Notes de lectures

Capitalisme de plateforme. L’hégémonie de l’économie numérique

, par  auteurs à lire , popularité : 3%
Nick Srnicek : Capitalisme de plateforme. L’hégémonie de l’économie numérique, Montréal, Lux Éditeur, coll. « Futur proche », 2018, 154 p., trad. Philippe Blouin, ISBN : 978-2-89596-280-9.
  1. Traduit tout juste un an après la publication de sa version originale en anglais, le livre de Nick Srnicek est d’une grande actualité. Il porte sur l’économie numérique que l’auteur présente comme le dernier avatar du capitalisme contemporain, dit « de plateforme ». Faisant œuvre militante dès lors qu’il exhorte « la gauche du XXIe siècle à prendre la mesure des importantes transformations en cours » (p. 13), l’auteur défend la thèse selon laquelle le capitalisme 2.0 reproduit, malgré l’innovation qui est sa marque de fabrique, les défaillances traditionnelles de l’économie de marché, voire même les exacerbent.
  2. Avant d’entrer au cœur du propos, il est utile de donner quelques définitions introductives et autres éléments de contexte. Parfois présentée comme participant d’une « quatrième révolution industrielle » (p. 43), l’économie numérique embrasse les « entreprises dont le modèle de gestion repose de plus en plus sur les technologies de l’information, les données et internet » (p. 10). Aux États-Unis, elle compte pour presque 7 % du PIB, mais n’emploie que 2,5 % de la main d’œuvre, laquelle est assimilée aux travailleurs du savoir ou « cognitariat » (p. 44). Cette nouvelle économie n’en est pas moins devenue incontournable dans l’ensemble des autres secteurs productifs, de l’industrie à la finance en passant par les services et même l’agriculture. Quant aux plateformes, elles désignent « les infrastructures numériques qui permettent à deux ou plusieurs acteurs d’interagir (…) et agissent donc comme intermédiaires entre différents usagers : clients, annonceurs, publicitaires, prestataires de services, producteurs, fournisseurs et mêmes objets physiques » (p. 48). Spécialisées dans la collecte des données et fondées sur le financement croisé – lequel consiste « à réduire le prix d’un produit ou d’un service (voire à l’offrir gratuitement) dans une certaine branche de l’entreprise, tout en augmentant les tarifs dans une autre branche pour compenser les pertes » (p. 51) –, les plateformes numériques se divisent en cinq catégories : 1) les plateformes publicitaires (type Google ou Facebook) qui analysent les informations recueillies sur ses usagers pour les vendre ensuite à des annonceurs ; 2) les plateformes nuagiques (comme Amazon Web Services) qui reposent sur la propriété d’équipements informatiques et de logiciels loués aux particuliers ou aux entreprises selon leurs besoins ; 3) les plateformes industrielles (telles que Siemens ou General Electric) qui produisent des logiciels permettant d’adapter la production traditionnelle au processus en ligne ; 4) les plateformes de produits (type Spotify ou Neflix) qui proposent à leurs usagers des services en ligne en échange d’une souscription, et enfin 5) les plateformes allégées (à l’instar de Airbnb, Uber ou Blablacar) qui externalisent les services qu’elles fournissent en en confient la production à certains de ses propres usagers (propriétaires, chauffeurs de taxi, automobilistes, etc.). Pour l’auteur, cette complexification de l’économie numérique a des conséquences qui peuvent être délétères.
  3. Ainsi, les asymétries d’information sont d’autant plus fortes aujourd’hui que les onnées sont devenues la principale ressource des géants du Web, au premier rang desquels figurent les entreprises qui composent l’acronyme GAFAM (pour Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft) et auxquelles il faut désormais ajouter Uber, Airbnb, Alibaba, LinkedIn, Twitter ou encore Netflix. Malgré leur développement fulgurant au cours des vingt dernières années, ces plateformes numériques se livrent une concurrence acharnée et les fusions-acquisitions dans le secteur sont donc légions. À l’aune du rachat de LinkedIn par Microsoft pour plus de 25 milliards de dollars, de l’absorption de WhatsApp par Facebook pour 19 milliards, ou des déboires enregistrés par Twitter ces dernières