Front de Gauche : stratégie électorale et démarche politique Caroline Andreani, Approches Marxistes n° 29, mai 2013

, par  Caroline Andréani , popularité : 2%

La manifestation du 5 mai dernier illustre les contradictions de la démarche du Front de gauche, qui oscille depuis le départ entre une stratégie électorale, celle d’un rassemblement de forces politiques à la gauche du Parti socialiste, et une démarche politique moins évidente, qui elle même oscille entre la volonté de dilution du PCF au sein d’un rassemblement plus large, et la volonté de maintenir malgré tout la primauté de la force communiste au sein de ce rassemblement. La diversité des échéances électorales et politiques, la stratégie à géométrie variable de la direction du Parti communiste et de son principal allié, le Parti de gauche de Jean-Luc Mélenchon, font qu’il est parfois difficile de bien comprendre tous les éléments de la démarche. Pour autant, ne nous y trompons pas, le risque de dissolution est latent depuis la création du Front de gauche il y a 5 ans.

L’héritage des collectifs anti-libéraux

Rappelons-nous de l’épisode des collectifs anti-libéraux et du plantage de l’élection présidentielle de 2007.

En 2004, le Parti communiste, après avoir hésité sur la stratégie, se lance dans une campagne pour le « Non » au référendum sur le Traité constitutionnel européen. Cette campagne rassemble bien au-delà du Pcf, puisque l’on voit aux côtés de Marie-George Buffet des personnalités aussi diverses que Olivier Besancenot, Laurent Fabius, José Bové ou Jean-Luc Mélenchon. Cette expérience d’une campagne collective, avec des militants issus de l’extrême gauche, est une première pour le Pcf qui jusque-là se méfiait de tout ce qui n’était pas issu de ses rangs. Le référendum de 2005 voit la victoire du « Non ». A travers cette expérience politique positive, les dirigeants du Parti communiste commencent à ré-espérer peser sur le débat politique, en sortant du tête à tête inégalitaire avec le Parti socialiste. Le Pcf rêve déjà d’une alliance large, comme le montre les démarches envers Laurent Fabius qui est invité à la Fête de L’Humanité en 2005. Mais la greffe ne prend pas car de nombreux militants du Pcf se souviennent de ce Premier ministre de Mitterrand, chantre de l’austérité, et de l’épisode du sang contaminé.

C’est à la suite de l’expérience de 2005 que sont créés en 2006 les collectifs anti-libéraux. Ces collectifs rassemblent dans les mêmes assemblées militants communistes et militants de la « petite gauche ». La direction du Parti travaille à une liste commune fédérant toutes les forces à la gauche du parti . Elle fait de nombreuses avances à l’étoile montante de l’époque, Olivier Besancenot. Las, la LCR est dans son processus de construction du Nouveau parti anti-capitaliste. Persuadés de devancer le PCF aux élections présidentielles et d’attirer à eux de nombreux communistes, voire de siphonner la majorité des militants communistes pour créer enfin la grande organisation populaire qui dépassera le PF, les dirigeants du NPA refusent toute idée d’alliance. Le Pcf devra donc se rabattre sur les militants gauchistes et écologistes des collectifs, qui se reconnaissent, eux, dans José Bové beaucoup plus que dans Marie-Georges Buffet.

Ce n’est pas faute, au sein du PCF, de mettre en garde contre une certaine forme d’aventurisme liée à une méconnaissance totale de la mouvance gauchiste. Ce qui devait arriver arriva : les collectifs explosèrent lorsqu’il fallut désigner le candidat à l’élection présidentielle. Entre un José Bové issu de l’expérience du Larzac, dirigeant de la Confédération paysanne, quelques aventuriers politiques en mal de reconnaissance et Marie-Georges Buffet, les gauchistes choisirent Bové, les communistes MG Buffet, même s’il s’éleva à l’époque dans les rangs du PCF des voix pour déplorer que les communistes n’aient pas accepté le choix des gauchistes.

Marie-Georges Buffet, partie trop tard en campagne, ne se présentant pas sous l’étiquette communiste, ne réussit pas à mobiliser les communistes. Elle obtint moins de 2% des voix, son challenger José Bové faisant encore moins bien.

