Revue "Unir les communistes" n° 3

« Assurer le contrôle de la collectivité par l’intermédiaire de l’Etat » Michel Lavastrou (Total Raffinage)

, par  Michel Lavastrou , popularité : 4%

Suite des articles "la parole au monde du travail" du n°3 de la revue

Michel Lavastrou est délégué CGT Raffineries Total.

Peux-tu présenter rapidement ton entreprise ?

Total-raffinage est une entreprise leader, qui emploie 3.800 personnes en Europe. Pour sabrer l’activité de raffinage sur le territoire, la direction prétend dégager beaucoup de pertes. Ses marges sont donc rapportées depuis des raffineries créées ailleurs, hors de la zone euro. Notre syndicat n’a pas su sortir des grandes luttes menées en 2010 pour la défense des retraites, ou quand il s’est opposé à la fermeture de raffineries, comme celle de Dunkerque. A ce moment là, les gars avaient massivement participé. Depuis il y a eu quelques petits mouvements, en particulier au mois de décembre 2013, sur la question des salaires dans le cadre de la négociation annuelle obligatoire.

Les grandes questions qui rassemblent les salariés dans les luttes syndicales ont trait aux salaires et aux conditions de travail. Ils sont par contre très réservés sur les questions débattues nationalement, comme la conférence sociale, ou les grandes manœuvres où patronat et gouvernement s’engagent pour « réformer la société ».

Comme dans beaucoup d’entreprises, les salariés ne se sentent pas concernés par ce qui ne les touche pas directement, ce qui crée une grande difficulté pour coordonner des luttes importantes, comme nous le faisions autrefois, quand il y avait plus de cohérence, face au gouvernement ou à la communauté européenne.

Quand on évoque des questions de ce niveau avec les salariés, on a du mal à les intéresser. Les salariés ne comprennent pas que leurs entreprises sont touchées par les mesures prises nationalement ou qu’elles participent aux décisions du gouvernement ou de la commission européenne. Au contraire, ils pensent souvent que les patrons n’y sont pour rien dans ce qui vient de la commission européenne et que les décisions sont prises par des technocrates coupés de la réalité.

Comment leur faire comprendre que les décisions qui sont prises ne tombent pas du ciel. Comment leur faire comprendre que les grands acteurs, les Gattaz et Cie qui siègent au sommet du MEDEF ou de l’État, ne prennent pas leurs décisions seuls, mais dans des cadres collectifs, au nom de leurs adhérents, comme dans toute organisation syndicale ?

Pourtant, au moment de la réformes de retraites, il y a eu des réactions dures, impliquant, de nombreux salariés avec les blocages des sites ?

Oui, il y a eu de belles réussites comme au port de Marseille ou dans la région (ndlr : lyonnaise). L’action conjuguée de quelques dépôts a conduit la direction à commettre une erreur. Persuadée que certains se dégonfleraient sous la menace, elle a dit « si vous êtes encore en grève demain, on arrête toutes les raffineries ». Ensuite, elle a essayé de diviser les dépôts : « regardez les autres : ils ne sont plus en grève. Pourquoi vous continuez ? ». Mais le mouvement s’est précipité avec l’arrivée de la circulaire sur les retraites incluant la fonction publique. On s’est mis à parler de nous, et là les gars étaient contents : ça les a regonflé. Moi mon truc c’était, profitant de notre mobilisation, d’aller aider les autres boites. Cette démarche nous la sentions ; nous savions que nous n’étions pas devenus le centre du monde et que, si nous ne parvenions pas à agir avec les autres, nous ne pourrions pas y arriver. Mais la faible mobilisation de ceux à qui nous allions donner un coup de main, malgré tous les efforts qu’ils faisaient pour être dans la lutte, les handicapait.

La lutte fut dure dans ce conflit. Les médias, agents de la stratégie patronale de Total se sont focalisés sur un de nos établissements, celui de la région parisienne où se trouvait le délégué CGT. Leur objectif était de faire plier ceux qui s’y trouvaient. Pour décapiter le mouvement, pour faire plier tout le monde. Ils ont à cet effet employé la force publique pour démontrer que nous étions hors la loi.

Il ne faut pas oublier la bataille pour avoir et garder le soutien de l’opinion...

