Absorption d’Alstom par Siemens : un blocage bienvenu… mais pour de très mauvaises raisons Article à lire du mensuel "Ruptures"

, par  pam , popularité : 3%

L’article du mensuel Ruptures [1] resitue très utilement l’affaire de la fusion bloquée Alstom Siemens dans l’histoire longue de la désindustrialisation de la France sous les gouvernements successifs, et notamment de la filière électrique qui, derrière un grand et puissant service public (EDF) organisait les activités industrielles regroupées dans la Compagnie Générale d’Electricité (CGE), nationalisée en 1981... pour engager son démantèlement dès 1983 et sa privatisation dès 1986...

Elie Cohen, un économiste "officiel" défendant la "fusion" Alstom Siemens, raconte très bien cette histoire des choix d’abandon de toute souveraineté industrielle et technologique française qui marque aujourd’hui le numérique, le nucléaire, les transports, et l’électricité... !

La CGE d’Ambroise Roux est le symbole du « capitalisme sans capitaux », encastré dans l’Etat. Fondée en 1898, elle fut surtout bâtie après-guerre, et son démantèlement commença en 1983. C’est le groupe qui illustre sans doute le mieux l’économie de financements administrés : ses ressources financières proviennent pour une large part, non du marché, mais de contrats publics, d’aides, de bonifications, d’incitations, de subventions. Représentative du « colbertisme high tech », la CGE d’Ambroise Roux ne sollicitera guère la Bourse, mais saura se brancher sur les financements publics pour investir, exporter, s’implanter à l’étranger, développer sa recherche.

Et pour bien confirmer qu’il s’agissait d’une étatisation et non pas d’une nationalisation au sens que les communistes donnent à ce terme :

Georges Pébereau dirige donc un groupe nationalisé. Mais cette nationalisation ne va modifier ni le fonctionnement interne de la CGE, ni ses choix stratégiques. Le nouveau patron reste fidèle à l’héritage de son prédécesseur. Il s’attache à nouer des liens avec Alain Boublil (le conseiller à l’industrie de François Mitterrand), et se met ainsi en situation d’enrôler l’Etat au service de la croissance du groupe. Même Ambroise Roux va peu à peu revenir en grâce auprès du nouveau pouvoir, jusqu’à devenir le conseiller occulte de Mitterrand sur les questions industrielles. Ce dernier, malgré ses divergences idéologiques avec ses prédécesseurs, considère que l’industrie est un attribut de souveraineté, que le rôle de l’Etat est de promouvoir les intérêts de l’industrie nationale. Il mènera donc une politique interventionniste, du moins jusqu’au tournant de 1983-1984.

Bien sûr, tous les dirigeants, politiques et économiques, de cette histoire longue nous promettait un avenir radieux. Citons Jean-Pierre Hauet, dont l’article en pièces joints nous promettait en 1987 (!)

Aucun avenir n’est, bien sûr, assuré ; mais à l’issue de cet aperçu trop rapide sur un passé aussi riche, je crois qu’il est bon de rappeler, en conclusion, les atouts qui ont toujours été ceux du groupe CGE et qui, plus que jamais, constituent une force

Ou l’inénarrable Pierre Suard, un des patrons de cette histoire, qui conclut son chapitre sur la privatisation nous dit

"Nous sommes aux antipodes du capitalisme sauvage et du mondialisme qui broie l’homme..."... "cette opération rendit à la CGE sa liberté d’action et lui donna les moyens de réussir la création d’Alcatel"...

Chacun sait qu’Alcatel a depuis été revendu (comme tout le reste !) après que son autre inénarrable dirigeant, Serge Tchuruk affirmait en 2001 vouloir une entreprise sans usines et engageait donc la cession des... 120 sites industriels du groupe Alcatel

L’article de Ruptures nous raconte la suite, dont le conflit apparent avec l’Union Européenne qui nous rappelle le premier conflit de 2003 sous Sarkozy qui avait du "renationaliser" temporairement Alstom et que résume encore avec brio Elie Cohen...

La querelle bruxelloise et les commentaires maladroits du Premier ministre français ont mis en lumière l’étonnant parcours d’une entreprise devenue internationale sous Ambroise Roux, nationalisée puis privatisée, et qui, ayant manqué sa mue vers un capitalisme de marché financier, appelle au secours l’Etat comme si elle vivait encore à l’ère du financement administré.

Mais laissons conclure Elie Cohen qui dans un éclair de lucidité termine son histoire de la CGE par cette phrase...

Si l’affaire CGE révèle les impasses du vieux capitalisme « à la française », ses suites montrent aussi qu’une politique du système productif reste nécessaire, et que, sur ce terrain, l’Union européenne n’a pas pris le relais.

Si le peuple de France veut construire une rupture politique pour un changement de société, il devra "prendre le relais" du vieux capitalisme à la française comme de l’Union européenne, pour faire face à ce redoutable défi de reconstruire la maitrise des technologies et des outils de production de toutes ces filières industrielles désormais totalement dépendantes de l’étranger... La question du changement en France est intimement liée au changement dans la place de la France dans le monde... non pas pour des raisons de "valeurs humaines", mais pour de complexes et redoutables enjeux technologiques et économiques.

Absorption d’Alstom par Siemens : un blocage bienvenu… mais pour de très mauvaises raisons

La Commission européenne a bloqué, le 6 février, la fusion prévue entre le groupe français Alstom et la branche Transports du géant allemand Siemens. Les syndicats français se sont réjouis de cette décision : un tel mariage ne pouvait en effet qu’entraîner des suppressions d’emploi massives, et une perte de maîtrise industrielle et technologique majeure pour la France. Car en fait de rapprochement, il se serait agi d’une absorption pure et simple au profit de la firme de Munich.