On aurait pu penser qu’après cette expérience cuisante, les communistes auraient eu à cœur de repenser leur démarche d’alliance et de réfléchir à une stratégie de rassemblement différente. C’était sans compter Jean-Luc Mélenchon, nouvel homme providentiel après Besancenot et Bové, rangés dans les limbes des tentatives malheureuses.

Les premiers pas du Front de gauche : européennes et régionales

S’il est un homme politique qui sait se saisir des opportunités, c’est bien Jean-Luc Mélenchon. Sénateur socialiste, issu de l’OCI, Mélenchon choisit son moment pour sortir du Parti socialiste avec un maximum de publicité, en novembre 2008, avec le député du Nord Marc Dolez. Il espère quitter le Parti socialiste avec sa frange de gauche, mais à peine 2.000 militants socialistes quittent leur parti pour le suivre.

Il déclare alors : « Ainsi que nous l’a montré en Allemagne Oskar Lafontaine avec Die Linke, nous décidons d’engager avec tous ceux qui partagent ces orientations la construction d un nouveau parti de gauche et nous appelons à la constitution d’un front de forces de gauche pour les élections européennes ».

Il n’est pas encore question d’un rassemblement avec le Parti communiste, et Mélenchon ne ferme aucune porte. Des contacts existent depuis 2005 entre les dirigeants du Parti communiste et Mélenchon. Il saura les ré-activer pour créer le Front de gauche, car l’aspiration a créer en France un nouveau Die Linke est bien présente dans la direction du PCF.

Le nouvel astéroïde politique comprend au départ trois « forces », le PCF, le Parti de gauche créé par Mélenchon, et la Gauche unitaire, issue du NPA et emmenée par un dirigeant historique de la LCR, Christian Piquet.

Pour les communistes, c’est un nouvel épisode politique qui voit le jour, et qui doit valider coûte que coûte une stratégie d’alliance électorale mise à mal avec les collectifs anti-libéraux. Plus question de perdre du temps avec la « petite gauche » : Gauche unitaire ou Parti de gauche, les deux formations n’existent que sur le papier et à travers leurs dirigeants « emblématiques », mais ils donnent une caution de rassemblement à la direction du Parti communiste qui cherche un renouveau dans l’affichage politique.

Ce renouveau, le Parti communiste va le payer chèrement au niveau des élus. Si le PG et la GU ne représentent que peu de forces sur le terrain, médiatiquement par contre, Jean-Luc Mélenchon prend une assurance et un poids que le PCF n’avait sans doute pas escompté. Ce poids médiatique, le Parti de gauche le monnaye. Lors des élections européennes de 2009, sur huit régions, le Parti communiste présente et réussit à faire élire deux communistes, Jacky Hénin (Nord-Pas-de-Calais) et Patrick Le Hyaric (Ile-de-France). Le Parti de gauche obtient deux têtes de liste éligibles et élues, Jean-Luc Mélenchon dans le Sud-Ouest, Marie-Christine Vergiat dans le Sud-Est. Au total, un micro-parti nouvellement créé (il est fondé officiellement le 1er février 2009) obtient autant de députés européens que le Parti communiste, ce dernier ayant été le fer de lance de la campagne des européennes.

Dans la foulée, aux élections régionales de mars 2010, le Parti communiste et ses alliés décident de poursuivre dans la voie tracée aux européennes. Si certains s’opposent fermement à cette alliance dans laquelle ils voient un jeu de dupes, d’autres au sein du Parti communiste y voient l’occasion de poursuivre dans la voie de l’effacement du parti. Toute l’aile droitière de la direction nationale pousse à fond pour que le Front de gauche soit l’étiquette derrière laquelle se rangent les communistes, voulant transformer une alliance électorale en nouvelle force politique.

Dans 17 régions, le Front de Gauche présente des listes autonomes. Au moment de la constitution des listes, on voit se manifester localement des membres se revendiquant de l’étiquette PG ou GU qui exigent et obtiennent des positions éligibles.

