La Commune de Paris, selon Karl Marx...

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Des textes de Jean-Emmanuel Ducoin, Michel Peyret et Jean Jullien autour de la question de la nature d’un pouvoir des travailleurs alternatif au pouvoir des oligarchies capitalistes, pouvoir qui a été longtemps désigné par la "dictature du prolétariat", provoquent des discussions utiles. Le PCF a abandonné ce concept en 1976 sans proposer d’alternatives autre qu’une voie pacifique et électorale qui s’est révélé être de moins en moins une rupture révolutionnaire.

Le fait que cette discussion reprenne est significatif et est sans doute une nécessité pour répondre à une urgence politique. Face à ce pouvoir des oligarchies qui s’étale avec toujours plus d’arrogance, à cette crise où les pouvoirs semblent de plus en plus bousculés, face aussi aux risques de fascismes et de réponses répressives, à la fuite en avant dans une Union Européenne défaisant ce qui reste de démocratie, qui peut porter une rupture réelle, assumer un pouvoir qui serait celui des travailleurs et sous quelle forme ?

Certains, comme Maximilien Rubel (Marx Anarchiste sur rouge midi) cherchent dans Marx des raisons de rejeter Lénine et le 20ème siècle, et dans le concept de dictature du prolétariat la source des bureaucraties et de l’incapacité démocratique du socialisme soviétique. Ce débat est bien sûr essentiel pour la conception actuelle de l’état, des nationalisations, des conditions d’un renversement politique... Les débats sur l’expérience de la Commune, premier pouvoir ouvrier, et les conclusions qu’en tire justement Marx sont donc très utile à faire connaitre.

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Sur le blog de Jean-Emmanuel Ducoin

Contemporain actif de l’insurrection de 1871, l’auteur du Manifeste et du Capital rallie rapidement la cause des communards sans jamais oublier le traumatisme de 1848. Sur le moment, Marx propose aussi un « bilan » de la Commune inscrit dans la question de l’État.

« Jusqu’à présent, les philosophes n’ont fait qu’interpréter le monde de diverses manières ; ce qui importe, c’est de le transformer. » (1) Philosophe jusqu’au bout de l’âme, Karl Marx a toutefois élaboré un travail d’historien politique moins déterministe qu’on ne le dit parfois. Pleinement contemporain des événements de 1871, l’homme, né en 1818, affiche avec volupté et gourmandise sa force de l’âge comme sa maturité théorique – mâtinée d’un soupçon de méfiance à l’endroit des mouvements compulsifs. Plutôt circonspect pour ne pas dire hostile dans un premier temps au surgissement des événements qui couvent depuis plusieurs mois dans cette France belliqueuse, Marx écrit en février 1871 : « La classe ouvrière se trouve placée dans des circonstances extrêmement difficiles », et l’insurrection « serait une folie désespérée ». Comment et pourquoi l’homme du Manifeste se montre-t-il si prudent face à la révolte grondante ?

Depuis une vingtaine d’années, le compagnon de combats de Friedrich Engels pense que la révolution ne réussira pas sans l’alliance des ouvriers et des paysans, des Parisiens et des provinciaux. Or, depuis la guerre de 1870, Marx reste convaincu que ceux-ci, majoritairement, sont soit bonapartistes, soit derrière le gouvernement et l’Assemblée de Bordeaux, prêts à collaborer avec l’occupant prussien pour avoir la paix à tout prix. A-t-il alors raison ? A-t-il tort ? Le déroulement des faits est têtu. Le 19 juillet 1870, le régime, trop sûr de lui, victime des manœuvres de Bismarck, déclare la guerre à la Prusse. Le 2 septembre, le désastre de Sedan emporte tout sur son passage et provoque des manifestations anti-impériales à Paris, à Marseille, au Creusot et à Lyon. Le péril entraîne l’armement partiel de la population parisienne, sous la forme de la garde nationale, dont les ouvriers constituent l’ossature. Le 4, le Palais-Bourbon est envahi et Gambetta y proclame la République.

