Ukraine

Domenico Losurdo à Algeriepatriotique : « Il faut organiser une résistance contre le mensonge »

, par  Domenico Losurdo , popularité : 4%

Algeriepatriotique : Comment analysez-vous la situation en Ukraine en ce moment ?

Domenico Losurdo : A Kiev, un président démocratiquement élu a été renversé avec violence lors d’un coup d’État organisé, financé et encouragé par l’Occident. Le 3 décembre 2013 déjà, Il Giornale, un quotidien italien d’obédience occidentale et atlantiste éprouvée, reconnaissait qu’un coup d’État était en cours en Ukraine, exécuté par des groupes nationalistes encadrés de manière paramilitaire et avec des parrains forts comme les voisins Polonais et la puissante Allemagne. Aucun autre pays dit démocratique n’aurait toléré la violence des manifestants qui cherchaient de manière explicite et déclarée à rendre impossible le fonctionnement des institutions, à bloquer les points névralgiques du pouvoir et à imposer le changement de régime. Chaque intervention des forces de l’ordre était à priori étiquetée par l’Occident comme une violence inadmissible envers des manifestants pacifistes et non violents. Washington et Bruxelles n’hésitaient pas à menacer de sanctions économiques. Des représentants de premier plan de l’Union européenne accourraient à Kiev pour encourager les manifestants, à savoir les rebelles. Selon une mise en scène soignée, il fallait bloquer le pouvoir et empêcher le rétablissement de l’ordre, il était nécessaire de prolonger le chaos et l’incertitude aussi longtemps que possible. Déjà insatisfaits de leurs conditions économiques, tôt ou tard, les forces de police de l’Ukraine occidentale se seraient rendu compte de l’impuissance de leurs dirigeants et de l’inutilité de résister aux groupes paramilitaires qui jouissaient de l’impunité et de la protection des patrons du monde. Le coup d’État en Ukraine jette un éclairage rétrospectif sur la série de coups d’État précédents qui se sont vérifiés tels que les prétendues révolutions colorées, et qui ont tous abouti à la création de « protectorats démocratiques » contrôlés par l’Occident.

AP : Plus le débat sur la fin du capitalisme est devenu inévitable, y compris dans les cercles capitalistes eux-mêmes, plus on a une bourgeoisie compradore qui, elle, s’acharne à vouloir asservir les peuples en liant son sort à une idéologie qui a montré ses limites. Comment l’expliquez-vous ?

DL : La fin du capitalisme peut être considérée inévitable à long terme, mais agiter ce mot d’ordre aujourd’hui est trompeur et contre-productif. Il est vrai que le capitalisme est frappé par une crise économique grave, mais n’oublions pas que la grande dépression qui a débuté en 1929 a entraîné le fascisme et la guerre, avant de provoquer un grand essor révolutionnaire. Évidemment, chaque situation historique est différente des autres. Et pourtant, l’histoire du siècle dernier nous fournit une leçon précieuse. Nous devons penser à l’avenir de la révolution à partir des défis et des dangers du présent.
Peut-on dire que nous sommes dans la dérive totalitaire capitaliste qui nous ramène le fascisme dans différents pays, en Ukraine, en Grèce, en Italie même, etc. où l’extrême droite est devenue dans certains cas la première force politique ?

Dans un pays comme la Grèce, il y a dans l’opposition une présence inquiétante de forces néofascistes et même néonazies. Mais en Ukraine, ces forces occupent officiellement d’importantes positions au pouvoir grâce au coup d’État organisé et mis en œuvre par Washington et Bruxelles. Au Moyen-Orient, l’Occident est prêt à former une alliance avec les forces islamistes les plus réactionnaires comme celles qui réintroduisent la polygamie en Libye, et en Europe de l’Est, afin de contenir la Russie, l’Occident s’est allié avec les partis néofascistes ou néonazis. C’est de cette politique qu’il faut tenir compte si l’on veut identifier la droite la plus dangereuse. Le fascisme de nos jours doit être discerné en premier lieu dans la politique mise en œuvre par l’Otan qui, avec des guerres, des agressions et des manœuvres de déstabilisation, a recours à tous les moyens nécessaires pour se débarrasser des pays coupables d’entraver sa marche expansionniste.

AP : Les régimes politiques issus du capitalisme sont-ils des modèles de démocratie pour nos peuples du tiers-monde, sachant que leurs propres citoyens, otages de la consommation, sont soumis aux dictats des multinationales, qu’ils sont surveillés par des écoutes téléphoniques, que les syndicats sont soumis aux partis dominants ? Les chantres du capitalisme peuvent-ils nous donner des leçons à nous, citoyens du Sud ?

DL : En Europe occidentale, la démocratie s’est développée dans la seconde moitié du XIXème siècle, c’est-à-dire dans la période où l’Occident a étendu sa domination coloniale dans tous les coins du monde. En d’autres termes, à la démocratie réalisée dans des pays comme la Grande-Bretagne, la France, l’Italie, correspondait un despotisme exercé par ces pays sur le plan international au détriment des peuples colonisés. De nos jours, en dépit de la révolution anti-coloniale qui a frappé le monde entier au XXème siècle, nous sommes bien loin de la démocratisation des relations internationales.

L’Occident, et surtout son pays phare, déchaînent des guerres et des embargos économiques ravageurs de manière souveraine, même sans l’autorisation du Conseil de sécurité de l’ONU, menaçant d’installer des bases militaires dans tous les coins du monde, enveloppant la planète entière de son réseau d’espionnage. Imposant en dernière analyse un régime de terreur, l’Occident rend impossible, surtout dans les pays les plus faibles, le développement de la démocratie qu’il dit pourtant vouloir promouvoir.