Résultat, aux régionales de 2010, les résultats électoraux sont contrastés. Avec 6% des scrutins au plan national, le Front de gauche réussit quelques percées intéressantes en Nord-Pas-de-Calais, Auvergne, Corse et Limousin où le Front de gauche dépasse les 10 %. Mais le Parti communiste lui, perd la moitié de ses élus -ils ne sont plus que 95- par rapport aux élections régionales de 2004 où il avait obtenu 191 élus. Au total, si le pourcentage global a augmenté, le nombre des élus est très en deçà de ce qu’il aurait du être parce qu’il fallait laisser la place aux partenaires, puis négocier avec le Parti socialiste. Des partenaires qui se révèlent parfois difficilement gérables. En Ile-de-France, au lendemain de l’élection, deux groupes Front de gauche siègent au Conseil régional, l’un rassemblant les communistes, l’autre leurs alliés des autres composantes politiques…

La présidentielle de 2012

L’aventure électorale des européennes et des régionales se poursuit avec les élections présidentielles de 2012.

En juin 2010, Pierre Laurent succède à Marie-Georges Buffet, promotrice du Front de gauche et soutien indéfectible de Jean-Luc Mélenchon. Pierre Laurent, tout jeune secrétaire national, ne souhaite manifestement pas risquer une candidature à l’élection présidentielle.

En 2011, la direction du PCF lance un processus de désignation du candidat à l’élection présidentielle. Pierre Laurent met son poids dans la balance en affirmant publiquement à différentes reprises que son candidat est Jean-Luc Mélenchon. Face à cette candidature imposée, d’autres noms circulent, les plus sérieux étant ceux d’André Gérin et d’André Chassaigne, tous deux députés et connus pour leur ancrage de terrain. Rapidement, André Gérin annonce son soutien à André Chassaigne. Lors de la consultation des communistes (juin 2011), Chassaigne obtient 36,82 % des voix des communistes. La désignation de Jean-Luc Mélenchon est donc actée.

Le soutien à Jean-Luc Mélenchon est une rupture dans l’histoire du PCF qui depuis 1981 avait toujours présenté un candidat aux élections présidentielles. En soutenant un candidat qui n’était pas issu de ses rangs, le PCF préférait éviter un énième résultat catastrophique. En même temps, il se privait d’une tribune politique au profit d’un ancien socialiste.

Le résultat a dépassé les prévisions : crédité en début de campagne de 6 % des suffrages, Mélenchon a réussi à dépasser 11 % des scrutins.

Mais surtout, cette campagne lui a permis de s’imposer comme un acteur incontournable de la vie politique. Entre ses interviews, ses débats, les réunions publiques dans les grandes villes de France qui ont réuni des centaines de milliers de partisans, Mélenchon a obtenu une tribune qu’il n’aurait jamais eue autrement. En politicien intelligent, il a eu ce qu’il cherchait : une légitimation médiatico-politique qui lui donne un poids sans commune mesure avec la réalité de son organisation.

Ne jetons pas la pierre à Mélenchon : sa verve, son talent d’orateur ont aussi cassé les codes du débat politique. Il a redonné, y compris aux communistes, une volonté de se battre contre les idées dominantes. Et on peut certainement mettre à son actif la non-participation à un gouvernement dirigé par le Parti socialiste, participation qui tentait une partie des dirigeants du PCF.

Ne sur-estimons toutefois pas les résultats de la présidentielle : Mélenchon a aussi engrangé les voix qui se sont portées aux scrutins précédents sur l’extrême gauche. Lors de cette élection, il a polarisé l’électorat que le parti communiste avait laissé échapper par l’illisibilité de ses positions et son manque de courage politique.

L’épisode Hénin-Beaumont

Le coup de pied de l’âne a été par la suite l’aventure législative d’Hénin-Beaumont. Lorsqu’au lendemain de la présidentielle, Pierre Laurent a officiellement annoncé au Conseil national du PCF la candidature de Mélenchon face à Marine Le Pen à Hénin-Beaumont, l’idée d’un duel Le Pen-Mélenchon a été appréciée. D’une part, ce parachutage déstabilisait la fédération du Pas-de-Calais, ouvertement hostile au Front de gauche. D’autre part, cela constituait un défi personnel pour le candidat de la présidentielle. A aucun moment les communistes n’ont remis en cause ce choix, alors qu’en tout état de cause, le Front de gauche n’était pas responsable de la montée en puissance du leader de l’extrême droite. En allant jouer les pompiers-pyromanes, le Front de gauche et les communistes en leur sein, tombaient dans le piège des médias et des partis bénéficiaires de la bi-polarisation de la vie politique. On peut aujourd’hui s’agacer que le Front national et le Front de gauche soient systématiquement renvoyés dos à dos. Il fallait commencer par refuser d’affronter l’extrême droite sur le terrain choisi par d’autres, en mettant en cause les véritables responsables de sa montée en puissance : la politique du gouvernement Fillon-Sarkozy, la crise économique, l’Union européenne.