Mais une fois encore, comme en 1830 et en 1848, le pouvoir se trouve immédiatement accaparé par un groupe de « politiciens républicains », pour reprendre l’expression du philosophe Alain Badiou (2), les Jules Favre, Jules Simon, Jules Ferry (3), Émile Picard, et même Adophe Thiers en coulisses, bref des personnages qui, au fond, ne souhaitent qu’une chose : traiter avec Bismarck pour mieux contenir la poussée politique populaire. Comme pour amadouer la détermination de la population parisienne, ils annoncent aussitôt la République, sans jamais en préciser le contenu constitutionnel, avant de se déclarer « gouvernement de la défense nationale ». Patriotique, la foule ne réagit pas, déjà tournée vers la résistance qu’exacerbera le dur siège de Paris par les Prussiens.

Karl Marx n’est pas dupe. Le 9 septembre, dans une adresse, il dénonce l’expansionnisme allemand et prévoit que ce conflit engendrera immanquablement une nouvelle guerre, qu’il voit explicitement mondiale : « L’Allemagne, emportée par la fortune des armes, l’arrogance de la victoire, l’intrigue dynastique, commet une spoliation territoriale en France. De deux choses l’une : ou elle devra se faire ouvertement l’instrument de la politique conquérante de la Russie, ou bien, après un court armistice, elle aura à braver une nouvelle guerre défensive, une guerre qui, au lieu de ressembler à ces guerres “localisées” d’invention moderne, sera une guerre contre les races slave et romane combinées. (…) Les patriotes teutons s’imaginent-ils en réalité qu’ils vont assurer la liberté et la paix en jetant la France dans les bras de la Russie ? »

À Paris, le peuple commence à s’armer pour résister au siège des Prussiens. Le 13 décembre, Marx affirme, de manière explicite : « Quelle que soit l’issue de la guerre, elle aura exercé le prolétariat français au maniement des armes, et c’est là la meilleure garantie pour l’avenir. » Engels lui-même brûle de prendre les armes et d’aller défendre le peuple parisien contre l’envahisseur. Marx le dissuade.

Après la capitulation des troupes à Metz, puis la reddition de Paris et l’armistice du 28 janvier 1871, les ennemis de Marx ne font dans le détail. Peu avant l’insurrection parisienne du 18 mars, ils voient en lui non seulement l’inspirateur des troubles mais assurément l’organisateur. Le 14, dans un quotidien parisien encore bonapartiste, Paris-Journal, sous le titre « Le grand chef de l’Internationale », Marx est ainsi vilipendé par la propagande bismarckienne et les plumitifs de Thiers. Aussitôt repris par le Times, l’exilé le plus célèbre de Londres devient en quelques jours une menace mondiale vivante pour tous les pouvoirs établis, bourgeois, monarchistes et autres…

Profondément hanté par le souvenir des journées de juin 1848, Marx se sent intensément dans le deuil de « la prochaine » révolution, si ce n’est « la » révolution. Aussi développe-t-il une théorie qui consiste à constater qu’à chaque stade de l’histoire les forces productives « se révoltent » contre les rapports de production au sein desquels les premières se sont développées et aboutissent à un nouveau mode de production. Il constate : « Réduits à leurs grandes lignes, les modes de production asiatique, antique, féodal et bourgeois moderne apparaissent comme des époques progressives de la formation économique de la société. Les rapports de production bourgeois sont la dernière forme antagonique du procès social de la production. » (4)

