Grèce : l’euro, la souveraineté, et l’État comme enjeux de la stratégie de la gauche.

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Le débat Sotiris-Lordon organisé par "Penser l’émancipation" à Paris le 2 Avril 2015 montre a quel point il y a urgence à bousculer la direction du PCF sur la question européenne. Au moment ou la Grèce est face au mur de cette alternative à la dictature européenne que Lordon résume dans une formule choc "la souffrir, la détruire, ou la fuire", la position de Sotiris, dirigeant du Front de Gauche Grec, rend incompréhensible le refus de Pierre Laurent d’ouvrir enfin le débat des communistes... Il doit choisir entre la solidarité internationaliste avec la Grèce et la légalité institutionnelle de l’Union Européenne.

Le 30 Mai, le rassemblement à Paris à l’appel des assises du communisme est le moyen pour tous ceux qui veulent faire vivre et renforcer le PCF, de faire grandir cette exigence

Ci-dessous l’intervention de Panagilotis Sotiris, celle de Lordon ne semble pas publié, il faut donc écouter la vidéo...
Le débat en vidéo... https://youtu.be/fOC8XJbcAyU

Panagiotis Sotiris

L’arrivée de SYRIZA au pouvoir, c’est-à-dire la première fois qu’un parti de la Gauche non social-démocrate arrive au pouvoir dans un gouvernement où la Gauche ne représente pas l’aille minoritaire d’une coalition est, de toute façon, un événement historique, l’ouverture d’une nouvelle phase historique, un message d’espoir tout à fait indispensable pour toutes les classes subalternes en Europe !

Cette avancée fut le résultat d’une séquence historique sans précédent. Nous avons eu à traverser la crise la plus profonde d’un modèle de croissance et de développement qui manifeste les contradictions insurmontables de la version européenne de néolibéralisme et de l’euro comme monnaie unique : une combinaison de dette incontrôlable, de perte de compétitivité, d’érosion constante de la base productive, d’un consumérisme autodestructeur basé sur l’hausse brutale du niveau d’endettement privé.

Non, la crise de 2009 en Grèce n’était pas l’échec de la version « périphérique » du « projet euro », c’était son « succès », c’était sa « vérité ». Le réponse Européenne à cette crise profonde du néolibéralisme européen a été de transformer la Grèce en terrain de la plus grande expérimentation sur la possibilité d’imposer, de manière extrêmement violente, un régime d’accumulation capitaliste basé sur l’élimination de tous les acquis sociaux et de tous les droits syndicaux, sur la dérégulation totale du marché de travail, sur la privatisation complète de l’infrastructure social, des ressources naturelles et de l’espace public, et sur une ponction considérable des revenus vers le capital financier. Cette réponse a aussi été un terrain d’essai de la post-démocratie autoritaire européenne, en particulier dans le cas du premier coup d’état postmoderne Européen qu’a représenté le gouvernement Papadémos, l’ex chef de la Banque de Grèce. [1]

Le résultat fut un désastre sociale qui ne peut être comparé qu’avec les conséquences de la Seconde Guerre Mondiale : Une diminution de PNB de presque 25%, un taux de chômage qui en fin de 2013 était à 27% et qui dépasse aujourd’hui encore les 25%, une fuite massive de jeunes diplômé(e)s face à une taux de chômage pour la jeunesse qui est resté à plus de 50%, une détérioration de tous les indices de santé publique.

Mais le séisme électoral Grec n’est pas seulement la conséquence d’une crise sociale. L’aspect surdéterminant fut une séquence presque insurrectionnelle de luttes sociales, incluant des formes originales de protestation politique comme les rassemblements dans les Places, qui a crée de nouvelles formes d’unité entre les classes subalternes, a donné un sens antagoniste et radical au peuple comme sujet collectif de résistance, a rendu tangible la possibilité d’un nouveau « bloc historique » des forces du travail, de la culture, et du savoir. C’est cette séquence exceptionnelle qui peut expliquer de l’intensité de la crise d’hégémonie et de l’amplitude des déplacements des rapports de représentation et de ce décalage impressionnant entre le système politique et les aspirations de classes subalternes. C’est ici qu’one peut trouver les racines de la victoire de la Gauche grecque.