Des lendemains qui chantent ?

Aujourd’hui se pose pour le Parti communiste plusieurs questions, dont les réponses ne sont ni simples ni évidentes.

La validité de la politique d’alliance électorale n’est pas à remettre en cause. A toutes les étapes de son histoire, le Parti communiste a conclu des alliances avec d’autres forces politiques, ce dès les années 1934 avec la mise en place du Front populaire, au moment de la Résistance, à la Libération. Depuis les années 60, on peut remarquer que ces alliances se sont limitées à un partenariat de plus en plus prégnant avec le Parti socialiste. Celles du Front de gauche ne dérogent donc pas à la règle, mais elles ne sont pas absurdes si l’on se place dans la perspective de desserrer l’étau des relations trop inégalitaires avec le Parti socialiste.

Autre chose est la dilution du Parti communiste dans une nouvelle force politique. Ce risque est présent, et il est inquiétant car toutes les expériences menées dans des conditions similaires ailleurs en Europe se sont terminées par la disparition des forces communistes.

Cependant, le personnage de Mélenchon refroidit de nombreux communistes. Le récent épisode du dépassement des prévisions du compte de campagne à l’élection présidentielle n’est pas sans interroger les communistes. En effet, au cas où les dépenses de la campagne présidentielle dépassaient les projections, le Parti de gauche s’était engagé à en assumer sa part. Il refuse aujourd’hui de le faire, laissant au Pcf le soin de payer l’ensemble des dépenses supplémentaires de la campagne.

Les positions du Parti de gauche, qui annonce lors de son congrès qu’il présentera des listes autonomes dans plus de 60 grandes villes de France face au Parti socialiste, sans en discuter au préalable avec ses partenaires, posent aussi problème aux communistes. Le PCF est le 3e parti de France en terme d’élus locaux. Or, il doit cette positon à ses alliances avec le Parti socialiste. Si celles-ci sont remises en cause par l’attitude du PG, que fera le Parti communiste ? Acceptera-t-il une confrontation avec le Ps dont il ne sortira pas vainqueur ? Certainement pas. Des décennies d’alliances électorales avec le Ps l’ont convaincu de ne pas affronter trop directement le Ps, le récent vote du budget du Conseil général le prouve.

Quid des instances dirigeantes du Front de gauche ? Même si l’on ne veut pas voir dans le Front de gauche les prémisses d’une nouvelle organisation politique, on ne peut que s’étonner du silence qui entoure ses instances dirigeantes. Une indiscrétion de Didier Le Reste lors d’un récent CN du PCF laisse à penser que les rapports avec les dirigeants des organisations partenaires ne sont pas au beau fixe.

En tout état de cause, les élections municipales de 2014 risquent de constituer une ligne de fracture entre un PCF habitué de la gestion municipale, dont il a structurellement besoin, et le Parti de gauche, qui lui, n’a rien à perdre à une confrontation avec le Parti socialiste, sauf une reconnaissance en tant qu’opposant à la ligne sociale-démocrate du PS. Et pourtant, qu’est-ce qui distingue vraiment Mélenchon du reste du Parti socialiste ? Il suffit de lire en détail ses discours pour comprendre que le Parti de gauche est sur une ligne réformatrice. Mélenchon n’est pas un Chavez français. Tout au plus serait-il un Régis Debray avec 20 ans de moins. Sur le fond, rien de révolutionnaire. L’union européenne, l’euro ? Il ne faut pas y toucher. Les agressions impérialistes contre le Libye ou la Syrie ? Il ne les condamne pas. Alors bien sûr, il y a les références historiques, les traits d’esprit et les rodomontades. Mais ce n’est pas cela qui donne de l’épaisseur à une visée politique. Celle de Mélenchon est facile à cerner : il se sert du Parti communiste pour fonder les bases d’une nouvelle organisation qu’il souhaite diriger, une organisation qui serait l’aile gauche du Parti socialiste. En cela, il rejoint les visées de Pierre Laurent et de Marie-Georges Buffet.

Le 23 mai 2013

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