Le drame de 1848 va-t-il se reproduire, avec son désespoir, sa fureur, ses massacres ? Marx le sait mieux que quiconque : l’aspiration française à la « révolution », toujours très présente au XIXe siècle, a quand même permis les Trois Glorieuses de juillet 1830 et la chute de Charles X, février 1848, et la chute de Louis-Philippe, et finalement le 4 septembre 1870 et la chute de Napoléon III… En somme, en quarante ans, les jeunes républicains et les ouvriers armés ont fait tomber deux monarchies et un empire. Voilà pourquoi Marx, considérant la France comme « la terre classique de la lutte des classes », a écrit ses chefs-d’œuvre que sont les Luttes de classes en France, le 18 Brumaire de Louis-Napoléon Bonaparte et la Guerre civile en France. Dans ce dernier texte, des générations entières liront ces formules d’histoire : « Le Paris ouvrier, avec sa Commune, sera célébré à jamais comme le glorieux fourrier d’une société nouvelle. (…) Le souvenir des martyrs de la Commune est conservé pieusement dans le grand cœur de la classe ouvrière. »

Mais, pour en arriver là, Karl Marx vit la Commune de Paris au jour le jour. Quelques-uns de ses proches, comme son gendre Paul Lafargue, désigné délégué auprès de la Commune dans la ville de Bordeaux, vivent d’ailleurs les événements dans leur chair. Tandis que le mouvement insurrectionnel et bientôt communaliste se propage à Lyon, Saint-Etienne, Marseille, Toulouse, Narbonne, etc., Marx désespère toutefois de ne pas voir le pays massivement basculer dans la levée en masse et regrette l’attitude d’une province matée et apeurée par l’armée versaillaise. Tout en sympathisant de tout son cœur avec le mouvement, il se désole de constater que les insurgés perdent un temps précieux en procédures électorales, alors que, dans le même mouvement, ils devraient déjà exercer le pouvoir, s’emparer du trésor de la Banque de France, et, surtout, fondre sur Versailles pour desserrer l’étreinte des troupes de Thiers… L’avenir lui donnera raison.

Car à Paris, comme redouté, le siège tourne à l’enfer. Le 30 mars, deux dirigeants communalistes, Léo Franckel et Eugène Varlin, réussissent à transmettre à Marx une missive secrète pour solliciter ses conseils sur « les réformes sociales à appliquer ». Enthousiaste, Marx écrit le 12 avril à un correspondant : « Si tu relis le dernier chapitre de mon 18 Brumaire, tu verras que j’affirme qu’à la prochaine tentative de révolution en France, il ne sera plus possible de faire passer d’une main dans l’autre la machine bureaucratico-militaire, mais qu’il faudra la briser, et que c’est là la condition préalable de toute révolution véritablement populaire sur le continent. C’est aussi ce qu’ont tenté nos héroïques camarades de parti de Paris. » Et il précise dès le lendemain au même destinataire :

« (…) Merveille de l’initiative révolutionnaire des masses montant à l’assaut du ciel. Il serait évidemment fort commode de faire l’Histoire si l’on ne devait engager la lutte qu’avec des chances infailliblement favorables. (…) Grâce au combat livré par Paris, la lutte de la classe ouvrière contre la classe capitaliste et son État capitaliste est entrée dans une nouvelle phase. Mais, quelle qu’en soit l’issue, nous avons obtenu un nouveau point de départ d’une importance historique universelle. » (5)

Alors que 1848 avait créé de façon anticipée et pour un bref instant la forme de la domination politique de la bourgeoisie, la république parlementaire, la Commune de Paris, pour Marx, est « la forme politique enfin trouvée qui permet de réaliser l’émancipation économique du prolétariat ». Sur le moment, Marx propose un « bilan » de la Commune – qu’il sait pourtant condamnée – entièrement inscrit dans la question de l’État. Pour lui, pas de doute. La Commune de Paris est le premier cas historique où le prolétariat assume sa fonction transitoire de direction, ou d’administration, de la société tout entière. Autrement dit l’apparition véritable de l’être-ouvrier ; l’impossible possibilité de l’existence ouvrière totale…

