La droite m’effraie, la gauche m’inquiète ! Réaction à la déclaration de Dominique de Villepin, ancien premier ministre

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L’ancien Premier Ministre et candidat à l’élection présidentielle, Dominique de Villepin, évoquant le mythe de Sisyphe, pousse une cheminée ayant appartenue à la comédienne Sarah Bernhardt. le 29 février, dans son cabinet d’avocats à Paris. ?Se posant en pourfendeur du système, il feint ainsi d’abattre les murs et bouleverser ainsi l’ordre politique établi.

La campagne du premier tour a été indigente. Celle du second devient indigne. L’instrumentalisation de faits divers. l’improvisation de bien des propositions, le débauchage sans vergogne de voix extrémistes, tiennent aujourd’hui lieu de débat. Les lignes rouges républicaines sont franchies une à une.

Je veux le dire aujourd’hui avec gravité. C’est une route sans retour. La dérive électoraliste qui s’est engagée est un processus incontrôlable et sans fin. Une concession en entraînera toujours une autre. Un gage à l’extrémisme toujours un plus grand encore. Une digue rompue en fera céder une autre. Halte au feu !

Je ne peux cautionner cette dérive.

Le combat contre la logique des idées simples, de la peur et de la force, c’est l’engagement de toute ma vie politique au nom d’une certaine idée de la France. C’est la même spirale qui a entraîné la guerre en Irak et qui nourrit l’islamisme au nom du choc des civilisations. C’est la même spirale qui entraîne le Proche-Orient vers un désespoir toujours plus profond. La division n’a pas de fin. La haine n’a pas de fond. C’est cette conviction qui avait conduit Jacques Chirac à tracer des limites claires entre la droite républicaine et l’extrême droite. C’est cette conviction qui m’a conduit, cinq ans durant, à alerter contre les risques de dérive, de stigmatisation et de division.

Je ne supporte pas l’hystérie générale qui s’est emparée de l’élection dans laquelle le peuple français est pris en otage par six millions d’électeurs en colère. Aujourd’hui, tout se passe comme s’il n’y avait en France que des électeurs du Front national. Comme s’il n’y avait pas d’autres questions que le halal, l’immigration légale, les horaires de piscines municipales. La compétitivité, l’éducation, l’agriculture, l’innovation : disparues. L’Europe, le chômage, les déficits sociaux, la délinquance ? Lus jusqu’à l’absurde à travers les lunettes déformantes et rétrécissantes du FN. Les responsables politiques ne cessent de se laisser creuser l’écart entre le discours et les actes, nourrissant la rage et le désenchantement. Le FN n’est que le produit dérivé de ce mensonge généralisé.

C’est mon devoir de responsable politique d’assumer aujourd’hui l’exigence de mon héritage gaulliste en disant le poison mortel qui menace la droite : celui du reniement de ses valeurs, celui du sacrifice de ce qui fait notre identité. C’est mon devoir vis-à-vis des électeurs de la majorité qui, comme moi, s’interrogent, doutent du bien-fondé d’une telle politique, mais qui veulent croire que dans cette majorité il y a des hommes et des femmes dont la conscience reste en éveil et qui ne cesseront de se dresser pour que l’intérêt général prévale, pour que la dignité de notre pays l’emporte.

Ne nous abîmons pas. Chacun de nous doit prendre ses responsabilités pour faire revenir notre monde politique à la raison et retrouver un chemin d’espérance, de réconciliation et de refondation. A la force et à la peur, nous ne pouvons, citoyens libres, qu’opposer le droit, la raison et l’humanité.

La véritable réponse à cette dérive, ce sera de reconstruire un avenir pour notre pays.

Aujourd’hui, c’est vrai, la droite m’effraie, mais la gauche m’inquiète. Le 6 mai, quoi qu’il arrive, sera la victoire d’un homme, mais pas la victoire de la France. Tout sera à faire. Tout sera à réinventer. Nous aurons une tâche formidable devant nous : la réconciliation des Français.

Aucun des deux projets ne sera à même d’apporter les réponses nécessaires à une crise d’une gravité exceptionnelle. Alors faisons vivre deux exigences.

La première exigence, c’est de regarder plus loin que cette élection pour affronter les grands défis à venir. Notre réponse au chômage, au déclin industriel, au défi énergétique, notre réorientation vers une économie de la connaissance par une éducation nationale plus juste et plus efficace, notre place en Europe, nous ne les trouverons pas dans l’idéologie. La clé de ces urgences, c’est le rassemblement, c’est l’action, c’est le sens du devoir.

La deuxième exigence c’est, au-delà du bulletin de vote, au-delà du choix d’un nom, d’assumer jour après jour notre citoyenneté, avec vigilance et responsabilité face à tous les grands choix de notre nation.

Mon rôle n’est pas de dire pour qui voter, car chacun doit prendre ses responsabilités. Les citoyens ne sont ni des moutons ni des enfants turbulents. Le 6 mai, que chacun vote en pensant à la France et à ce qu’elle a toujours porté de meilleur, à ses valeurs de respect, de dignité et d’humanisme, parce que, en conscience, il faut bien choisir.

Et le 7 mai, tout restera à faire, il faudra se rassembler pour agir. C’est dans cette ligne que je m’engagerai dans la voie du redressement de notre pays.

