La France bouge, l’Europe tremble… par Miguel Urbano

, par  Danielle Bleitrach , popularité : 2%

D’un ami et camarade portugais … Ce texte d’appel à la solidarité et à l’échange d’expériences communes par un camarade qui a une culture politique incontestable nous ouvre des perspectives. Certes le Congrès du parti communiste ne s’est pas déroulé comme il aurait pu l’être, mais il peut aussi être au plan national et international un lieu où s’amorcerait une autre réflexion sur l’apport politique de la France à la lutte contre le néolibéralisme devenu mode de vie, idéologie du pouvoir, dont l’extrême-droite apparaît comme la seule opposition politique susceptible de récolter l’immense force des révoltes populaires émanant à la fois de la classe ouvrière, des couches moyennes de plus en plus précarisées ? (note de Danielle Bleitrach)

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Si il y a un pays associé à la « tradition des opprimés » dont Walter Benjamin a parlé, c’est la France. De la Révolution française à mai 68, en passant par la Commune de Paris ou à la Résistance Antifasciste, la France a été le théâtre de luttes politiques par excellence. Il n’est pas étonnant que lorsque Marx nomme les trois sources originales de sa pensée il parle de la philosophie allemande, de l’économie anglaise et de la « politique » française . La France est l’histoire d’inattendues irruptions plébéiennes et les travailleurs sans espoir, les conflits qui semblent en éruption, paraissent surgir de nulle part. Bien que nous ne pouvions pas prévoir Nuit Debout ou la grève menée par la CGT, nous pouvons explorer les raisons de l’explosion et essayer de reprendre le débat stratégique à partir d’une clé Internationaliste de la situation française.

Varoufakis a déclaré récemment que la France était le seul pays d’Europe dans lequel les réformes néolibérales n’avaient pas été imposées. Nous devrions approfondir ce constat dans plusieurs directions. D’une part, il est vrai que le travail de contre-résistance des travailleurs a été beaucoup plus efficace en France que dans les autres pays européens. La première attaque majeure s’est jouée en 1995, avec des grèves gigantesques dans le secteur public contre la réforme de la sécurité sociale impulsée par le politicien de droite Alain Juppé. Au milieu de ces grèves on se souvient du sociologue Pierre Bourdieu qui avait repris le rôle de Jean-Paul Sartre, l’intellectuel engagé à la cause des travailleurs, mais aussi que ce fut la première (avec la grève générale espagnole de 88) où a été obtenue une victoire qui, bien qu’elle ne puisse inverser le tournant néolibéral que Thatcher avait imposé quand elle a vaincu les mineurs britanniques en 1984, a néanmoins ouvert le champ de la réflexion sur des alternatives. Le mouvement anti-mondialisation qui a émergé quelques années après doit beaucoup aux grèves de 1995 et a également été le point de départ pour le rejet de la Constitution européenne dix ans plus tard. La lutte contre le néolibéralisme n’est pas resté cantonné au niveau syndical, mais aussi a eu lieu dans la politique. Cette victoire représentait un vrai paradoxe : ce fut la gauche qui l’a organisée avec des centaines de comités unitaires, mais, étant incapable de la traduire en un mouvement organisé avec une perspective politique, le mécontentement face à l’Europe des élites a fini par être rentabilisé par un mouvement dirigé par le front national.

Cependant, cet héritage, qui a continué à travailler la résistance comme 2010, n’a pas été en mesure de renverser l’hégémonie néolibérale qui, comme l’ont expliqué Laval et Dardot, ne sont pas simplement un ensemble de lois réglementaires, mais aussi une dynamique systémique et biopolitique qui s’est imposée comme une matrice de relations sociales. L’exclusion systématique et structurelle de millions de personnes noires ou des Arabes de la société « officielle » est une conséquence directe de cela, bien qu’un secteur de la classe ouvrière qualifiée et bien organisée ait été en mesure de maintenir leurs conditions de vie (principalement le secteur public, qui en France occupe de larges secteurs de l’économie qui dans d’autres pays sont privatisées), le néolibéralisme a avancé dans le marché et dans la société civile, en détruisant en mille morceaux les abris que la classe ouvrière avait construit pour se protéger du capital. Deux conséquences peuvent illustrer le contraste entre une résistance explosive de la société française et l’avancée sous-jacente du modèle néolibéral. D’une part, le fait que c’est la CGT qui est l’incarnation de la grève est un syndicat très radicalisée, comme son chef personnifie la principale opposition à Hollande. Un syndicaliste nommé Philippe Martinez qui paraît sorti d’un film de Robert Guédiguian. Mais en même temps, le syndicat CGT est très faible : il est passé de trois millions de membres à un peu plus de 600.000. D’autre part, celui qui a capitalisé le mécontentement devant la désindustrialisation et la destruction des communautés vivantes, dans laquelle se déroulait l’expérience collective de millions de travailleurs, a été le Front national. Un Front national, qui en dépit qu’il ait une certaine base dans le travail, a appelé la ligne dure contre les grèves, ce qui démontre son caractère réactionnaire, mais aussi les limites d’une politique de gauche qui a perdu sa connexion à la classe ouvrière. Bien qu’il n’y ait pas de relation univoque et mono-causale entre « position de classe » et « idéologie », le cas français démontre que les questions posées par les rapports de classe sont essentielles pour canaliser le mécontentement dans un sens ou un autre.