Des possibilités comme des échecs de la Commune, Marx en tire la conclusion – déjà formulée auparavant – qu’il ne faut pas « prendre » ou « occuper » la machine d’État, mais la briser ! Comment y parvenir ? Comme chacun le sait, Marx n’a jamais écrit son grand livre sur « la Révolution et l’État », qui a tant manqué à tous les Marxiens du XXe siècle (6), il se contente de prophétiser que « la Commune, début de la révolution sociale du XIXe siècle, fera le tour du monde » et sera « acclamée par la classe ouvrière d’Europe et des États-Unis, comme le mot magique de la délivrance ». Il ajoute : « Si la Commune était battue, la lutte serait seulement ajournée. Les principes de la Commune sont éternels et ne peuvent être détruits ; ils seront toujours mis à nouveau à l’ordre du jour, aussi longtemps que la classe ouvrière n’aura pas conquis sa libération. »

La légende ne dit-elle pas que Lénine dansa dans la neige le jour où le pouvoir bolchevique atteignit, puis dépassa les soixante-douze jours où s’accomplit le destin des communards ?...

La Commune a donc, comme tout événement véritable, non pas « réalisé » un possible, mais l’a « créé » : celui d’une « politique » prolétaire indépendante. À lire toute l’œuvre de Marx (d’une brûlante actualité !), le capitalisme porte en lui, comme l’enfant procréé sera accouché un jour ou l’autre, la révolution totale du communisme. Or, qu’est-ce que le communisme, selon Marx et Engels ? Le principe de l’autodétermination appliqué au domaine économique ; la démocratie étendue aux rapports de production ; la constitution démocratique généralisée. Marx le signe : « Les hommes font leur propre histoire, mais ils ne la font pas de leur plein gré, dans des circonstances choisies. » Aussi longtemps que règne un système d’exploitation et d’oppression, progrès et catastrophes demeurent mortellement enlacés. « La révolution sociale ne peut pas tirer sa poésie du passé, mais seulement de l’avenir. Elle ne peut pas commencer sa propre tâche avant de s’être débarrassée de toute superstition à l’égard du passé. » Voilà pourquoi l’histoire doit être pensée politiquement et la politique pensée historiquement.

Si la lutte des classes n’est pas seulement la lutte puis le soulèvement des prolétaires mais d’abord la lutte permanente du capital pour soumettre le travail, Marx avait compris très tôt que cette lutte, au cœur des sociétés en mutation avancée, n’était jamais aussi visible qu’au moment des grandes crises vécues ou prévisibles. En révélant avant tous que la dynamique même de l’économie capitaliste crée les conditions de son dépassement – et même du dépassement de toute économie –, Marx ne s’appuyait pas sur l’Histoire et sa « force motrice » pour rien. Le communisme ne sera possible que lorsque la conscience des travailleurs, dans des circonstances historiques déterminées, leur permettra de devenir révolutionnaires. Marx délimite ainsi le périmètre idéologique : « Les prolétaires se trouvent en opposition directe avec la forme que les individus de la société ont jusqu’à présent choisie comme expression d’ensemble, c’est-à-dire en opposition avec l’État ; et il leur faut renverser l’État pour réaliser leur personnalité. »

Que le communisme s’affirme comme une piste majeure du vaste mouvement d’émancipation humaine est, à ses yeux, une exigence politique qui n’a rien d’un vague idéal mais procède d’un mouvement historique. Pour s’ériger en « classe dirigeante de la nation et devenir lui-même la nation », le prolétariat « doit conquérir le pouvoir politique ». À une époque (le XIXe siècle) où la démocratie parlementaire est encore une exception en Europe, Marx et Engels envisagent cette « première étape de la révolution sociale » comme synonyme de « conquête de la démocratie » et d’établissement du suffrage universel. À ce titre, c’est donc logiquement que la Commune de Paris leur apparaît comme sa forme enfin trouvée. Marx l’appelle un « gouvernement des producteurs par eux-mêmes ».