Mais cet espoir est maintenant menacé par la perspective d’une défaite humiliante, qui sera un message de désespoir. On observe chaque jour de nouvelles formes d’extorsion cynique du gouvernement grec, sous la menace d’une asphyxie fiscale, à cause de la dépendance de la Grèce vis-à-vis des injections de crédit et de liquidité, mais aussi à cause du coût énorme des dettes déjà accumulées envers l’UE et le FMI. On observe les réquisitions d’une partie des autres membres de l’UE pour imposer de nouvelles mesures d’austérité et « reformes structurelles », c’est-à-dire de restructuration capitaliste et néolibérale. On ne peut pas non plus ignorer le calcul politique consistant à assurer une capitulation de gouvernement grec, une défaite visant à « envoyer le message » qu’il est impossible d’échapper à l’« état d’exception permanent » néolibéral, qui est devenu la norme européenne.

Si cette défaite a lieu, elle sera le résultat d’une incapacité du part de la Gauche grecque, et en particulier du groupe dirigeant de SYRIZA, de se confronter à la question de pouvoir et de la souveraineté au niveau national, au niveau international et en particulier à l’intersection du niveau national et du niveau international.

Je voudrais insister sur le fait que tous ces développements importants n’ont pas été accompagnés d’un débat sérieux sur la question de l’État et sur la question de ce qu’il faudrait « faire » du cadre international dans lequel se trouve le nouveau gouvernement grec.

En ce qui concerne la situation internationale vous connaissez bien la situation. Le gouvernement grec est la cible d’une attaque extrême de la part de l’Union Européenne. À l’issue d’une élection où l’électorat avait rejeté, tout simplement, l’austérité et les reformes néolibérales, les institutions de l’Union Européenne essaient d’étouffer financièrement la société grecque dans le but de continuer la même politique. Les institutions européennes utilisent la dépendance budgétaire de la Grèce, qui ne peut continuer à financer les services publics, les salaires et les retraites, payer sa dette envers le FMI et la BCE, sans utiliser des fonds européens et en particulier les injections de liquidité de la part de la BCE. Le but des « institutions » est de faire la preuve qu’aucun pays ne peut échapper à la politique d’austérité et de l’obsession néolibérale dictée par l’Union Européenne. Ce que les représentants de l’Union Européenne veulent notamment imposer ce n’est pas seulement une adhésion aux politiques néolibérales ou sociales-libérales mais, plutôt, la mise en place d’une forme de surveillance disciplinaire constante, un processus d’évaluation, avec de critères ultralibéraux, de tous les choix politiques du gouvernement grec, avec l’autorisation de bloquer les mesures qu’ils considèrent comme une violation de l’orthodoxie néolibérale. C’est exactement cette version de souveraineté réduite et limitée que les institutions Européennes veulent imposer au nouveau gouvernement. L’aspect important ne concerne par les mesures particulières mais le mécanisme d’imposition, à perpétuité, des politiques néolibérales.

C’est exactement avec ce mécanisme pervers d’une combinaison entre une forme de souveraineté cédée et limitée, en particulier en ce qui concerne les politiques sociales, et l’imposition d’un régime des échanges inégale, qui trouve son manifestation plus agressive dans la négation de la souveraineté monétaire, que l’Union Européenne est devenue l’exemple le plus agressif de l’expérimentation non seulement avec les politiques économiques néolibérales, mais aussi la plus avancée version d’une post-démocratie disciplinaire et autoritaire.

L’évolution de formes de gouvernance Européenne représente une vaste expérimentation de cette forme de souveraineté limitée, de cette nouvelle forme de surveillance et de l’imposition violente d’un modèle social ultralibéral. L’Union Européenne accompagnée par le FMI a été prête à verser des centaines des milliards d’euros à condition que la Grèce applique des « réformes », c’est-à-dire la destruction de toute l’infrastructure sociale, et le changement violent du rapport de forces en faveur du patronat et des forces de capital. C’est exactement cela qui est en cours aujourd’hui, dans la négociation du gouvernement Grecque avec les « Institutions », c’est-à-dire l’infâme Troïka. Cette pratique prédatrice de l’Union Européenne n’est pas du ressort de l’exception. Comme « état d’exception permanente » c’est le fonctionnement « normal » de l’Europe. En ce sens on peut parler, comme Cédric Durand et Razmig Keucheyan, d’un « césarisme bureaucratique », « un césarisme non pas militaire, mais financier et bureaucratique » [2], qui représente la « crise organique » des stratégies bourgeoises et de la construction européenne, pour la simple raison que la stratégie bourgeoise néolibérale n’a jamais abouti à construire un « bloc historique ». Il est également intéressant de souligner l’observation de Durand et Keucheyan sur le fait que l’hégémonie contemporaine de la finance représente exactement ce « pseudo-bloc historique ». Quand les marchés deviennent la forme dominante des rapports et de cohésion au niveau Européen, le bureaucratisme autoritaire et punitif devient la seule forme de gouvernance possible.