Donc, nous devons clarifier ce que nous lisons sur ce qui se passe en France. Il est étonnant de constater comment la gauche et la droite sont d’accord pour analyser ce qui se passe dans ce pays en l’accusant de « conservatisme ». La Droite et aussi le libéralisme social incarné par Manuel Valls insistent pour étiqueter le mouvement comme « opposé aux changements » comme un mouvement nostalgique contraire à la nécessaire modernisation de la société française qui, bien sûr, va libéraliser le travail et anéantir les réalisations historiques du 68 français. Ainsi, l’idée de progrès prend la forme d’un ajustement des comptes avec l’histoire à la suite des travaux de Fouret, il s’agit de récupérer l’histoire de France pour les élites. Valls et Macron apparaissent dans cette histoire écœurante comme une contre-culture yuppies essayant de détruire cette entreprise réactionnaire, et pleine de privilèges, qui est le monde du travail. La crise de la social-démocratie prend une forme particulièrement perverse en France avec un PS divisé entre ceux qui sont conscients que ces mesures les coupent de leur base sociale et ceux qui, comme le premier ministre sont convaincus que leur mission historique est de détruire les restes du Welfare. En outre, les déclarations du Secrétaire général du Parti communiste de France, Pierre Laurent, qui interpelle la jeunesse de la Nuit Debout : « Je vous invite à rejoindre le Parti communiste », révèle la même incompréhension conservatrice incapable de lire les luttes comme un moment de l’ouverture à quelque chose de nouveau.

Cependant, nous pouvons tenter une autre lecture, et voir ce qui se passe en France comme un « bond » sur la totalité de ce fil subversif qui traverse l’histoire française. Un bond de possibilités à explorer. Tout d’abord, parce qu’il met en évidence, à la différence des théories fétichistes que nous avons entendues au fil des ans, le fait que la classe ouvrière organisée conserve une certaine puissance stratégique capable de paralyser le pays, en attaquant la chaîne de création de valeur dans les transports et de l’énergie. La grève est non seulement une question sectorielle, mais remet en question qui gouverne le pays : ceux qui génèrent de la richesse de leur travail ou ceux qui vivent du travail des autres. Ce n’est pas un problème mineur que celui qui met en évidence les différents outils et formes de lutte qui répondent aux différentes réalités matérielles et rapports de force. Dans la combinaison des techniques et des moyens (grève, manifestation, assemblées dans une place) non seulement les besoins mais aussi les pouvoirs qui se sont exprimés. En outre, il est avéré possible une irruption en parallèle de deux secteurs différents, mais partageant des intérêts, comme la précarité résultat de l’appauvrissement de la classe moyenne qui s’est exprimée dans le mouvement Nuit Debout et les secteurs de la classe ouvrière traditionnelle mais aussi nous devrions mettre en évidence le manque de connexion avec les banlieues pleines de jeunes d’origine arabe ou africaine. Cette agitation sociale est exprimée sous la forme de lutte active, d’expérience réelle, c’est une étape nécessaire à l’émergence d’un substrat social susceptible d’empêcher le Front national d’être le seul opposant à l’établissement.

Tout ce qui se passe en France peut avoir des implications fondamentales pour l’Europe. Bien sûr, je ne prétends pas donner des leçons aux camarades français, mais je voudrais terminer par une réflexion qui a une certaine validité universelle et qui je pense est une leçon de l’expérience dans d’autres pays. Nous devons discuter de la façon d’ancrer le mécontentement, en lui donnant une expression politique qui va au-delà de la défense de ces luttes et revendications, construire un bloc social qui articule un nouveau projet de société. La gauche française, malheureusement fragmentée et fermée sur elle-même, est confrontée à une occasion historique de pouvoir reprendre le rôle central que Marx lui attribuait. Pour cela, comme nous l’avons vu dans d’autres pays, construire un bloc social et à la fois être encore capable de se doter d’un outil politico-électoral qui apparaîtrait comme nouveau, participatif et ouvert est essentiel. Pourquoi ne pas le faire dans la chaleur de la lutte ? Pourquoi ne pas discuter parallèlement comment gagner cette grève, comment stabiliser les structures les transformant en espaces d’organisation, de sorte que toute cette énergie formidable serait la base d’un outil pour défier le pouvoir ? Bien sûr, nous en avons besoin. Nous devons avancer en France pour faire avancer le reste de l’Europe. La meilleure tradition internationaliste a toujours été consciente que ce qui se passe dans un pays a un impact sur tout le monde. Pour changer les choses, nous avons besoin d’avoir des amis dans d’autres pays. Par conséquent, générer des liens avec la France et les luttes des travailleurs nous conduit à la solidarité la plus active signifie : le fait que non seulement ils ont besoin de nous, mais que nous avons nous aussi besoin d’eux. .

Miguel Urbáno

Voir en ligne : article en portugais...

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