Dominique de Villepin, ancien premier ministre

Le Monde, le 27 avril 2012


Commentaires de Danielle Bleitrach

Le texte de Dominique de Villepin est digne de son intervention à l’ONU pour refuser l’aventure criminelle en Irak. Et ce n’est sans doute pas un hasard si sa plume retrouve de la grandeur historique quand elle s’alimente à cette source là. Parce que je ne cesse de le répéter : tant que l’on prétendra ignorer la grande question de la guerre et de la paix et le rôle joué par le bellicisme à ce stade du capitalisme on s’enfermera dans la courte vue et la politique spectacle.

Je ne sais la part qu’il y a dans ce discours d’ambitions déçues et de haines personnelles, mais le fait qu’il en appelle à la responsabilité de chacun, là où il se trouve pour tenter de faire que la politique soit enfin une manière d’accorder les paroles aux actes pour faire face à ce qui nous menace. Je n’ai jamais été de droite, donc sans mépriser les valeurs qu’il énonce, c’est à ma propre source que je dois alimenter ma réflexion et mon action si celle-ci demeure possible : j’appartiens à cette partie de la gauche que l’on dit révolutionnaire et qui a été jusqu’à ce jour communiste. Cette crise du politique s’étend à toutes les familles de pensée et les communistes ont leur propre déshérence, celle où ce parti en perdant son socle, son utilité, est en train de ne plus être que d’avoir été, il s’efface…

Nous sommes en effet, comme Villepin le décrit, entrés dans le temps de la politique spectacle, celle où l’électoralisme autorise toutes les dérives. Ce temps est celui de la fin de la parabole historique du parti communiste sans que rien ne vienne encore le remplacer alors que le capitalisme en est plus que jamais à ce stade impérialiste destructeur et sénile. On le sent parce que le parti communiste posait clairement les enjeux les plus importants, incitant les autres partis à y répondre parce qu’il était la masse, la classe ouvrière, et au-delà le peuple, la nation qui répondait au nom de Robespierre et de ce fait nul ne pouvait ignorer cette interpellation et le gaullisme en naissait.

Nous sommes dans le temps nouveau, celui où un parti communiste n’a plus de rôle à jouer dans les zones périphériques dites rurales, en fait ouvrières frappées par la crise et les délocalisation, ou encore dans ces zones rurales de surexploitation d’une main d’œuvre agricole d’origine immigrée. Ces zones là sont en déshérence, abandonnées par les partis autant que par les services publics avec un tissu d’entreprises qui ferment. Abandonnées comme le sont les grands ensemble où le réflexe du vote utile joue à plein pour le PS. Quand a disparu toute la structuration du communisme municipal et des cellules et cette disparition n’est pas seulement le fruit de la fatalité, elle a été un choix que j’ai combattu en vain, le PCF se trouve tiré non seulement par le PS mais comme toute la société française vers l’extrême-droite dont je ne cesse de répéter qu’elle est à la fois un repoussoir mais toujours plus un éclaireur… Alors que jadis ce rôle de repoussoir pour les uns mais aussi éclaireur pour la nation était joué par les communistes…

Résultat : est-ce que la plus élémentaire des lucidités ne devrait pas nous faire constater que le PCF et ce qu’il représentait d’utile à la société française est mort et enterré ?

C’est pour cela que l’enjeu essentiel n’est pas le second tour des présidentielles, même s’il y a urgence à battre Sarkozy, mais bien les législatives. D’abord parce que la droite décrite par Villepin aura commencé sa débâcle et nouera toutes les alliances dans son sauve qui peut… Ensuite parce que nous ne devons pas nous faire d’illusion : l’élection de François Hollande, les déceptions qu’engendreront ses actions risquent de déboucher sur pire encore.

Est-ce que le PCF prenant appui sur les acquis de la campagne de Mélenchon, l’audience accordé à ce spectacle, le retour à l’affirmation de quelques valeurs, saura retisser les liens avec les couches populaires, recréer une organisation de lutte et de solidarité. Je l’ignore.

Si ce pari là était perdu et bien resterait-il autre chose à faire qu’à adopter la logique vers laquelle nous sommes poussés depuis de nombreuses années : le retour à l’avant congrès de Tours dans un parti socialiste qui lui-même n’a plus rien à voir avec le vieux parti ouvrier d’antan ? C’est néanmoins vers ce vote là que se tournent les masses, ce qui reste de la classe ouvrière, les employés qui refusent l’extrême-droite et cherchent d’ultimes protections ? Où être, où agir pour résister, pour offrir une perspective politique, une protection immédiate ?

En politique, les illusions sur l’état de la société sont mortifères et je voudrais que chacun mesure bien vers quoi nous allons et qui pour moi est une sorte de danse macabre, une hystérisation du politique comme le dit Villepin qui empreint cette terrible campagne électorale. Parce que le politique est totalement incapable de mettre en accord les paroles et les actes et que tout se joue dans une image que l’on vend plus ou moins bien, alors que la seule question qui compte pour un communiste aujourd’hui devrait être : "quel moyen me reste-t-il pour favoriser l’intervention populaire ?" Avoir un grand nombre d’élus PCF peut faire partie de cela ou être simplement une participation au cirque politique ordinaire. Au point où nous en sommes, la seule possibilité demeure d’abord de battre Sarkozy ensuite de voter PCF et à partir de là savoir que rien ne sera résolu.

Danielle Bleitrach

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