- (1) Thèses sur Feuerbach, Karl Marx, PUF, 1987.
- (2) Lire absolument dans l’Hypothèse communiste, d’Alain Badiou, le chapitre intitulé « La Commune de Paris : une déclaration politique sur la politique », éditions Lignes, 2009.
- (3) La République des Jules, écrira l’historien Henri Guillemin.
- (4) Critique de l’économie politique (1859), « La Pléiade », Gallimard.
- (5) Lettres à Kugelmann, préface de Lénine, Paris, Anthropos, 1968.
- (6) L’État et la Révolution est un essai politique célèbre de Lénine, mais, avant lui, ce fut d’abord sous ce même titre un livre publié en 1877 par le communard Arthur Arnould, une histoire populaire et parlementaire de la Commune de Paris (disponible aux éditions Res-Publica).

Commentaire de Michel Peyret 4 avril 2013

Marx et la commune, briser la machine bureaucratico-militaire

Enthousiaste, écrit Jean-Emmanuel Ducoin dans cet article relatif à la Commune, Marx écrit le 12 avril à un correspondant : « Si tu relis le dernier chapitre de mon 18 Brumaire, tu verras que j’affirme qu’à la prochaine tentative de révolution en France, il ne sera plus possible de faire passer d’une main dans l’autre la machine bureaucratico-militaire, mais qu’il faudra la briser, et que c’est là la condition préalable de toute révolution véritablement populaire sur le continent. C’est aussi ce qu’ont tenté nos héroïques camarades de parti de Paris. » (…) « Grâce au combat livré par Paris, la lutte de la classe ouvrière contre la classe capitaliste et son État capitaliste est entrée dans une nouvelle phase. Mais, quelle qu’en soit l’issue, nous avons obtenu un nouveau point de départ d’une importance historique universelle. »

Réponse de Gilbert Rémond

Marx et la Commune

Cette diffusion est tout de même étonnante si l’on se rappelle de la discussion avec Jean ou celui-ci était sommé de fournir des preuves texte a l’appui des positions de Marx sur la dictature du prolétariat. Car dire « tu verras que j’affirme qu’à la prochaine tentative de révolution en France, il ne sera plus possible de faire passer d’une main dans l’autre la machine bureaucratico-militaire, mais qu’il faudra la briser, et que c’est là la condition préalable de toute révolution véritablement populaire sur le continent », n’est-ce pas implicitement introduire l’idée que le peuple doit se saisir de cet appareil d’état et se constituant en force politique assumer le pouvoir, pour permettre « cette véritable révolution populaire ». Le concept n’était pas encore formalisé mais son contenu était là, donné dans ces lignes. Nous l’appelleront plus tard Dictature du prolétariat en s’appuyant sur cette certitude que créateurs et les utilisateurs de la dite machine bureaucratico- militaire, ne la laisseront pas détruire sans réagir et qu’il faudra leur opposer de façon organique force et détermination avec un état du peuple durant toute une période intermédiaire. Une période indéterminée pendant laquelle la lutte des classes sera vive qui aura pour nom socialisme.

Gilbert

Commentaire de Patrice Jullien

Marx et la Commune

Pas si étonnante que cela, à la relecture.

Engels et Lénine avaient qualifié à juste titre la Commune de Paris de dictature du prolétariat.

On lit dans le 18 Brumaire cette note :

(7) Voici, plus précisément, comment Marx lui-même situait, dans une lettre à Joseph Weydemeyer datée du 5 mars 1852, sa contribution à l’étude de l’histoire :

« Marx à Joseph Weydemeyer (à New York), Londres, 5 mars 1852.

...En ce qui me concerne, ce n’est pas à moi que revient le mérite d’avoir découvert ni l’existence des classes dans la société moderne, ni leur lutte entre elles. Longtemps avant moi des historiens bourgeois avaient décrit le développement historique de cette lutte des classes et des économistes bourgeois en avaient exprimé l’anatomie économique. Ce que je fis de nouveau, ce fut : 1. de démontrer que l’existence des classes n’est liée qu’à des phases de développement historique déterminé de la production ; 2. que la lutte des classes conduit nécessairement à la dictature du prolétariat ; 3. que cette dictature elle-même ne constitue que la transition à l’abolition de toutes les classes, et à une société sans classes... »

(K. Marx, F. Engels, Œuvres choisies, Tome premier, Éditions du progrès, Moscou, 1976, p. 549.)