Il est évident que l’adhésion de la population à notre mouvement a été notre chance. La population adhérait à notre lutte. Il ne faut pas croire que c’était très dur d’arrêter les raffineries. Quand tu arrêtes, tu arrêtes tout, point final. Notre surprise est venue de la population qui s’est déplacée tous les jours pour nous soutenir devant les grilles, alors que huit mois plutôt nous avions fait une grève massive contre les fermetures de raffinerie, pendant plusieurs jours, qui était passée inaperçue, alors que des centaines d’emplois étaient menacés ! Pourtant, Il s’agissait d’une décision qui aurait plus tard des conséquences sur les revenus de l’État !

Une raffinerie c’est toujours des revenus ?

Bien sûr. Malgré tous les mensonges !

Tu peux développer un peu ?

Une raffinerie existe pour gagner de l’argent, sauf à démontrer le contraire. Dans la situation du raffinage en France, le mensonge tient au fait qu’est créée une concurrence interne. Actuellement, arrivent dans nos ports des bateaux américains. Jusqu’à présent, c’était nous qui les alimentions. Les États-Unis ont un déficit d’essence. Ce marché existait pour nous et, depuis quinze ans, nous avons dit à nos patrons qu’il fallait des mesures pour le conserver, ils n’en ont rien fait.
Mais il ne faut pas nous prendre pour des cons : si les cargaisons de ces bateaux sont achetées, elles ne peuvent l’être que par des compagnies pétrolières. Des volumes pareils ne se vendent pas au premier venu. Comment s’y prennent-ils ? La manip est simple. Ils ont séparé l’activité de pétrochimie/raffinage de l’activité de marketing pour faciliter leur business interne. Une fois que tu as sorti le pôle marketing, tu le transforme en pôle financier, qui alors a la voie libre pour réaliser des opérations avantageuses avec le profit pour seul objectif. Et c’est le massacre pour l’emploi.

Et puis cela échappe à tout contrôle : avant on ne voyait pas tout dans les bilans financiers, maintenant on ne voit plus rien. C’est d’ailleurs cet aspect que j’ai dénoncé à l’occasion de la dernière négociation d’entreprise auprès des camarades. Ils regardaient les affaires du raffinage mais oubliaient totalement les gains fait par le pôle marketing. Avant tout était lié, et il y avait toujours un secteur qui compensait l’autre. Les patrons ne s’embarrassent pas avec des détails, ils te disent « le marché a décidé… le marché a fait… etc », mais le marché c’est eux ! Donc quand l’activité raffinage va très mal dans le pays, il faut bien comprendre qu’ils en sont les seuls responsables, d’autant que ces déclarations cachent d’autres projets qu’ils gardent pour plus tard dans leurs cartons, comme dans le cas des gaz de schistes. Cela dit il existe aussi d’autres facteurs qui influent, comme les taxes sur le CO2 et Cie.
Ils ont une vision globale dans le long terme, ce qui est rarement le cas de ceux qui s’opposent a eux.

Total se dit « je ne fais pas ma tune dans la zone euro, je la fais dans la zone dollars, quoi qu’il arrive ». Ils prétendent ne pas décider et se cachent derrière l’Europe, alors que la même chose est arrivée à la sidérurgie au profit de l’Allemagne, de la Belgique et du Luxembourg ; et ils finissent par dire comme à la fin des années 80 : « il ne faut plus de charbon, plus d’acier, il y a trop d’excédents », alors que les choix ont été fait en connaissance de cause depuis longtemps.

Le raffinage est maintenant dans cette situation, alors qu’il n’y a pratiquement pas de concurrence dans ce secteur. Shell a vendu ses raffineries à quelqu’un qui apparaît sous le nom de Pétroplus. Certes il faut réfléchir aux alternatives en matière de transport et de déplacement : il y a la voiture électrique, mais son autonomie est réduite pour l’instant. En attendant des progrès, nous aurons encore besoin de carburant : le marché est loin d’être saturé de voitures électriques. Mais, au train où va la restructuration du raffinage, nous ne pourrons plus répondre aux besoins.