Ce processus est autoritaire et antidémocratique de façon profonde et fondamentale. La déclaration de Jean-Claude Juncker selon laquelle « il ne peut y avoir de choix démocratique contre les traités européens » [3] est une manifestation de ce cynisme anti-démocratique enraciné dans le tissu institutionnel du processus d’Intégration Européenne.

La démocratie ce n’est pas la « deliberation », ni la « consultation », ni la « négociation », ni les « groupes de pression » et le « lobbying » obstiné (30.000 employé(e)s de la Commission Européenne et 30.000 « lobbyists » à Bruxelles), qui sont les aspects supposés « démocratiques » de la construction européenne. La démocratie signifie la capacité d’une volonté collective des classes subalternes d’imposer leurs exigences politiques et sociales. Cette possibilité est récusée dans le cadre Européen.

L’Europe ‘intégrée’ ne peut pas être démocratique et le retour de la démocratie en Europe nécessite la rupture avec le processus d’intégration européenne.

La rupture avec cette normalité Européenne, la rupture avec l’architecture monétaire, financière et institutionnelle de la zone euro et la désobéissance aux traités Européens deviennent aujourd’hui la condition nécessaire pour une sortie progressive et démocratique de la crise et pour l’ouverture de nouvelles voies socialistes en Europe. Et pour prendre l’exemple de l’euro : la sortie de la zone euro n’est pas une question technique ou un choix entre options monétaires. L’avantage d’un retour à la monnaie nationale n’est pas seulement la protection contre le dumping social généralisé et l’inégalité structurale de la zone-euro. C’est d’abord la récupération d’un contrôle démocratique sur la politique économique et sociale et la libération nécessaire de toutes les contraintes et les formes d’intervention inscrites dans le cadre des traités européens et des régulations concernant la gouvernance économique européenne.

En ce sens, il faut dire qu’aujourd’hui la question de la souveraineté devient un enjeu de classe, une question autour de laquelle se condensent les stratégies antagonistes de classe. On a besoin d’une souveraineté démocratique et populaire, en tant que récupération d’un contrôle démocratique et sociale contre la violence systémique du capital internationalisé. On connaît bien les problèmes associés à la notion de souveraineté, en particulier dans son association avec le nationalisme, le racisme, le colonialisme. Je peux comprendre les craintes d’une confusion entre une démarche et une revendication démocratiques et les problèmes, par exemple, avec le rapport en France entre une forme de souveraineté républicaine et le colonialisme et aussi le racisme actuel de l’État Français. Mais on parle d’une souveraineté fondée sur une alliance sociale différente de celle du « souverainisme » bourgeois : on parle d’une alliance des forces populaires, une alliance basée sur la condition commune des classes subalternes, sur la solidarité et la lutte commune. Comme Fréderic Lordon le soulignait : « Démocratie, souveraineté populaire : une seule et même idée, qui est celle de la maîtrise par une communauté de son propre destin ». [4]

En ce sens la récupération de souveraineté est la condition d’un changement profond dans le rapport de forces, et représente cet effort collectif et émancipateur vers une autre voie, une autre narration pour une société basée sur une hégémonie potentielle des classes travailleuses.