Il est exact que l’expression proprement dite figure peu dans l’œuvre de Marx, mais on ne va pas jouer à Jacques-a-dit, parce que sur le fond les conceptions de Marx sur la question ne laissent aucun doute.

Comme le dit Gilbert « Le concept n’était pas encore formalisé mais son contenu était là, donné dans ces lignes. »

Mais si on lit attentivement le texte de Ducoin sur la Commune de Paris et qu’on le compare à ce qu’en ont écrit Engels et Lénine, on y trouve une grande confusion.*

D’une part il y est en effet question de renverser et de briser l’Etat bourgeois, et de façon plus précise ici :


« … ils devraient déjà exercer le pouvoir, s’emparer du trésor de la Banque de France, et, surtout, fondre sur Versailles pour desserrer l’étreinte des troupes de Thiers… L’avenir lui donnera raison. »

C’est de fait l’exercice de la dictature du prolétariat, à cette nuance près que Marx n’aurait jamais écrit « desserrer l’étreinte des troupes de Thiers » mais détruire les troupes de Tiers.

On peut retrouver la forme pratique de la dictature du prolétariat de façon plus détaillée dans la 3e partie de la guerre civile en France. Un extrait :

La Commune fut composée des conseillers municipaux, élus au Suffrage univer­sel dans les divers arrondissements de la ville. Ils étaient responsables et révocables à tout moment. La majorité de ses membres était naturellement des ouvriers ou des représentants reconnus de la classe ouvrière. La Commune devait être non pas un orga­nis­me parlementaire, mais un corps agissant, exécutif et législatif à la fois [1]. Au lieu de continuer d’être l’instrument du gouvernement central, la police fut immédiate­ment dépouillée de ses attributs politiques et transformée en un instrument de la Com­mu­ne, responsable et à tout instant révocable. Il en fut de même pour les fonctionnaires de toutes les autres branches de l’administration. Depuis les membres de la Commune jusqu’au bas de l’échelle, la fonction publique devait être assurée pour un salaire d’ouvrier. Les bénéfices d’usage et les indemnités de représentation des hauts dignitaires de l’État disparurent avec ces hauts dignitaires eux-mêmes. Les services publics cessèrent d’être la propriété privée des créatures du gouvernement central. Non seulement l’administration municipale, mais toute l’initiative jusqu’alors exercée par l’État fut remise aux mains de la Commune.

Une fois abolies l’armée permanente et la police, instruments du pouvoir matériel de l’ancien gouvernement, la Commune se donna pour tâche de briser l’outil spirituel de l’oppression, le pouvoir des prêtres ; elle décréta la dissolution et l’expropriation de toutes les Églises dans la mesure où elles consti­tuaient des corps possédants. Les prêtres furent renvoyés à la calme retraite de la vie privée, pour y vivre des aumônes des fidèles, à l’instar de leurs prédécesseurs, les apôtres. La totalité des établissements d’instruction furent ouverts au peuple gratuite­ment, et, en même temps, débarrassés de toute ingérence de l’Église et de l’État. Ainsi, non seulement l’instruction était ren­due accessible à tous, mais la science elle-même était libérée des fers dont les pré­jugés de classe et le pouvoir gouvernemental l’avaient chargée.

Les fonctionnaires de la justice furent dépouillés de cette feinte indépendance qui n’avait servi qu’à masquer leur vile soumission à tous les gouvernements successifs auxquels, tour à tour, ils avaient prêté serment de fidélité, pour le violer ensuite. Comme le reste des fonctionnaires publics, magistrats et juges devaient être élus, responsables et révocables.

