Manifestation du 14 Juin

Après la manifestation, de retour des invalides.. témoignage et commentaires

, par  pam , popularité : 6%

L’écoute des médias ce 15 Juin est terrible. Pourtant, comme tous les militants avec un peu d’âge... on en a vu et entendu ! Mais l’effort méthodique et systématique pour cacher la réalité d’un mouvement qui surprend tout le monde, même ceux qui l’organisent... derrière la seule question de la violence devient réellement impressionnante.

J’ai participé avec d’autres communistes de Vénissieux à la manifestation parisienne du 14 Juin. Je pense important de témoigner d’un certain nombre de faits, et d’en tirer des éléments de réflexion qu’il me semble urgent de mettre en débat dans le mouvement, et, pour ce qui les concerne, entre communistes.

Le témoignage de l’énormité de la manifestation et de la manipulation gouvernementale.

Départ en car de la CGT aux aurores pour une arrivée prévue entre 12h et 13h place d’Italie. Un voyage aller avec beaucoup de discussions et d’impatience pour savoir si oui ou non, nous allions faire la démonstration d’un mouvement fort et déterminé, malgré toutes les annonces de sa fin inéluctable. A Lyon, la mobilisation pour Paris a été perturbée par l’annonce assez tôt d’une manifestation sur Lyon...

Ça commence à se compliquer à l’entrée du périphérique et de la traditionnelle circulation saturée parisienne. Une fois enfin sur le périphérique, on avance de moins en moins, jusqu’à constater que visiblement, on va mettre plusieurs heures pour arriver au point de départ de la manifestation. C’est bloqué.. On décide après hésitation de sortir et de terminer à pied en manifestation... On se retrouve ainsi plus de 1000 à manifester dans le périph avant de pouvoir ressortir porte d’Italie..

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Surprise, ce sont deux CRS motards qui bloque la sortie de la file de car... Premier message aux manifestants. Le gouvernement n’est pas là pour permettre le bon déroulement de la manifestation, comme il le fait pour la coupe d’Europe ou les rencontres avec le pape... Imaginez les pèlerins bloqués dans le périphérique au risque de rater l’homélie...

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On fait donc une première manifestation de la porte d’Italie à la place d’Italie, et bien entendu, on a déjà 1h30 de retard puisqu’on arrive devant la place d’Italie à 14h00 et qu’il nous faut plus d’une demi-heure pour la traverser et rejoindre notre point de rencontre au carrefour des Gobelins. La tête de manifestation est partie depuis plus d’une heure, on décide d’organiser le point de diffusion du tract ici... Jusqu’ici, aucune casse, aucun incident constaté... Même si la police est très présente et bloque toutes les rues transversales au trajet de la manifestation.

Un souvenir mémorable, le cortège de la fédération des dockers... Un millier très groupé, très organisé, un service d’ordre qu’aucun casseur ne tentera de pénétrer, et une rangée de tambours expérimentés qui font une ambiance du tonnerre. Une image de force sociale extraordinaire, l’image d’une classe sociale qui a conscience d’elle-même et de son rôle. Voila un bon sujet de discussion politique, car le corporatisme existe évidemment ici comme ailleurs, et les dockers n’ont résolu nulle part le défi politique de l’organisation nécessaire à la mise en cause jusqu’au bout du capitalisme, mais ils existent comme une force sociale à respecter... Si l’ensemble de la classe ouvrière élargie avait cette capacité...

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L’ampleur de cette manifestation parisienne étonne. Nous n’avons pas les mêmes repères de masse à Lyon, mais au bout d’une heure, on a déjà diffusé 5000 tracts tellement la manif est dense.. On doit récupérer les cars à 17h30 aux invalides, donc on décide d’avancer rapidement le long de la manif en espérant continuer la diffusion à l’arrivée, en étant proche des cars. Finalement les parisiens continuent la diffusion aux Gobelins, la manifestation est loin d’être entièrement partie.