Et le nationalisme ? Qu’est-ce qu’on peut faire avec le nationalisme et l’identification historique entre la souveraineté dans le cadre de l’État-nation moderne et le nationalisme ? Je voudrais insister qu’on peut avoir une conception politique ou plutôt politiquement performative de la nation. En ce sens, la nation n’est pas la « communauté imaginaire du ‘sang commun’ » c’est l’unité dans la lutte de classes subalternes, l’unité de tous et toutes qui partagent les mêmes problèmes, la même misère, le même espoir, les mêmes luttes. La nation n’est pas l’origine commune, c’est la situation et la perspective communes. Fréderic Lordon nous offre une description suffisamment provocatrice de cette conception transformée et émancipatrice de la nation, de ce qu’il appelle le nouveau paysage de la nation :

« Car voilà le nouveau paysage de la nationalité : Bernard Arnault ? Pas français. Cahuzac ? Pas français. Johnny et Depardieu qui se baladent dans le monde comme dans un self-service à passeports ? Pas français. Les Mamadou et les Mohammed qui triment dans des ateliers à sueur, font les boulots que personne d’autre ne veut faire, et payent leurs impôts sont mille fois plus français que cette race des seigneurs. Le sang bleu évadé fiscal, dehors ! Passeport et bienvenue à tous les basanés installés sur le territoire, qui, eux contribuent deux fois, par leur travail et par leurs impôts, à la vie collective, double contribution qui donne son unique critère à l’appartenance de ce qui, oui !, continue de s’appeler une nation » [5]

Je crois qu’on a ici la possibilité de repenser les questions dites de l’ « identité » et aussi une réponse au racisme institutionnalisé des États Européens.

Et permettez-moi d’ajouter ici que cette position se réfère d’abord à une récupération réelle de la souveraineté et une rupture avec la « construction européenne ». Elle n’a rien à faire avec le retour d’un discours ou d’une esthétique plus « patriotique », adopté par le gouvernement grec comme un contre-pied au compromis faits au niveau européen...

Et ca nous pose la question de l’internationalisme. Je voudrais souligner que un des problèmes les plus importants, un des signes de la crise profonde de la Gauche Européenne c’est l’acceptation fataliste de l’Intégration Européenne. L’acceptation fataliste du processus d’Intégration Européenne comme inévitable, est, en réalité, un signe de défaite face à l’offensive néolibérale. Les accusations de social-chauvinisme à toutes celles et tous ceux qui insistent sur la rupture avec le projet Européen, la stigmatisation de toute défense de la souveraineté populaire comme une attitude « nationaliste », la diabolisation du rejet de l’euro comme monnaie unique, tous pointent dans la même direction : une confusion entre l’internationalisme ouvrier ou populaire et le nationalisme du capital.

L’Intégration Européenne n’est pas la forme perverse d’un cosmopolitisme ou internationalisme, c’est le nationalisme actuel du capital. L’euro c’est le nationalisme de Capital, la récupération de la souveraineté monétaire est une forme d’internationalisme populaire.

Et ce n’est pas par hasard que l’Union Européenne, tandis qu’elle attaque toutes les formes de souveraineté qui peuvent êtres essentielles à la défense des acquis sociaux, des droits syndicaux et des services publiques, peut en même temps s’accommoder de toutes les formes de nationalisme, de l’exclusion massive et meurtrière des refugié(e)s et des migrant(e)s, de toutes les formes de discriminations au niveau national.

Dans l’Union Européenne le problème n’est pas le ‘défi démocratique’ c’est le vide démocratique. Le ‘fédéralisme autoritaire’ sans légitimité démocratique, ce constitutionalisme néolibéral sans aucune forme de pouvoir constituant distinct des intérêts du patronat.

On sait qu’il y a des partisans même dans la gauche radicale d’une forme de fédéralisme démocratique. Toni Negri et Raúl Sánchez Cedillo ont lancé un appel il y a quelques semaines, dans lequel ils reconnaissaient la perte de souveraineté dans le cadre Européen, et affirmait dès lors que la seule solution, c’était un fédéralisme démocratique qui transformerait l’Europe en un contre-pouvoir face à l’Atlantisme et au néolibéralisme. [6] D’ailleurs, le problème c’est que dès le début de ce processus d’intégration le fédéralisme représentait exactement la méfiance des élites économiques et politiques Européennes envers la souveraineté populaire. Comme Cédric Durand l’a souligné, c’était Hayek lui-même qui considérait le fédéralisme comme une restriction des formes d’intervention du part des couches populaires.