Mais l’expression dictature du prolétariat ne figure nulle part dans le texte de Ducoin, et ce qu’en dit Engels dans son introduction à la guerre civile en France a complètement disparu :

…Le philistin social-démocrate a été récemment saisi d’une terreur salutaire en entendant prononcer le mot de dictature du prolétariat. Eh bien, messieurs, voulez-vous savoir de quoi cette dictature a l’air ? Regardez la Commune de Paris. C’était la dictature du prolétariat.

Londres, pour le 20e anniversaire de la Commune de Paris. 18 mars 1891.

Friedrich ENGELS.

On lit un peu plus loin dans le texte de Ducoin :

Pour s’ériger en « classe dirigeante de la nation et devenir lui-même la nation », le prolétariat « doit conquérir le pouvoir politique ». À une époque (le XIXe siècle) où la démocratie parlementaire est encore une exception en Europe, Marx et Engels envisagent cette « première étape de la révolution sociale » comme synonyme de « conquête de la démocratie » et d’établissement du suffrage universel.

On passe ainsi de briser la machine bureaucratico-militaire à conquérir le pouvoir politique, ce qui n’apporte rien mais vide l’expression précédente de son sens dans une formule générale abstraite, pour déboucher sur...la démocratie parlementaire. Qui plus est-il laisse entendre que la démocratie parlementaire permettrait de conquérir la démocratie, de sorte qu’on ne sait plus si elle précède ou si elle suit la prise du pouvoir brisant la machine bureaucratico-militaire.

Que vient faire ce passage sur la démocratie parlementaire quand la Commune avait mis en place des conseillers municipaux élus et révocables à chaque instant ?

Marx écrit :

La forme adéquate de leur gouvernement en société par actions fut la « république parlementaire », avec Louis Bonaparte pour président, régime de terrorisme de classe avoué et d’outrage délibéré à la « vile multitude ». [la guerre civile en France 3e partie]

D’autre part l’interprétation de Ducoin entretient une confusion entre l’objectif final le communisme et la transition au communisme.

D’abord cette définition qui n’en est pas une :

Or, qu’est-ce que le communisme, selon Marx et Engels ? Le principe de l’autodétermination appliqué au domaine économique ; la démocratie étendue aux rapports de production ; la constitution démocratique généralisée.

Puis ceci qui reprend une phrase de Marx :

Un autre spectre hante l’Europe : le spectre de la Commune. Sorte de résumé à elle seule d’un pan entier du communisme dont rêve l’auteur du Manifeste, la Commune est, selon lui, formée par des représentants de la classe ouvrière élus au suffrage universel, responsables devant les électeurs et révocables à tout moment. Elle abolit l’armée permanente et la police et confie sa défense au peuple en armes, supprime les privilèges des hauts fonctionnaires et soumet les organes administratifs aux pouvoirs à la fois législatifs et exécutifs de la Commune, qui décrète la séparation de l’Église et de l’État, et instaure l’enseignement libre et gratuit, etc. Les communards, note Marx, ont transformé l’« impossible » en possible. Et il le clame : « Que serait-ce, Messieurs, sinon du communisme, du très “possible” communisme ? »

Cependant Marx définit le communisme au sens strict comme une société sans classe et sans Etat, et ce n’est absolument pas pour lui le cas de la Commune comme on le voit dans sa lettre au professeur E. S. Bessy

(je souligne un passage) :

19 octobre 1870.

Cher Monsieur,

Deak est contre les ouvriers. Il est, en fait, une édition hongroise d’un whig anglais.

En ce qui concerne Lyon, j’ai reçu des lettres qui ne sont as destinées à la publi­cation. Tout d’abord, tout a bien été. Sous la pression de la section de l’Inter­nationale, la république a été proclamée avant que Paris ait pris cette mesure. Un gouvernement révolutionnaire a été immédiatement établi : la Commune, composée en partie d’ouvriers appartenant à l’Internationale, en partie de républicains radicaux bourgeois. Les octrois ont été immédiatement abolis, et à juste titre. Les intrigants bonapartistes et cléricaux furent intimidés. Des mesures énergiques furent prises pour armer toute la population. La bourgeoisie a commencé, sinon à sympathiser réellement avec le nouvel ordre de choses, du moins à le subir en silence. L’action de Lyon a eu immédi­a­tement du retentissement à Marseille et Toulouse, où les sections de l’Internationale sont fortes.