Nous n’aurons plus le monopole, la distribution va nous échapper, le terrain ayant été déblayé grâce à l’abrogation de la loi de 1928, cette magnifique loi qui nous assurait par l’intermédiaire des entreprises d’État, la production de 80% de nos besoins en carburant. Aujourd’hui le "marché" assure nos besoins, c’est-à-dire l’entente des compagnies pétrolières : l’intérêt des pétroliers prime. Or leur intérêt les pousse à fermer les raffineries de notre pays au détriment de notre métier, de nos savoir-faire, de l’activité de notre pays et de son industrie, de nos équipements. Ces décisions auront des effets en cascade sur d’autres secteurs, EDF par exemple, parce qu’une raffinerie consomme beaucoup d’électricité : en Rhône Alpes nous sommes le plus gros consommateur de courant électrique.

Quelle est l’influence de l’écologie dans la réalité que tu viens de me décrire ?

Nous ne sommes pas contre l’écologie, mais quelle politique de transition propose-t-elle ? Si les gens ne se déplacent plus, il n’y aura plus de problème. Travailler à côté de son habitat, je suis d’accord, c’est mieux. Mais la réalité n’est pas celle-là ! Alors se pose celui des moyens de transport disponibles.

La manière dont on parle à l’opinion dans ce domaine est cynique. On lui fait avaler des choses à partir d’apparences, alors que se produisent des changements annonciateurs de mauvaises surprises. Par exemple, quelle est la contrepartie en termes de consommation pour les véhicules électriques ?

Que faudrait-il proposer à la place des carburants traditionnels ? Comment le produire ? Il faudrait de la biomasse, du nucléaire ? Je n’entends pas de débats sur ces thèmes. Je ne vois pas de propositions.

Quel devrait être l’apport du PCF dans ce domaine ?

Si l’on reparle des luttes, le PCF est le seul parti qui ait manifesté son soutien. Nous avons aperçu l’ombre des gens du PS, venus parce qu’avec les élections, il fallait qu’ils se fassent voir, mais on ne les a guère entendus. En plus ils ne connaissent rien à nos problèmes et répètent le discours soufflé par leurs cadres. On n’a plus confiance en ce parti là.

Nous n’avons pas d’avantage confiance dans le FN. Ceux-là, ils nous ont chié dans les bottes pendant la grève. A tous ceux qui pensent que le FN défend les travailleurs, je leur dis « Rappelez-vous l’attitude qu’avait le FN pendant le mouvement pour la défense des retraites, rappelez-vous son jugement sur les grèves ! » Le seul parti défendant les ouvriers, c’est le parti communiste : historiquement, aucun autre n’a autant apporté aux travailleurs.

En tant que travailleur chez Total, tu attendrais quoi de ce parti aujourd’hui ?
Il a souvent proposé que des compagnies comme Alstom ou Total, leaders sur le territoire, soient nationalisées. Parce qu’avec une telle envergure, un tel périmètre d’action, il faut assurer le contrôle de la collectivité par l’intermédiaire de l’État. En effet, c’est l’intérêt des secteurs qui en dépendent, comme la SNCF, la chimie, EDF, qui sont de gros consommateurs de carburant. De plus, la voix du citoyen doit pouvoir être entendue.

Le citoyen ? C’est un terme un peu bateau non ? On ne sait pas bien de qui l’on parle ? Ça peut être autant le patron que le travailleur de chez Total ?

Je ne suis pas d’accord. En général les citoyens se retrouvent en situation de salarié. Ils sont citoyens et salariés. Tout les concerne. Mais leur statut est celui de citoyen .

Pourtant ce statut de citoyen ne permet pas grand chose dans l’entreprise. La citoyenneté s’arrête dans l’entreprise ?

Ils peuvent bien dire et faire ce qu’ils veulent, mais l’entreprise est engagée dans la république donc la citoyenneté la concerne.

Tes collègues, ils en pensent quoi ?

Ils sont les fils de la télévision, ils sont les citoyens de la télévision. En bon spectateurs, ils ont le statut que leur donne la télévision.

Manière de dire qu’il y a une perte de conscience de classe et qu’il manque quelque chose dans nos dispositifs politiques ?

Il manque une volonté. Les gens sont très malades. Ils portent tout en dérision, ils font la politique de la dérision. Merci à Monsieur Coluche qui a permis cette grande régression par quoi tout ce qui est politique est passé par la moulinette de la dérision. Coluche, c’est le départ de notre galère, le fabricant de la dérision qui déqualifie tout ce qui pourrait permettre aux travailleurs de sortir la tête de l’eau. Son impact traverse les générations. Même ceux qui ne l’on pas connu reprennent ses saillies. « Syndicat caca ». Rien qu’avec ça on a des mecs perdus pour eux même pendant des années.