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Pas facile de remonter la manif tellement les trottoirs sont occupés par des manifestants qui vont en avant ou en arrière, des passants, et d’innombrables diffuseurs de journaux militants qu’on ne trouve qu’à Paris. On voit deux points de diffusion de "la France insoumise" de Jean-Luc Mélenchon, amusant de penser que la "France insoumise" est sur les trottoirs à regarder passer le peuple en marche dans la rue... tout un symbole de la délégation de pouvoir.

Mais plus nous avançons, plus nous constatons les traces de caillassages de barrages de CRS sur les voies de coté, de vitrines ou mobiliers de rues démolis... de plus en plus à l’approche des invalides. On assiste à une opération "chirurgicale" des CRS d’interpellation d’un jeune en plein milieu de la manifestation. Une formation en V de moins de 15 CRS très expérimentés qui s’infiltrent dans la manifestation et en exfiltre leur cible pour l’amener au bord. Très vite, le groupe du jeune qui n’a rien vu venir tente d’organiser la protestation, les cris fusent, la manifestation est partagée entre ceux qui dénoncent l’interpellation sans savoir d’ailleurs sa cause et expriment une solidarité contre une répression supposée injuste, et ceux qui appellent à poursuivre la manifestation en refusant les provocations. "Libérez notre camarade" crient certains. Toute la difficulté, c’est qu’à ce stade, on n’a aucune idée de savoir si c’est un camarade de lutte contre la loi El Khomri ou un casseur qui se cache dans la manifestation entre deux caillassages...

Arrivés vers les invalides, on comprend vite que l’ambiance n’est pas à une dispersion tranquille. Des affrontements ont lieu devant la rue de Talleyran et on ne sait pas où doit aller (devait aller ?) la manifestation. Des tags partout sur les murs avec des slogans appelant à la violence, glorifiant les incendies. Des charges de CRS en petits groupes se suivent apparemment dans tous les sens. Un camion à eau circule sur le trajet supposé de la manif. Quand un groupe de CRS charge d’un coté, il est souvent suivi par un groupe de casseurs qui les caillassent avant de se disperser.

Les groupes de casseurs ne sont pas intégrés dans la manifestation, mais on ne peut pas dire qu’ils lui soit étrangère. Ils y entrent, en sortent, s’y réfugient. Et quand ils lancent ce slogan imbécile "personne n’aime la police’", le slogan est repris par une partie des manifestants, notamment dans le cortège de Solidaires qui joue sur leur slogan, avec l’affiche "tout le monde déteste la loi travail", référence implicite au "tout le monde déteste la police", mais sans le courage de l’assumer... typiquement gauchiste...

En discutant avec des militants, la première réaction est bien sûr de dénoncer ce slogan. Les policiers sont des travailleurs qui appliquent les ordres qu’ils reçoivent, ce sont les ordres qu’il faut dénoncer, et pas les acteurs. On pourrait se demander si ceux qui répandent ce slogan dirait la même chose des autres catégories de travailleurs de l’état qui appliquent aussi des consignes, mettent en œuvre des politiques publiques critiquables... les travailleurs sociaux, qui font le tri des ayants-droits, les enseignants qui assurent la reproduction des différences de classes.... ou les ouvriers qui fabriquent les bombes lacrymos...

Un jeune militant me dit. Il faudrait dénoncer leurs chefs, mais quand ils nous chargent comme ça, il faut quand même qu’on réponde... Oui, mais répondre comment ? A ce moment, la manifestation est totalement désorganisée, et personne ne peut donner de consigne permettant de reconstituer des groupes, de les orienter... On a bien compris qu’on ne distribuerait plus de tracts, notre groupe est dispersé et on cherche sur la grande pelouse des invalides comment se regrouper et retrouver le car. Ca gaze dans tous les sens et impossible de comprendre une logique d’affrontements qu’on ne voit que sporadiquement, par contre, ce qui est clair, c’est que la police "nettoie" progressivement tous les espaces où on a supposé que ça pouvait être tranquille. On décide de sortir de la grande pelouse en traversant un rang de CRS qui ferme la rue de l’université, à la recherche des cars...