Alors, on a besoin de parler d’un nouvel internationalisme qui doit commencer par la rupture avec les de l’intégration européenne. Aujourd’hui être internationaliste signifie l’effort collectif pour rompre avec la construction Européenne, pour récupérer la souveraineté populaire, pour ouvrir une nouvelle voie basée sur la lutte et l’intelligence collective des classes subalternes. Ce processus de rupture, ce n’est pas le nationalisme ni le chauvinisme, c’est le retour de la démocratie en Europe, c’est la possibilité de repenser la coopération et la solidarité internationales en termes de bénéfice mutuels.

L’intégration transnationale capitaliste, dont l’UE est l’exemple le plus avancé au niveau global, n’exclut pas l’antagonisme politique et social, les confrontations politiques, les interventions impérialistes, la guerre. La contribution importante des théories marxistes classiques de l’impérialisme était l’insistance sur le fait que le comportement international des États est déterminé en dernière instance par les rapports sociaux au sein de chaque formation sociale. L’impérialisme, l’agression, l’antagonisme, sont des expressions des rapports capitalistes, en particulier dans des conjonctures de contre-offensive capitaliste. Alors la paix et la coopération sont dépendantes, en dernière instance, du rapport de force de classe et de la configuration sociale et politique dans chaque formation sociale. Chaque coup contre l’UE aujourd’hui, chaque « maillon » qui rompt avec la chaîne, est une étape vers une Europe plus démocratique.

Mais tout dépend de la question de pouvoir, de la question de l’État. Dans la théorie et la politique marxistes il y a toujours eu une certaine ambivalence.

D’une part nous connaissons tous les références à la nécessité de la destruction de l’État, d’un processus de dépérissement de l’État, d’une conception de l’émancipation comme libération de l’État. C’est une rupture avec toute la tradition de la philosophie politique de la Modernité, dans la quelle c’est toujours l’État qui garantit la société juste et rationnelle.

D’autre part aussi dans la tradition marxiste, on trouve l’importance du pouvoir étatique pour commencer un processus de changement social, d’un pouvoir même despotique comme soulignait Marx dans le Manifeste où il parlait d’une « une violation despotique du droit de propriété et du régime bourgeois de production », de la nécessité d’utiliser la « suprématie politique » du prolétariat pour « pour centraliser tous les instruments de production entre les mains de l’Etat », même s’il définissait l’État comme « le prolétariat organisé en classe dominante ». [7]

Comme solution à cette bifurcation entre un antiétatisme profond et la nécessité d’utiliser le pouvoir étatique, c’était Marx lui-même qui insistait que « la classe ouvrière ne peut pas se contenter de prendre tel quel l’appareil d’État et de le faire fonctionner pour son propre compte ». Étienne Balibar avait souligné cette phrase comme une forme de rectification du Manifeste et comme indicatrice de la nécessité d’une nouvelle pratique de la politique.

Aujourd’hui nous sommes face à une transformation profonde, une mutation des formes étatiques dans le capitalisme contemporain. Malgré le discours « antiétatique » du néolibéralisme et les politiques de privatisation et de dérégulation, l’échelle des formes d’interventions étatiques ont augmenté. L’émergence de nouveaux marchés en particulier dans l’énergie, les infrastructures, et les services publics comme l’éducation ou la santé s’est accompagnée de nouvelles agences de régulation, d’accréditation, de ‘concurrence’ régulée, de revenus garantis pour le entreprises privés. Dans le même temps, on a pu observer l’ascension impressionnante des appareils d’État répressifs, avec la création d’une État parallèle de surveillance et des « opérations noires » antiterroristes. Mais le changement le plus profond fut l’internalisation de stratégies capitalistes dans le tissu institutionnel de l’État, déjà entrevue par Poulantzas, comme élément d’une tendance générale au déplacement d’hégémonie du législatif vers l’exécutif, qui est l’aspect principal de ce que Poulantzas lui-même avait désigné comme « étatisme autoritaire ». [8] Il en résulte un renforcement des centres de décision contre toutes formes d’intervention des mouvements populaires. Le processus d’Intégration Européenne peut être considéré comme un point haut de cette tendance. La bureaucratie de la Commission Européenne, avec ses pouvoirs de surveillance, de blocage, de veto, de négation de financement, et d’intervention, ses relations avec des centres autonomes au sein des États-membres, comme dans le cas de Banques Centrales autonomes ou des « Autorités indépendantes », représente exactement cette tendance.