Mais ces ânes de Bakounine et de Cluseret sont arrivés à Lyon et ont tout gâté. Appartenant tous les deux à l’Internationale, ils ont eu, malheureusement, assez d’influence pour fourvoyer nos amis. L’Hôtel de ville a été pris - pour de courts ins­tants - et les décrets les plus fous ont été lancés touchant l’abolition de l’État et des stupidités analogues. Vous comprenez que le fait même qu’un Russe - représenté par les journaux de la bourgeoisie comme un agent de Bismarck - vînt prétendre à s’im­po­ser comme le chef d’un comité du salut de la France était tout à fait suffisant pour faire tourner l’opinion publique. Quant à Cluseret, il s’est conduit à la fois comme un idiot et comme un lâche. Ces deux hommes ont quitté Lyon après leur échec.

A Rouen, comme dans la plupart des autres villes industrielles de France, les sections de l’Internationale, suivant l’exemple de Lyon, ont imposé l’admission officielle de l’élément ouvrier dans les « comités de défense ».

Toutefois, je dois vous dire que, d’après toutes les informations que j’ai reçues de France, la bourgeoisie dans son ensemble préfère la conquête prussienne à la victoire d’une république à tendances socialistes.

Fidèlement à vous,

KARL MARX.

A l’inverse des positions d’Engels et de Lénine, la Commune de Paris selon Ducoin affadit et dénature la conception de Marx. Il n’en reste plus qu’un bric-à brac, une auberge espagnole à la disposition des anarchistes et réformistes de tous les horizons.

Jean

[1] A Propos de cette caractéristique de la Commune, comme nouveau type d’État Lénine écrivait :

« Un organisme « non parlementaire mais agissant », voilà qui s’adresse on ne peut plus directement aux parlementaires modernes et aux « toutous » parlementaires de la social-démocratie 1 Considérez n’importe quel pays parlementaire, depuis l’Amérique jusqu’à la Suisse, depuis ta France jusqu’à l’Angleterre, la Norvège, etc., la véritable besogne d’ « État » se fait dans la coulisse ; elle est exécutée par les départements, les chancelleries, les états-majors. Dans les parlements, on ne fait que bavarder, à seule fin de duper le « bon peuple ». Au parlementarisme vénal, pourri jusqu’à la moelle, de la société bourgeoise, la Commune substitue des organismes où la liberté d’opinion et de discussion ne dégénère pas en duperie, car les parlementaires doivent travailler eux-mêmes, appliquer eux-mêmes leurs lois, en vérifier eux-mêmes les effets, en répondre eux-mêmes directement devant leurs électeurs. Les organismes représentatifs demeurent, mais le parlementarisme comme système spécial, comme division du travail législatif et exécutif, comme situation privilégiée pour les députés, n’est plus. il ne saurait être question de supprimer d’emblée, partout et complètement, le fonctionnarisme. C’est une utopie. Mais briser d’emblée la vieille machine administrative pour commencer sans délai à en construire une nouvelle, permettant de supprimer graduellement tout fonctionnarisme, cela n’est pas une utopie, c’est l’expérience de la Commune, c’est la tâche urgente, immédiate, du prolétariat révolutionnaire. » (LÉNINE : ouvrage cité, tome XXV, pp. 457-460.)

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  • (2016) 37eme congrès du PCF

    Texte nr 3, Unir les communistes, le défi renouvelé du PCF et son résumé.

    Signé par 626 communistes de 66 départements, dont 15 départements avec plus de 10 signataires, présenté au 37eme congrès du PCF comme base de discussion. Il a obtenu 3.755 voix à la consultation interne pour le choix de la base commune (sur 24.376 exprimés).