Le journal d’information qui a la plus grande écoute, c’est le journal des guignols qui tourne en dérision toute action politique. C’est grave. Les autres ça les régale ! Tant que tout le monde rigole, il ne se passe rien, ils sont tranquilles. Avec la dérision rien n’est grave, aucune décision n’est grave !

Cela me fait penser à la façon dont Mélenchon a mené sa campagne contre Marine Le Pen.

Oui un peu. Tu rentres plus facilement dans la tête des gens si tu arrives à les faire rire. Ils deviennent plus facilement accessibles. Et comme tout, pratiquement, est fait contre nous, alors même dans la CGT, tu as des retours d’idées qui faussent les données et la prise de conscience. Voilà comment arrivent les idées. Regardes Dieudonné, Il a du talent et il recrute ! Je connais des gars qui sont allés le voir. J’ai été effrayé de constater à quel point ils collaient à ce qu’il disait !

Que faut-il faire pour combattre tout cela ? Comment y arriver ? Tu ne peux pas seulement en claquant des doigts ! Avant on y arrivait. Il y avait à la télé des débats réguliers avec Marchais. On ne se sentait pas tout seul. Il y avait une tribune. Les réunions étaient préparées, le mec venait avec des munitions. Maintenant cela n’existe plus.

Il y avait une organisation du Parti dans les entreprises, sur laquelle il pouvait s’appuyer, dont il pouvait aussi être le porte parole, la dimension du collectif était toujours présente.

Oui, on n’a plus cela, on n’a plus ces porteurs de voix. Quand tu étais devant ton écran, tu avais quelqu’un en face qui était le porte parole de tous et qui défendait l’identité nationale sans problème avec des thèmes clairement de gauche, contrairement à Marine Le Pen, qui ne fait que profiter de notre défausse sur ces valeurs sans être capable de les défendre effectivement.

Un transfert s’est opéré. La diminution de l’abstention lors des élections européennes a profité au Front National.

Je confirme, ce sont ceux qui sont ceux de chez nous qui ne sont pas restés chez eux, qui ont contribué à la montée du FN et on peut supposer qu’il s’agit d’électeurs de gauche qui se sont fait plaisir. Ils ont changé de bord, comme en 84, et comme un peu partout en Europe.

Il ne s’agit plus seulement d’un vote défouloir : un début de reconnaissance des thèses du FN s’installe, notamment sur des thèmes que nous lui avons abandonnés.
Comment peut-il capter le mécontentement populaire alors que nous n’y parvenons pas ? Ce discours nous appartient mais ne fonctionne plus dans notre sens. Regarde sur le sujet de la laïcité comment on a perdu le terrain !

Ou plutôt comment elle a été contournée , comment ils sont arrivés à renverser la notion pour la tirer vers leurs thèses.

Revenons à Total. Au travers de ce que tu nous dis, on voit bien comment Total fonctionne. Total a le pouvoir !

Bien sûr et il a aussi le pouvoir de se foutre du monde, il n’y a qu’a voir la manière dont notre patron s’y prend quand il affronte quatre vingt parlementaires d’une commission du sénat !

Ils ont le pouvoir et sont arrivés à faire croire qu’ils ne l’avaient pas.

Ils ont même de sacrées organisations. Il faudrait que nous puissions embrayer rapidement sur le Traité transatlantique, mais ça n’arrive pas, les politiques l’évitent.

Les bateaux américains sont déjà arrivés depuis plusieurs mois et vendent leur cargaison. Avec leur traité, ils vont déconstruire toutes les normes et on ne sera plus maîtres chez nous. Avec l’euro nous serons impuissants. Eux, ils diront « nous avons le dollar et grâce à lui nous vendons moins cher ». Ils produisent du gaz de schiste à 7 € la tonne et avec les conversions, ils font 30% d’économie. La question de l’impérialisme se repose dangereusement. Il faudrait pour cela qu’on ait un parti qui tienne la route mais pour l’instant nous n’avons que la CGT.

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