Par conséquent, il impossible de simplement utiliser l’État, les appareils d’État existants, comme un instrument neutre. L’affirmation que l’État n’est pas un instrument mais une condensation matérielle d’un rapport de forces entre les classes (Poulantzas) ne signifie pas qu’un simple changement de rapport de forces électoraux peut changer le rôle et la fonction des Appareils de l’État. On peut aussi décrire l’État comme une condensation et une matérialisation des stratégies de classes. En ce sens, on peut dire que, dans le cas d’un gouvernement d’un Parti qui n’est pas un « parti d’État », un parti systémique, il peut exister (et c’est le plus probable) une contradiction et un antagonisme entre la volonté politique et sa capacité d’imposer des choix d’une part, et d’autre part la stratégie inscrite au sein des Appareils de l’État. On en a vu la forme la plus agressive dans le cas du gouvernement Allende. Mais on a aussi vu la possibilité d’un « coup d’état » plus lent, et plus silencieux qui jour par jour mène aux reculs et aux compromis.

Presque 40 ans sont passés depuis le dernier débat sérieux sur la stratégie de la Gauche face à l’État et le pouvoir gouvernemental. Dans les années 1970, avec l’optimisme suscité par des gouvernements de Gauche comme première étape d’une voie démocratique pour le socialisme, ce débat était important, même s’il fut incomplet et inachevé. [9] Et c’était Althusser en cette époque là qu’insistait sur la l’excès de force que détient la classe dominante.

La résultante relativement stable (et reproduite dans la stabilité par l’État) de cet affrontement de forces (rapport de force est une notion comptable car statique) est effectivement que ce qui compte, c’est l’excès de force conflictuel, réel ou potentiel, qui constitue l’énergie A, laquelle va être transformée en pouvoir par la machine d’État : transformée en droit, en lois, et en normes. [10]

Et on peut ajouter : en obstacles réels contre tout effort pour une politique radicale.

Par conséquent, la question de la transformation de l’État par rapport aux exigences de nouvelle forme de souveraineté populaire ne peut pas être conçue comme une « démocratisation » de l’État actuel, comme disait Althusser, « ce n’est pas ajouter l’adjectif « démocratique » à chaque appareil d’État existant ». [11] Cette transformation doit être conçue comme le résultat d’un « processus constituant » au delà de l’acquis institutionnel des classes dominantes. Avec de nouvelles formes de participation démocratique à tous les niveaux, avec l’introduction des nouvelles formes de contrôle social, avec la reconnaissance des pratiques d’autogestion, avec l’imposition des limites aux droits de propriété, avec des nouvelles formes de contrôle démocratique et de transparence en ce qui concerne les appareils répressifs.

Et c’est pourquoi on peut dire qu’un des problèmes avec le gouvernement de SYRIZA c’est exactement cette manque de volonté d’initier un processus de transformation institutionnelle. Par contre, ce qu’on peut observer c’est l’acceptation, comme limite absolu, de la légalité actuelle, y comprise la légalité européenne, et le recyclage des cadres venant des partis systémiques et en particulier du PASOK.

Tandis que cette transformation profonde du tissu institutionnel de l’État est tout-à-fait indispensable, en même temps, elle ne suffit pas. Face à l’excès de force des classes dominantes déjà inscrite dans la matérialité de l’État contemporain, on a besoin d’un excès de force des classes subalternes. L’existence de mouvements autonomes et radicaux, le refus de tout « étatisation » des mouvements, l’expansion des formes autonomes d’organisation populaire et des « contre-institutions » de (contre)pouvoir populaire, sont plus nécessaires face à un gouvernement de Gauche, même si, comme signalait Poulantzas, cela signifie aussi une « tension irréductible entre les partis ouvriers et les mouvements sociaux » comme une « condition nécessaire de la dynamique d’une transition au socialisme démocratique ». [12] Althusser, en 1978, dans une interview à Rossana Rossanda, en se référant au grand débat au sein de la gauche communiste européenne sur le thème d’un gouvernement potentiel de la gauche, soulignait que « le fait que la lutte des classes (bourgeoise et prolétarienne) a l’État pour enjeu (hic et nunc) ne signifie nullement que la politique doive se définir par rapport à l’État ». [13] C’est exactement cette nouvelle pratique de la politique, dont parla Althusser, qui reste jusqu’à nos jours un des plus grandes enjeux pour la gauche. On peut aussi la formuler comme la question de quelle pratique de la politique pour une nouvelle forme de souveraineté populaire, et aussi la question d’une nouvelle relation entre partis de gauche et l’État, ce qu’Althusser désignait comme la thèse que même si les partis de la gauche arrivent au pouvoir gouvernemental, ils ne peuvent pas être de « partis de gouvernement tout court », [14] mais doivent avoir une « toute autre ‘pratique politique’ » [15] que les partis bourgeois.