Finalement, le copain correspondant du car nous donne un nouveau point de rendez-vous. Il avait pourtant bien préparé en distribuant à chacun un papier avec son téléphone et le point de rendez-vous prévu... sauf que ce lieu est rempli de cars de CRS... Un copain nous signale quelques jeunes qui montent tranquilles au milieu des casques dans un car de CRS...mais il n’a pas pu prendre de photos.

On retrouve place Vauban les autres manifestants lyonnais de notre car, on se compte... Aucun incident ici, même si on repère un groupe de jeunes équipés pour l’affrontement visiblement en lien avec quelques anciens, mais ils sont eux-aussi sur le retour... Sauf que la police continue visiblement à dissoudre de force la manifestation et envoie des lacrymos au milieu des cars. On tente de rester groupé, mais impossible de tenir, je compte au moins 4 salves de suites qui tombe sur le rond-point où nous sommes en attente des derniers, au milieu des cars, alors qu’aucun incident ne s’y produit, et aucun caillassage n’en part. On repart sur le début de l’avenue De Breteuil [1], de nouveau dispersé, et rebelote, il faut se regrouper, les yeux pleurent et les copains qui font le ramadan souffrent encore plus [2].

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On arrive enfin à se regrouper et à monter dans le car Avenue de Ségur vers 8h... Pratiquement 3 heures qu’on se fait gazer, disperser, repousser plus loin.... On arrivera à la maison vers 3h du matin... dur pour ceux qui bossent... Je n’ai pas de souvenir d’une manifestation aussi violemment bousculée et dissous de force par la police.

Quelle leçons en tirer ?

- le premier point est de bien caractériser la doctrine d’emploi des forces de l’ordre décidée par le gouvernement. Quand il s’agit d’attraper un casseur, la police est très bien organisée, et a d’énormes moyens d’observations, de renseignements, pour les identifier. Les techniques d’interpellation en pleine manifestation sont parfaitement au point. Cela dans mon souvenir n’existait pas il y a 30 ans... Pourtant, il y a bien casse et comme le dénonce d’ailleurs le syndicat de droite de la police, les consignes sont toujours d’intervenir après coup. Les moyens en effectifs sont impressionnants. Je ne sais pas combien il y a de policiers en tout, mais toutes les rues tout le long de la manif de plusieurs kilomètres sont barrés par un rand de CRS et de grilles... Pourquoi personne ne protège les principales façades, dont cet hôpital Necker dont on parle tant ?

Il m’est évidemment impossible de mesurer la part des moyens de police consacrés à l’action contre les casseurs, mais il est sûr que tous ces moyens pour aboutir selon la presse à 21 interpellations, cela fait sourire !

Le fait est que vu d’un manifestant, l’action de la police est essentiellement dirigée contre la manifestation avec plusieurs objectifs : Limiter la capacité de regroupement au départ de la manifestation, contenir la manifestation sur son trajet, et la contraindre à se dissoudre dans le désordre à l’arrivée. Le blocage des cars sur le périph, le gazage des cars sur le lieu de regroupement sont symboliques de ces objectifs qui n’ont plus rien à voir avec le maintien de l’ordre, et tout à voir avec une guerre psychologique contre la CGT et les manifestants. Il faut nous convaincre qu’ils ne cèderont pas et sont prêts à tout, et créer de la crainte sur la possibilité d’une manifestation pacifique.

C’est pourquoi la faiblesse des résultats du travail de police pour limiter la casse interpelle et confirme tous les doutes sur la volonté du gouvernement d’agir réellement contre les casseurs. De fait, l’action n’est aucunement préventive ou limitative, mais orientée vers l’action répressive au milieu de la manifestation, créant de multiples occasions de mélanger manifestants et casseurs.

