La rapine du siècle : l’assaut des volontaires sur les fonds souverains libyens par Manlio Dinucci

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La première manifestation en Libye a eu lieu le 17 Février à Benghazi. Moins d’un mois auparavant, le 20 janvier, la Libye informait les USA du dépôt d’une somme de 32 Milliards des fonds souverains* dans des banques US. Il n’a fallu que 11 Jours aux USA pour décider de les geler le 28 février. La Libye était devenu le principal investisseur international en Afrique, finançant des projets de développement indépendants du FMI et de la banque mondiale. L’UE a suivi quelques jours plus tard en gelant 45 milliards. On sait déjà que ces sommes gigantesques ne seront pas rendues au peuple Libyen, et que les grands financiers et spéculateurs remplaceront la famille Khadafi dans le prélèvement oligarchique !

L’article de Manlio Dinucci illustre, au delà du pétrole, les enjeux purement financier de l’intervention militaire.



La Banque centrale libyenne

L’objectif de la guerre en Libye n’est pas seulement le pétrole, dont les réserves (estimées à 60 milliards de barils) sont les plus importantes d’Afrique et les coûts d’extraction parmi les plus bas du monde, ni le gaz naturel dont les réserves sont estimées à environ 1 500 milliards de m3. Dans le viseur des « volontaires » de l’opération « Protecteur unifié », il y a aussi les fonds souverains, les capitaux que l’État libyen a investi à l’étranger.

Les fonds souverains gérés par la Libyan Investment Authority (LIA) sont estimés à environ 70 milliards de dollars, qui grimpent à plus de 150 si l’on inclut les investissements étrangers de la Banque centrale et d’autres organismes. Et ils pourraient être plus importants encore. Même s’ils sont inférieurs à ceux de l’Arabie Saoudite ou du Koweït, les fonds souverains libyens se sont caractérisés par leur croissance rapide. Quand la LIA a été constituée en 2006, elle disposait de 40 milliards de dollars. En cinq années à peine, elle a effectué des investissements dans plus de cent sociétés nord-africaines, asiatiques, européennes, nord-américaines et sud-américaines : holding, banques, immobilier, industrie, compagnies pétrolières et autres.

En Italie, les principaux investissements libyens sont ceux effectués dans UniCredit Banca (dont LIA et la Banque centrale libyenne possèdent 7,5 %), dans Finmeccanica (2 %) et Eni (1 %) : ces investissements et d’autres (dont 7,5 % au Juventus Football Club) ont une signification moins économique (ils se montent à environ 4 milliards de dollars) que politique.

La Libye, après que Washington l’ait effacée de sa liste de proscription des « États voyous », a essayé de se refaire une place au plan international en misant sur la « diplomatie des fonds souverains ». Quand les États-Unis et l’Union européenne ont abrogé leur embargo de 2004 et que les grandes compagnies pétrolières sont revenues dans le pays, Tripoli a pu disposer d’un surplus commercial d’environ 30 milliards de dollars annuels qu’il a destiné en grande partie aux investissements étrangers. La gestion des fonds souverains a cependant créé un nouveau mécanisme de pouvoir et de corruption, aux mains de ministres et hauts fonctionnaires, qui a probablement échappé au contrôle de Kadhafi lui-même : confirmé par le fait qu’en 2009, ce dernier a proposé que les 30 milliards de dividendes pétroliers aillent « directement au peuple libyen ». Ceci a accentué les fractures à l’intérieur du gouvernement libyen.

C’est sur ces fractures que se sont appuyés les cercles dominants étasuniens et européens qui, avant d’attaquer militairement la Libye pour mettre la main sur sa richesse énergétique, se sont appropriés les fonds souverains libyens. Cette opération a été favorisée par le représentant même de la Libyan Investment Authority, Mohamed Layas : comme le révèle un câble diplomatique publié par Wikileaks, le 20 janvier, Layas a informé l’ambassadeur étasunien à Tripoli que la LIA avait déposé 32 milliards de dollars dans des banques étasuniennes. Cinq semaines plus tard, le 28 février, le Trésor étasunien les a « gelés ». Selon les déclarations officielles, c’est « la plus grosse somme d’argent jamais bloquée aux États-Unis », que Washington garde « en dépôt pour l’avenir de la Libye ». Elle servira en réalité pour une injection de capitaux dans l’économie étasunienne toujours plus endettée. Quelques jours plus tard, l’Union européenne a « gelé » environ 45 milliards d’euros de fonds libyens.

L’assaut sur les fonds libyens aura un impact particulièrement fort en Afrique. Ici, la Libyan Arab African Investment Company a effectué des investissements dans plus de 25 pays, dont 22 en Afrique sub-saharienne, en programmant de les augmenter dans les cinq prochaines années, surtout dans les secteurs minier, manufacturier, touristique et dans celui des télécommunications. Les investissements libyens ont été décisifs dans la réalisation du premier satellite de télécommunications de la Rascom (Regional African Satellite Communications Organization) qui, mis en orbite en août 2010, permet aux pays africains de commencer à se rendre indépendants des réseaux satellitaires étasuniens et européens, en réalisant ainsi une économie annuelle de centaines de millions de dollars.

Plus importants encore ont été les investissements libyens dans la réalisation des trois organismes financiers lancés par l’Union africaine : la Banque africaine d’investissement, dont le siège est à Tripoli, le Fond monétaire africain, basé à Yaoundé (Cameroun), la Banque centrale africaine, installée à Abuja (Nigeria). Le développement de ces organismes devait permettre aux pays africains d’échapper au contrôle de la Banque mondiale et du Fond monétaire international, tous deux instruments de domination néo-coloniale, et devait marquer la fin du franc Cfa, la monnaie que sont obligés d’utiliser 14 ex-colonies françaises. Le gel des fonds libyens assène un coup très dur à tout le projet. Les armes utilisées par les « volontaires » ne sont pas seulement celles de l’opération « Protecteur unifié ».

Manlio Dinucci

Édition de vendredi 22 avril 2011 de il manifesto

Traduit de l’italien par Marie-Ange Patrizio


* Qu’est-ce qu’un fonds souverain ?

Un fonds souverain, ou fonds d’investissement public, ou fonds d’État, est un fond d’investissement financé par des fonds publics, et donc de ce fait détenu par un État. Selon le CAAM (Crédit Agricole Asset Management), un fonds souverain est un véhicule d’investissement, créés et contrôlés par des États, qui tirent leur financement des devises étrangères. Ils sont aussi très exposés aux marchés internationaux. Le fonds souverain est donc une entité d’État à part entière, qui a pour principal but de placer les fonds issus des excédents des balances commerciales des pays.

D’autre part, on peut définir un fonds souverain, selon Wikipédia, comme un fonds de placements financiers détenu par un État qui gère l’épargne d’un pays en l’investissant dans des placements divers.

Voir en ligne : Sur le blog mondialisation.ca

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