous vante les mérites d’une refonte de l’Union européenne et de l’euro. Mais comment procéder ? Rien n’est dit. Et si ça ne marche pas, qu’est-ce qu’on fait ? Impossible de le savoir.

Cette absence de réflexion matérialiste, cette absence de stratégie à long terme, cet opportunisme, conduisent à une situation où, après une campagne électorale réussie et qui a rassemblé des millions de voix, le Front de gauche se trouve finalement embarrassé par la nouvelle situation qui s’ouvre avec l’élection de François Hollande. En particulier, on est bien en peine pour trouver un dirigeant, hormis Mélenchon qui a dit non d’avance mais par pur gauchisme, qui ait une analyse approfondie des rapports à avoir avec le PS, et qui en conclurait quelque chose sur la participation au gouvernement : c’est la seule raison pour laquelle on fait voter les adhérents après les législatives... mais aussi parce que "la démocratie, c’est bien".

Jonathan, le 10 mai 2012

Voir en ligne : Sur le blog "au printemps..."

[1La première analyse, par opposition à la dernière, se doit de décrire, avec le plus de finesse possible, l’état réel de la société, fût-ce en apparence contradictoire avec l’opposition susmentionnée ; mais il s’agit là d’un problème de méthode scientifique : ceux qui n’ont pas compris le marxisme comme une science prennent les conclusions pour des postulats et inversement...

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