- le deuxième point concerne les rapports entre les casseurs et les manifestants
Je n’ai pas vu la tête de manifestation, où les reportages (voir le journal marianne) évoque un cortège d’autonomes très organisés et violents. On avait à Lyon dans les précédentes manifs des groupes de casseurs type black-box ou zadistes clairement indépendants de la manifestation et imposant leur présence devant la tête de cortège. Mais à Paris comme à Lyon, il faut dire qu’il y a aussi des manifestants, souvent jeunes, à la recherche d’une expression plus forte de leur colère sociale, se demandant comment ne pas en rester à une manifestation dont ils pensent avec raison qu’elle ne suffira pas, et qui banalisent des actes qui concourent à la violence dans la manifestation. Cela commence par les slogans contre la police, des envois de canettes ou de débris, le soutien aux interpellés jusqu’à l’affrontement avec les forces de l’ordre dans le sentiment de défendre le droit de manifester.

Et autour de ces manifestants "excités", les autres sont divisés, entre ceux qui appellent à ne pas répondre à la provocation et ceux qui y répondent ! Il faut donc un grand débat dans le mouvement social sur les formes utiles de la manifestation et le comportement à avoir dans ces situations ou tout est bousculé par l’action des forces de police. De fait, on ne peut plus considérer que le droit de manifester est acquis et que l’état a pour fonction de permettre que la manifestation se déroule normalement et agissant contre les débordements, si cela a jamais été le cas un jour ! C’est ce que confirment les déclarations gouvernementales sur l’interdiction des manifestations ! Il devient de la responsabilité des manifestants de s’organiser pour assurer par eux-mêmes une manifestation qui atteigne ses objectifs propres, démontrer sa force et son unité. L’image des dockers est symbolique et l’image de leur dispersion de force à l’arrivée aussi. Il faut sans doute organiser l’arrivée de la manifestation et sa dissolution d’une manière qui oblige le gouvernement à reconnaitre et donc officialiser, les lieux et trajets de circulation de dissolution dans le calme, et organiser avec les médias qui l’accepteront le contrôle de ces lieux...

Le débat doit permettre de partager largement des positions communes à l’immense majorité des manifestants :
- aucun affrontement avec la police n’est profitable aux manifestants et ne peut être "gagné". Un argument simple, si l’évolution politique nous plaçait devant un pouvoir fascisant, il faudrait évidemment trouver des formes d’actions adaptées qui protègent les militants, et on ne peut pas le faire en les rassemblant dans un tel "bordel" ou personne ne sait plus ou aller et que faire...
- notre objectif est de faire reculer le vrai pouvoir qui décide des lois, celui des représentants du capital, et cela demande de dire la vérité sur le rapport de forces nécessaires. Ce n’est pas une question médiatique, d’image ou de sondage, c’est une question totalement politique sur le risque qu’on fait prendre au capital de mettre en cause sa propre capacité de domination. Et elle concerne d’abord et avant tout sa capacité à mettre au travail de force les salariés dans les conditions qui lui permette d’assurer sa rentabilité propre. Tant que nous n’arrivons pas à mobiliser autant de précaires que de statutaires, de RSAistes que de fonctionnaires, le peuple reste divisé dans la concurrence et le capital peut s’en sortir... Il n’a donc alors aucune raison de céder... Dans le monde actuel, on ne peut gagner contre le capital dans un "compromis" sur le partage de marges qui n’existent plus.
- le mouvement a démontré sa détermination, mais nous savons qu’il n’a pas encore la force de faire reculer ce gouvernement. Au contraire, nous pouvons nous attendre à encore plus de violences et de mise en cause des libertés. Au fonds, nous savons qu’à un million de manifestants, le pouvoir manœuvre, il faut 2 ou 3 fois plus pour le mettre réellement en difficulté, et il faut sans doute 10 fois plus pour le faire tomber. L"urgence du mouvement est d’élargir dans toutes les entreprises et les lieux de vie, de conforter le soutien en solidarité, plus en participation. Il faut donc s’inscrire dans la durée, la longue durée, et la question de l’organisation syndicale et politique doit être prioritaire. Ce mouvement doit se traduire par un renforcement sans précédent de la CGT. Reste aussi, à reconstruire un grand parti communiste...

[1j’ai retrouvé les noms des lieux et rues après coup sur une carte...

[2je pense que la foi devrait autoriser une dérogation les jours de manif !

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