AP : Pensez-vous que l’impérialisme, avec ses différentes variantes, peut se passer des guerres de domination pour assurer sa survie ?

DL : A partir de 1989, c’est-à-dire à partir du triomphe obtenu dans la guerre froide, l’Occident a agressé Panama, l’Irak, la Yougoslavie, la Libye, la Syrie, sans parler du peuple palestinien depuis des décennies sous un régime d’occupation et d’expropriation coloniale, et est à présent plus pressant que jamais. Ces guerres d’agression sont intimement liées aux coups d’État déguisés en révolutions colorées. Jusqu’où ira cette politique ? Jusqu’à une intervention en Iran également ? Et que signifie le « pivot américain », à savoir le déplacement annoncé et déjà commencé de la majeure partie de l’appareil militaire étasunien en direction du Pacifique et de la Chine ? Aux États-Unis, certains caressent un rêve scélérat dans les cercles politiques et militaires : la seule superpuissance pour quelque temps encore pourrait tenter de consolider et de rendre sa primauté définitive, et de se débarrasser de la crise et du déclin, en déchaînant une attaque dévastatrice et résolue en premier lieu contre la République populaire de Chine.

AP : A votre avis, pourquoi le monde arabo-musulman, dont fait partie mon pays l’Algérie, est devenu un terrain de prédilection pour les guerres impérialistes ? Est-ce à cause de nos richesses naturelles ou y aurait-il une idéologie sous-jacente qui ne dit pas son nom ?

DL : Certainement, le pétrole joue un rôle considérable. Les États-Unis, qui contrôlent déjà avec leurs navires de guerre les principales voies de communication maritimes, espèrent mettre le grappin sur le robinet du pétrole. De cette façon, Washington serait en mesure d’exercer un chantage sur un pays comme la Chine qui, à tout moment, pourrait être soumise à un embargo ou à un blocus naval et être ainsi privée d’une matière première essentielle pour le fonctionnement de l’industrie et de l’appareil productif. En même temps, trois facteurs facilitent les agressions de l‘impérialisme au Moyen-Orient.

Premièrement, la révolution anti-coloniale a eu une extension limitée, elle n’a jamais atteint l’Arabie Saoudite et les monarchies du Golfe. En second lieu, l’idéologie qui a conduit à la révolution anti-coloniale varie selon les pays et les situations : cette idéologie peut être d’empreinte laïque ou islamique, sunnite ou chiite. Troisièmement, si dans un pays comme l’Algérie, la révolution anti-coloniale a été un vaste mouvement de masse, dans un pays comme la Libye, la révolution anti-coloniale a été conduite par les secteurs patriotiques de l’armée et a eu une base sociale assurément plus restreinte. L’enchevêtrement de ces trois facteurs permet à l’impérialisme de diviser les forces progressistes et d’intervenir relativement facilement au Moyen-Orient.

AP : Quel est le rôle de l’intellectuel révolutionnaire dans ce monde qui se délabre ?

DL : L’intellectuel en tant que tel, et à plus forte raison l’intellectuel engagé à critiquer et transformer le système international actuel, doit avoir le courage de résister aux séductions et aux pressions de l’idéologie et du pouvoir dominants. Ce devoir n’a jamais été aisé, mais aujourd’hui il est devenu plus difficile que jamais. D’une part, nous avons eu l’écroulement du socialisme en Europe de l’Est, d’autre part, grâce surtout au net avantage militaire dont ils jouissent, les États-Unis ont réussi à unifier sous leur tutelle le monde capitaliste et impérialiste dans son ensemble. Le résultat est que les États-Unis disposent aujourd’hui non seulement d’un appareil militaire gigantesque, mais aussi d’une puissance de feu multimédia sans précédent dans l’Histoire.

Promouvoir et organiser une résistance active contre l’industrie impérialiste du mensonge : voilà le devoir prioritaire de l’intellectuel, et principalement de l’intellectuel révolutionnaire.

AP : Que pouvez-vous dire au peuple algérien dont la souveraineté territoriale est menacée, tant par la bourgeoisie compradore que par les différents impérialismes qui sévissent dans la région ?

L’Algérie a été protagoniste d’une grande révolution anti-coloniale. De plus, un grand théoricien de la révolution anti-coloniale algérienne, à savoir Franz Fanon, a clarifié comment se comporte une puissance colonialiste une fois qu’elle est placée dos au mur par le soulèvement de tout un peuple ; elle est contrainte à concéder l’indépendance, mais cherche à condamner le pays nouvellement indépendant à la faim, au sous-développement et au chaos. Et donc, la conquête de l’indépendance politique doit être suivie par la conquête de l’indépendance économique. Pour citer Lénine : en plus de se débarrasser de l’annexion politique propre au colonialisme classique, un peuple engagé dans la révolution anti-coloniale doit se débarrasser aussi de l’annexion économique propre au néocolonialisme.

Au Moyen-Orient comme dans le reste du monde, la lutte contre le colonialisme classique qui continue à peser sur le peuple palestinien systématiquement exproprié de sa terre s’entrecroise avec la lutte pour la défense de l’indépendance et de la souveraineté nationale et pour un développement économique et technologique indépendant. A ce nouveau chapitre de la révolution anti-coloniale et anti-impérialiste en cours au niveau mondial, l’Algérie peut fournir une contribution précieuse.

Entretien réalisé par Mohsen Abdelmoumen pour Algériepatriotique

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