Pourtant, ce n’est pas ce qui a motivé la décision de Bruxelles. Loin d’évoquer la sauvegarde des emplois, la Commission a fait prévaloir les sacro-saintes règles de la concurrence : celle-ci, a-t-elle indiqué, aurait été faussée par l’émergence du nouvel ensemble. Cet argumentaire a fâché non seulement les directions des deux entreprises, mais également les gouvernements à Berlin et à Paris qui voulaient créer un « géant européen » notamment capable de combattre contre le grand groupe ferroviaire chinois CRRC. Emmanuel Macron et son ministre de l’Economie, Bruno Le Maire ne se préoccupaient nullement de l’indépendance nationale, mais entendaient s’inscrire au contraire dans la mondialisation et sa logique financière.

Au fil des ans, Alstom a été progressivement dépossédé de ses atouts industriels et technologiques

Il faut rappeler qu’Alstom a été progressivement dépossédé de ses atouts industriels et technologiques. C’était l’une des entreprises issues du grand groupe national CGE dont les compétences, des années 1960 à la fin des années 1990, allaient des télécommunications à l’ingénierie et à la construction navale, en passant par l’énergie et le transport.

Après différentes ventes et cessions, notamment à des entreprises américaines, Alstom ne comportait plus, en 2014, que ces deux dernières grandes branches. Et en avril 2014, on apprenait que la direction d’Alstom négociait secrètement avec le mastodonte américain General Electric (GE) en vue de céder à celui-ci le secteur énergie, en l’occurrence la conception et la fabrication des turbines, soit 70% de l’activité de l’entreprise, dont l’usine historique de Belfort. Le ministre de l’Economie de l’époque, Arnaud Montebourg, avait alors fait une grosse colère en découvrant avoir été mis devant le fait accompli.

L’accord finalement signé en juin 2014 a présenté un habillage flatteur : la fusion allait être une « alliance entre égaux », à travers la création de co-entreprises. Mais quelques mois ont suffi pour que se confirme la prééminence de GE, qui récupérait ainsi les marchés juteux de son ancien concurrent français, ainsi que ses technologies de pointe. Avec d’importants dégâts sur l’emploi, malgré les promesses mirifiques

A l’époque, Emmanuel Macron était secrétaire général-adjoint de l’Elysée. Il conseillait directement le président d’alors, François Hollande, en matière économique et industrielle. On sait maintenant que M. Macron est intervenu pour s’opposer à ce que quelques contraintes soient imposées au repreneur GE. Avec un argument : la France « n’est pas une économie dirigiste, n’est pas le Venezuela »… Et en 2015, c’est lui qui, devenu ministre des Finances, a entériné l’opération.

Il faut aussi noter la partie « Energie » d’Alstom a été larguée au groupe US suite à un chantage et des pressions sans précédent exercés conjointement par le ministère américain de la justice, les tribunaux de ce pays, et la direction de GE. Alstom était alors poursuivi par les Américains pour « corruption » dans d’autres dossiers. Et les autorités françaises n’ont pas imaginé d’autre possibilité que de céder à Washington.

Emmanuel Macron, avant de prendre ses fonctions publiques, était banquier chez Rothschild ; or cet établissement était précisément la banque conseil d’Alstom…

Il convient enfin de rappeler qu’Emmanuel Macron, avant de prendre ses fonctions publiques, était banquier chez Rothschild ; et que cet établissement était précisément la banque conseil d’Alstom…

Conséquences – entre autres – de la désastreuse opération de 2015 : les turbines qui équipent les 58 centrales nucléaires françaises, dépendent désormais du groupe américain pour la maintenance. En outre, cela représente un problème majeur pour l’exportation : Washington peut bloquer la vente de centrales françaises à l’étranger. Par ailleurs, GE a désormais le monopole sur les turbines de propulsion du porte-avions et des sous-marins nucléaires français…

Entre le bradage des turbines d’Alstom à GE et le projet – désormais condamné – d’absorption d’Alstom ferroviaire par Siemens, existent différentes similitudes, à commencer par l’apparence d’une alliance « entre égaux » qui s’avère en réalité un bradage des compétences et des emplois. Et le sacrifice des atouts économiques nationaux au nom de l’insertion dans la mondialisation.

En 2003, Alstom n’avait dû son salut qu’à une nationalisation (partielle), mais en 2006, la Commission condamnait la France pour « aides d’Etat illégales » et imposait une re-privatisation

En 2003 déjà, Alstom avait essuyé une tempête et n’avait dû son salut qu’à une nationalisation (partielle) décidée par Nicolas Sarkozy, qui n’était pourtant pas un bolchevik avéré. Ce dernier avait tenté quelque chose, là où son successeur actuel à l’Elysée défend exclusivement les intérêts de l’oligarchie mondialisée.

Mais en 2006, la Commission avait finalement condamné la France pour « aides d’Etat illégales », et avait imposé une re-privatisation d’Alstom. En l’occurrence via la vente des actions détenues par la puissance publique au groupe privé Bouygues (bâtiment, médias…). Huit ans plus tard, ce dernier manifestait son intention de revendre ses parts, en 2014, moyennant un très substantiel dividende exceptionnel… Un élément qui a également contribué à provoquer la catastrophe industrielle.

Les salariés d’Alstom ne peuvent décidément compter ni sur les pouvoirs publics, ni sur Bruxelles pour défendre leurs emplois et la maîtrise industrielle nationale.

Voir en ligne : Acheter le journal pour avoir l’article complet dans le numéro 83 de Ruptures

[1journal "progressiste radicalement euro-critique" suite de Bastille République Nation

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