années (stagnation du nombre d’abonnés, chute de sa cotisation boursière, crise de leadership) – mais que l’auteur n’évoque pas –, la tendance oligopolistique du secteur apparaît comme une réalité irréfutable. Comme le résume Nick Srnicek, « les plateformes portent une tendance inhérente à la monopolisation » (p. 50). Par ailleurs, du fait qu’elles sont multinationales et que la richesse qu’elles produisent est au moins autant virtuelle (collecte et vente des données, publicité) que matérielle (ordinateurs, portables, logiciels, etc.), ces grandes entreprises peuvent facilement échapper à l’impôt au point d’apparaître comme des acteurs à part entière de l’évasion fiscale à l’échelle internationale. L’auteur nous apprend qu’en moyenne 80 à 90 % de leurs réserves en dollars sont thésaurisées hors frontières des États-Unis, où elles ont pourtant toutes leurs sièges historiques (voir tableau p. 37). Enfin, à l’image de « l’ubérisation » de nombreuses activités professionnelles, la précarisation de l’emploi se voit elle aussi renforcée par l’externalisation de plus en plus forte des services (taxis, coiffure, déménagement, tâches ménagères, modération de contenus, etc.) et par leur numérisation accélérée – laquelle a pour effet de faire baisser les coûts de main d’œuvre et de tirer les salaires vers le bas. S’étant renforcées au bénéfice de la crise financière de 2008, ces sociétés ne font que poursuivre, selon les mots de l’auteur, « la tendance lourde vers une sous-traitance du travail non-qualifié, à l’exception d’un noyau restreint de travailleurs hautement qualifiés et bien rémunérés » (p. 95).
  4. En somme, si l’économie 2.0 constitue aujourd’hui l’un des principaux leviers de la croissance internationale, elle soulève aussi des interrogations quant à la viabilité économique, politique et sociale du modèle sur lequel elle repose : la plateforme numérique qui permet de centraliser, d’extraire et de contrôler des quantités astronomiques de données, souvent sans l’accord explicite des utilisateurs concernés. L’auteur appelle de ses vœux une plus grande régulation du secteur par les États et suggère même de créer des « plateformes publiques postcapitalistes » afin de « collectiviser » l’innovation numérique et la mettre au service des citoyens et de la démocratie (p. 131).
  5. Court (à peine trois chapitres) mais très bien informé et référencé, cet ouvrage ravira les lecteurs intéressés par l’analyse des transformations économiques contemporaines opérées par les nouvelles technologies de l’information et de la communication (NTIC) et plus largement ceux attirés par l’économie politique. [1] Comme principal argument, on retiendra que l’économie numérique n’est pas synonyme d’économie virtuelle, mais a bel et bien des effets (comme des méfaits) concrets sur l’économie réelle et même sur l’environnement. Au détour d’une parenthèse (p. 44), l’auteur nous rappelle ainsi qu’internet représente presque 10 % de la consommation électrique à l’échelle internationale !

POUR CITER CET ARTICLE

Référence électronique

Damien Larrouqué, « Nick Srnicek, Capitalisme de plateforme. L’hégémonie de l’économie numérique », Lectures[En ligne], Les comptes rendus, 2018, mis en ligne le 05 novembre 2018, consulté le 31 mars 2019. URL : http://journals.openedition.org/lectures/28150

Voir en ligne : https://journals.openedition.org/le...

[1Ceux-ci reliront avec attention le chapitre 1 intitulé « la longue récession » qui revient sur la fragilisation de l’emploi industriel, la spéculation autour de la bulle internet et les dérives de la finance que les technologies numériques ont entretenu ou facilité. L’auteur y développe notamment le concept intéressant de « keynésianisme financier », selon lequel l’argent public injecté dans les années 1990 et 2000 pour accompagner les processus de restructuration économique s’est concentré, dans un premier temps avec succès, sur le développement des technologies numériques, mais a eu pour conséquence de faire baisser les taux d’intérêts et donc de créer les conditions propices à la crise immobilière des subprimes. À bien des égards, cette analyse est éclairante.

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