C’est exactement cette nouvelle pratique de la politique avec un programme de ruptures, une conception radicale de la souveraineté populaire et aussi le déclenchement des expérimentations avec un nouveau paradigme de croissance (ou de « dé-croissance ») basé sur les expériences des luttes collectives et l’intelligence collective, combiné avec des formes de politisation de masse, d’une nouvelle intellectualité politique de masses, qui peut transformer les dynamiques actuelles et les alliances des classes en un nouveau « bloc historique ». [16]

Est-ce que j’ai fait ce détour théorique seulement pour démontrer l’impossibilité d’un changement en Grèce ou l’incapacité de SYRIZA à diriger, dans le sens que Gramsci donnait à ce terme, un processus de formation d’un nouveau « bloc historique » ? Non ! J’ai parlé au nom de la possibilité ouverte par un mouvement sans précédent, au nom du potentiel de transformer la Grèce en premier « maillon faible » de l’Union Européenne, au nom de la potentialité d’une autre voie, d’un autre paradigme pour la société grecque. Avec une stratégie de ruptures avec la dette, l’euro, l’UE. Avec un mouvement fort et militant. Avec une dialectique entre gouvernement et mobilisation populaire. Pour éviter la défaite et l’humiliation. Pour donner un exemple nécessaire pour tous les mouvements en Europe et créer, pour utiliser de terminologie spinozienne, de nouvelles notions communes de lutte effective.

J’ai commencé cette présentation en parlant de l’espoir. On sait que pour Spinoza l’espoir et le peur ne peuvent pas être per se des bons affects. [17] Peut-être est-ce la voie qu’on doit suivre. Au-delà de l’espoir comme investissement sur la possibilité d’avoir des résultats concrets en faisant simplement appel aux exigences morales face au cynisme des élites européennes. Mais aussi au delà de la peur que la rupture soit impossible et irrationnelle. Avec la fortitude, la fermeté et la générosité, [18] la rationalité et l’intelligence d’un peuple en lutte pour créer un nouveau futur !

Voir en ligne : interview de Panagiotis Sotiris sur mediapart

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  • (2002) Lenin (requiem), texte de B. Brecht, musique de H. Eisler

    Un film
    Sur une musique de Hans Eisler, le requiem Lenin, écrit sur commande du PCUS pour le 20ème anniversaire de la mort de Illytch, mais jamais joué en URSS... avec un texte de Bertold Brecht, et des images d’hier et aujourd’hui de ces luttes de classes qui font l’histoire encore et toujours...

  • (2009) Déclaration de Malakoff

    Le 21 mars 2009, 155 militants, de 29 départements réunis à Malakoff signataires du texte alternatif du 34ème congrès « Faire vivre et renforcer le PCF, une exigence de notre temps ». lire la déclaration complète et les signataires

  • (2011) Communistes de cœur, de raison et de combat !

    La déclaration complète

    Les résultats de la consultation des 16, 17 et 18 juin sont maintenant connus. Les enjeux sont importants et il nous faut donc les examiner pour en tirer les enseignements qui nous seront utiles pour l’avenir.

    Un peu plus d’un tiers des adhérents a participé à cette consultation, soit une participation en hausse par rapport aux précédents votes, dans un contexte de baisse des cotisants.
    ... lire la suite

  • (2016) 37eme congrès du PCF

    Texte nr 3, Unir les communistes, le défi renouvelé du PCF et son résumé.

    Signé par 626 communistes de 66 départements, dont 15 départements avec plus de 10 signataires, présenté au 37eme congrès du PCF comme base de discussion. Il a obtenu 3.755 voix à la consultation interne pour le choix de la base commune (sur 24.376 exprimés).